Daniel suivit mon regard jusqu’aux portes vitrées.
Victor avait déjà rangé son téléphone.
Lorsqu’il revint dans la salle quelques secondes plus tard, son expression était parfaitement neutre, celle d’un avocat habitué à ne jamais laisser paraître ce qu’il pensait.
Mais je n’avais pas oublié son geste.
— Tout va bien ? demanda Daniel.
— Parfaitement.
Victor reprit sa place et posa son téléphone écran contre la table.
Je restai debout.
— À qui parliez-vous ?
Il leva les yeux vers moi.
— Pardon ?
— Vous étiez au téléphone.
— Madame Delcourt, je traite plusieurs dossiers en même temps.
— Pendant une réunion concernant le divorce de votre client ?
Son sourire professionnel ne vacilla pas.
— Je vous assure que cet appel n’avait aucune importance pour vous.
C’était précisément le genre de réponse qui me donnait envie de poser davantage de questions.
Daniel ouvrit enfin le dossier que j’avais placé devant lui.
Je vis son regard parcourir les premières pages.
Il s’attendait probablement à des exigences financières.
À une liste de propriétés.
À des comptes bancaires.
À des chiffres.
Il n’y avait rien de tout cela.
Il releva les yeux.
— Tu ne demandes aucune modification au partage financier.
— Non.
Victor se pencha légèrement.
— Nous devons néanmoins revoir certains éléments maintenant qu’un enfant est concerné.
— Certains éléments ?
Je tournai la tête vers lui.
— Vous voulez dire Rose.
— Juridiquement, la présence d’un enfant modifie évidemment—
— Rose n’est pas un “élément”.
Victor referma légèrement les lèvres.
Daniel intervint.
— Victor.
Un seul mot.
L’avocat se tut.
Daniel reprit sa lecture.
Le document exposait simplement ce que j’étais prête à accepter : la poursuite de la procédure de divorce, la reconnaissance officielle de la paternité de Daniel et l’établissement d’un cadre permettant à Rose de connaître son père sans que ma fille devienne un instrument dans notre séparation.
Daniel arriva à la dernière page.
— Tu as préparé ça avant de venir.
— Oui.
— Donc tu savais exactement comment cette journée allait se dérouler.
Je faillis rire.
— Non. Si j’avais su exactement comment cette journée allait se dérouler, je me serais épargné plusieurs nuits blanches.
Il posa les documents.
— Pourquoi aujourd’hui ?
La question était légitime.
Je m’assis enfin en face de lui.
Rose s’était rendormie contre moi.
— Parce que je ne voulais pas que notre divorce soit prononcé alors que tu ignorais encore l’existence de ta fille.
Daniel baissa les yeux.
— Tu aurais pu me le dire hier.
— J’aurais pu.
— La semaine dernière.
— Oui.
— Il y a des mois.
Cette fois, je ne répondis pas immédiatement.
— Et toi, Daniel, tu aurais pu répondre.
Il ferma les yeux une seconde.
Victor se racla la gorge.
— Il existe malgré tout un problème immédiat.
Je tournai la tête vers lui.
— Lequel ?
Il joignit les mains devant lui.
— Monsieur Delcourt vient d’apprendre qu’il est potentiellement le père d’un enfant dont l’existence lui a été cachée pendant plusieurs mois.
Le mot me heurta.
Potentiellement.
Daniel releva brusquement la tête.
— Victor.
— Je dois protéger vos intérêts.
— Je viens de te dire qu’elle est ma fille.
— Vous venez d’apprendre qu’on vous affirme qu’elle est votre fille.
Le silence changea immédiatement de nature.
Je sentis mon corps se raidir.
Daniel regarda Victor comme s’il venait de dépasser une limite.
— Fais attention à ce que tu dis.
— Mon rôle n’est pas d’être sentimental.
Victor se tourna vers moi.
— Un test de paternité sera nécessaire.
Je soutins son regard.
— Très bien.
Il sembla surpris.
— Très bien ?
— Oui.
Je caressai doucement le dos de Rose.
— Faites-le selon une procédure légale, transparente et respectueuse de ma fille. Je n’ai absolument rien à cacher.
Daniel se leva.
— Ce n’est pas nécessaire.
— Si, répondis-je.
Il me regarda.
— Émilie—
— Fais-le.
Ma voix resta calme.
— Pas pour moi. Pas pour toi. Pour qu’un jour personne ne puisse utiliser le moindre doute contre Rose.
Victor m’observa différemment.
Il s’attendait probablement à une résistance.
Il n’en aurait aucune.
Je connaissais la vérité.
Je n’avais aucune raison d’en avoir peur.
Daniel resta silencieux quelques secondes.
Puis il acquiesça.
— D’accord.
Victor nota quelque chose.
— Dans ce cas, je vais faire organiser—
— Pas par votre cabinet, l’interrompis-je.
Son stylo s’arrêta.
— Pourquoi ?
— Parce que je veux un laboratoire indépendant choisi d’un commun accord par les deux parties.
Daniel répondit avant lui.
— Accepté.
Victor tourna la tête.
— Daniel, je recommande—
— Accepté, répéta-t-il.
Pour la première fois depuis mon arrivée, je vis une irritation réelle apparaître sur le visage de Victor.
Elle disparut presque immédiatement.
Mais je l’avais vue.
Daniel aussi, peut-être.
Mon téléphone vibra dans la poche intérieure de mon manteau.
Je le sortis.
Un message de mon aide de camp m’informait qu’un changement d’horaire exigeait ma présence plus tôt que prévu le lendemain matin.
Je répondis brièvement.
Daniel regardait mon uniforme.
— Colonel.
Ce n’était pas une question.
Je rangeai mon téléphone.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Ma promotion est récente.
Il eut un rire sans joie.
— Je suis ton mari et je ne savais même pas que tu avais été promue colonel.
— Tu étais mon mari.
La phrase resta entre nous.
Daniel baissa lentement les yeux.
— Je savais que ta carrière avançait.
— Ce n’était pas une carrière pour toi. C’était toujours “l’armée”, quelque chose qui m’emmenait loin de tes dîners, de tes réceptions et de ton emploi du temps.
— Ce n’est pas vrai.
— Tu connais le nom de mon unité actuelle ?
Il ouvrit la bouche.
Aucun son n’en sortit.
— Tu connais la date de ma promotion ?
Silence.
— Tu sais combien de temps j’ai mis avant de reprendre le service après la naissance de Rose ?
Son visage se contracta.
— Non.
— Voilà.
Je ne ressentis aucune satisfaction.
Seulement une immense fatigue.
Daniel regarda ses mains.
— J’ai été un mauvais mari.
Victor leva légèrement la tête.
Je ne répondis pas.
— Mais je ne serai pas un mauvais père.
Cette fois, je le regardai vraiment.
Il n’y avait aucune arrogance dans sa voix.
Seulement une détermination que je connaissais bien.
Celle qui avait construit son empire.
Et c’était précisément ce qui m’inquiétait.
Daniel n’avait jamais su faire les choses à moitié.
Lorsqu’il voulait quelque chose, il mobilisait tout ce qu’il possédait pour l’obtenir.
Mais Rose n’était pas une entreprise.
Elle n’était pas un objectif.
Elle n’était pas quelque chose qu’on gagnait.
— Alors apprends à être son père, répondis-je. Ne cherche pas à devenir propriétaire de sa vie.
Il encaissa la remarque.
Victor referma son dossier.
— Puisque nous parlons précisément de cela, il faudra rapidement déterminer les modalités de résidence de l’enfant.
— Pas aujourd’hui, répondis-je.
— Madame Delcourt—
— Rose vient de rencontrer son père il y a moins d’une heure.
Je regardai Daniel.
— Nous allons procéder progressivement.
Daniel acquiesça.
— Je suis d’accord.
Victor se tourna vers lui.
— Vous devriez au minimum demander immédiatement des droits provisoires.
— J’ai dit que j’étais d’accord avec Émilie.
Quelque chose passa dans les yeux de Victor.
Une contrariété.
Cette fois, j’en étais certaine.
Il voulait que Daniel réagisse vite.
Il voulait transformer cette découverte en confrontation juridique avant même que nous ayons eu le temps de comprendre ce qui venait de se passer.
Pourquoi ?
Je ne le savais pas encore.
Rose commença soudain à s’agiter.
Je baissai les yeux.
— Elle va avoir faim.
Daniel se leva immédiatement.
— Tu dois partir ?
— Oui.
La déception sur son visage fut presque enfantine.
— Quand est-ce que je peux la revoir ?
Je réfléchis.
— Demain soir.
Son visage changea.
— Vraiment ?
— Une heure.
— Où ?
— Chez moi.
Il resta silencieux.
Je savais ce qu’il pensait.
Il ignorait probablement même où je vivais désormais.
Je sortis une carte de mon dossier et la posai devant lui.
L’adresse y était inscrite.
Daniel la prit.
— Tu vis là avec elle ?
— Oui.
Il passa le pouce sur le bord du papier.
— Je viendrai seul.
Je regardai Victor.
— Absolument seul.
Daniel comprit.
— Sans avocat.
— Sans assistant. Sans chauffeur qui attend devant l’immeuble. Sans équipe de sécurité dans le couloir.
— D’accord.
Victor intervint aussitôt.
— Daniel, ce n’est pas prudent.
— Je vais voir ma fille, Victor. Pas négocier une acquisition.
L’avocat se tut.
Je remis mon manteau correctement et ajustai Rose contre moi.
Daniel m’accompagna jusqu’aux portes.
Juste avant que je sorte, il murmura :
— Émilie.
Je me retournai.
— Merci de me laisser la voir.
Je restai quelques secondes sans répondre.
— Ne me remercie pas encore. Montre-moi simplement que j’ai raison de le faire.
Puis je quittai la salle.
Je traversai le couloir sous les regards discrets des assistants.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent.
J’entrai.
Au moment où elles commencèrent à se refermer, j’aperçus Victor sortir précipitamment de la salle du conseil.
Son téléphone était déjà dans sa main.
Cette fois, il ne me vit pas le regarder.
Il s’éloigna vers une alcôve au bout du couloir.
Je tendis instinctivement l’oreille.
Je ne distinguai que quelques mots avant que les portes ne se ferment.
— …oui, elle l’a amenée…
Puis :
— …demain soir…
Les portes métalliques se rejoignirent.
Mon reflet réapparut devant moi.
Je restai immobile.
Victor venait de transmettre à quelqu’un une information qui n’aurait dû concerner que Daniel, lui et moi.
Et il connaissait maintenant l’adresse où vivait ma fille.
Mon téléphone était déjà dans ma main avant que l’ascenseur atteigne l’étage inférieur.
Je composai un numéro que je connaissais par cœur.
On décrocha presque immédiatement.
— Mon colonel ?
Je regardai Rose dormir contre moi.
— J’ai besoin d’une vérification discrète.
Ma voix avait changé.
Ce n’était plus celle d’une épouse blessée.
C’était celle d’une officière qui venait de repérer une menace potentielle.
— Sur une personne, ajoutai-je.
— Nom ?
Je fixai les chiffres de l’ascenseur qui descendaient lentement.
— Victor Lemaire.
Un bref silence.
— Jusqu’où voulez-vous que nous allions ?
Je repensai à son téléphone retourné sur la table.
À son insistance pour lancer immédiatement une bataille autour de Rose.
À son appel.
À ces deux mots.
Demain soir.
— Seulement ce qui est légalement accessible et pertinent. Rien de plus.
— Compris.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur le hall.
Je fis un pas dehors.
Puis la voix au téléphone me retint.
— Mon colonel ?
— Oui ?
— Vous pensez que votre fille est en danger ?
Je regardai Rose.
Quelques minutes plus tôt, j’aurais répondu non.
Maintenant…
je n’en étais plus certaine.
— Je pense que quelqu’un s’intéresse déjà beaucoup trop à elle.
Et cette fois, je n’avais aucune intention d’attendre pour découvrir pourquoi.
**À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.**







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