Hélène agrandit la photographie jusqu’à ce que les visages deviennent légèrement flous.
Evelyne devait avoir une quarantaine d’années sur le cliché. Elle portait un tailleur sombre et tenait sous son bras une chemise cartonnée. Sophie Delcourt se trouvait à côté d’elle, plus jeune, souriante, parfaitement inconsciente de la raison pour laquelle son nom réapparaissait des années plus tard sur l’écran d’une inconnue.
« Qui vous a envoyé ça ? » demanda Antoine.
Hélène vérifia l’adresse.
Une suite de lettres et de chiffres provenant d’un service de messagerie chiffrée.
« Je n’en sais rien. »
Claire examina la pièce jointe sans toucher à l’ordinateur.
« Ne réponds pas. Nous conservons tout et nous cherchons d’abord à authentifier le document. »
Antoine lança plusieurs vérifications à partir du nom de Sophie Delcourt.
Les premières recherches ne donnèrent presque rien.
Puis il trouva une ancienne société de conseil dissoute onze ans auparavant.
Sophie Delcourt y apparaissait comme gérante.
Quelques minutes plus tard, un second document surgit dans des archives commerciales.
Une adresse.
Hélène se pencha.
Elle ne la connaissait pas.
Mais Antoine, lui, remarqua autre chose.
« Regardez la date de dissolution. »
La société avait fermé moins de deux mois après qu’Evelyne avait vendu l’appartement où elle vivait autrefois avec son mari.
« Quel rapport avec Meridian ? » demanda Hélène.
« Pour l’instant, aucun que je puisse prouver. »
Claire insista sur le dernier mot.
Prouver.
Depuis le début de l’après-midi, chaque découverte semblait ouvrir une porte derrière laquelle se trouvait une autre porte.
À 19 h 08, Hélène quitta le cabinet.
Elle ne rentra pas chez elle.
Claire avait insisté pour qu’elle passe la nuit ailleurs tant que la situation n’était pas clarifiée. Hélène réserva une chambre dans un hôtel à quelques kilomètres de La Défense, acheta quelques vêtements et, pour la première fois depuis quatre ans, réalisa qu’elle ne possédait presque rien qui soit réellement séparé de sa vie avec Marc.
Mais elle avait son travail.
Son salaire.
Ses économies désormais protégées.
Et surtout, elle avait enfin cessé de confondre mariage et dépendance.
Dans la chambre d’hôtel, elle posa son ordinateur sur la petite table près de la fenêtre.
Une notification de la caméra apparut à 20 h 31.
Marc et Evelyne étaient dans la cuisine.
Hélène activa le son.
« Elle ne reviendra pas », disait Marc.
Evelyne marchait nerveusement autour de la table.
« Elle reviendra. Elle a toutes ses affaires ici. »
« Elle a lancé une séparation. »
Evelyne s’immobilisa.
« Comment tu le sais ? »
Marc ne répondit pas immédiatement.
Puis il posa son téléphone sur la table.
« J’ai reçu un message de la banque concernant le crédit. »
Hélène fronça les sourcils.
Le crédit immobilier.
Elle avait supprimé le prélèvement automatique, mais la prochaine échéance n’était pas immédiate.
Marc poursuivit :
« Ils veulent vérifier la situation financière du foyer. »
Evelyne pâlit.
« Alors appelle-les demain. »
« Avec quel argent je vais payer si elle ne remet pas les prélèvements ? »
« Tu travailles. »
Marc la regarda.
Et Hélène entendit exactement la même hésitation que lorsqu’elle lui avait annoncé qu’il paierait désormais ses propres dépenses.
« Mon salaire ne suffit pas. »
Hélène se rapprocha de l’écran.
Evelyne baissa la voix.
« Alors prends sur Meridian. »
Marc se leva brutalement.
« Tu sais très bien que je ne peux pas. »
« Pourquoi ? »
« Parce que les comptes sont surveillés depuis ce matin ! »
Hélène retint son souffle.
Donc son opposition sur les cartes et le lancement de la séparation avaient provoqué quelque chose de beaucoup plus large.
Evelyne regarda autour d’elle comme si elle craignait soudain que les murs puissent écouter.
Puis Marc fixa directement la caméra.
Hélène eut un mouvement de recul.
Il s’approcha.
L’image trembla.
Et devint noire.
**Caméra hors ligne.**
Une deuxième notification suivit.
**Salon — appareil déconnecté.**
Puis une troisième.
**Entrée — appareil déconnecté.**
Marc avait compris.
Hélène sauvegarda immédiatement les séquences déjà enregistrées.
À 21 h 12, Claire l’appela.
« Nous avons authentifié une partie de ce que contenait le message. Sophie Delcourt existe bien et elle a effectivement été associée à une structure portant le nom Meridian. »
« Qui est-elle ? »
« C’est ce que nous essayons de déterminer. Mais Antoine a trouvé autre chose qui te concerne directement. »
Hélène s'assit sur le bord du lit.
« Quoi ? »
« La copie de ton passeport utilisée dans le dossier Meridian porte une date de certification. »
Claire marqua une pause.
« Cette date correspond à votre voyage de noces. »
Hélène ne répondit pas.
Elle revit immédiatement l’hôtel à Nice.
Marc avait insisté pour conserver leurs passeports dans le coffre de leur chambre.
À l’époque, elle avait trouvé cela attentionné.
« Marc avait mon passeport », murmura-t-elle.
« Oui. Mais il nous manque encore le lien permettant de démontrer qui a transmis la copie. »
Une autre image lui revint.
Evelyne les avait rejoints pendant deux jours à Nice.
Officiellement parce qu’elle se sentait seule après une mauvaise chute.
Hélène avait trouvé étrange que sa belle-mère s’invite à leur voyage de noces.
Marc lui avait demandé de ne pas faire d’histoire.
Elle sentit une nausée monter.
« Claire... Evelyne était avec nous. »
Silence.
« Pendant votre voyage de noces ? »
« Deux jours. »
Claire nota l’information.
Puis elle ajouta :
« Il faut que tu réfléchisses à quelque chose. Quand as-tu rencontré Marc pour la première fois ? »
« Il y a presque six ans. Pourquoi ? »
« Et à cette époque, tu travaillais déjà dans ton entreprise actuelle ? »
« Oui. »
« Tu avais déjà un bon salaire ? »
Hélène serra le téléphone.
« Oui. »
Elle comprit ce que Claire suggérait, mais refusa de tirer elle-même une conclusion.
« On parlera demain », dit son avocate. « Repose-toi si tu peux. »
Mais Hélène ne dormit presque pas.
Le lendemain matin, elle arriva au travail avant huit heures.
Son nouveau poste devait officiellement commencer cette semaine-là.
Sur son bureau l’attendait un bouquet envoyé par son équipe.
Une petite carte portait simplement :
**Félicitations, Madame la Directrice. Vous l’avez mérité.**
Hélène passa instinctivement une main sur son crâne rasé.
La veille, cette tête lui avait semblé être la preuve de ce qu’on lui avait fait.
Ce matin, elle ressemblait davantage à la preuve qu’ils n’avaient pas réussi à l’arrêter.
À 9 h 26, son assistante frappa à la porte.
« Hélène ? Il y a un homme à l’accueil qui demande à vous voir. Il refuse de donner la raison. »
« Son nom ? »
« Julien Delcourt. »
Hélène se figea.
« Faites-le monter. »
Quelques minutes plus tard, un homme d’une cinquantaine d’années entra dans son bureau.
Il paraissait épuisé.
Il posa une enveloppe sur la table.
« Vous ne me connaissez pas », dit-il. « Mais vous avez probablement vu une photo de ma sœur hier. »
Hélène sentit son cœur accélérer.
« C’est vous qui avez envoyé le courriel ? »
« Oui. »
« Qui est Sophie Delcourt ? »
L’homme regarda longuement Hélène avant de répondre.
« Ma sœur était comptable. Elle travaillait autrefois pour le mari d’Evelyne. »
Hélène resta silencieuse.
Julien ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs copies de relevés, des lettres et une ancienne photographie d’Evelyne.
« Sophie a découvert que son identité avait été utilisée pour faire circuler de l’argent entre plusieurs sociétés. Quand elle a voulu parler, on lui a fait porter la responsabilité de tout. »
« Où est-elle aujourd’hui ? »
Le visage de Julien se durcit.
« Vivante. Mais elle a passé des années à essayer de prouver qu’elle n’était pas l’architecte du système. »
Hélène sentit un poids lui tomber dans la poitrine.
« Pourquoi venir me voir maintenant ? »
Julien poussa un relevé vers elle.
« Parce que Meridian était resté presque inactif pendant des années. Puis votre nom est apparu. »
Hélène parcourut le document.
La première opération liée à son identité datait de peu après son mariage.
Puis les mouvements avaient progressivement augmenté.
Mais la dernière ligne était différente.
Un montant beaucoup plus important était indiqué comme en attente d’autorisation.
**640 000 euros.**
Date prévue : trois jours plus tard.
Hélène releva brusquement les yeux.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Je l’ignore. Mais ma sœur m’a demandé de vous prévenir dès que votre nom est apparu dans les alertes qu’elle surveille encore. »
« Pourquoi maintenant ? »
Julien la regarda droit dans les yeux.
« Parce que ce transfert nécessite une validation renforcée. Et d’après les documents que nous avons retrouvés, il ne peut être exécuté qu’avec votre autorisation numérique. »
Hélène sentit soudain son téléphone peser lourd dans sa main.
Sa promotion.
La soirée.
Son retour tardif.
Evelyne entrant dans sa chambre avec une tondeuse.
L’ordre de démissionner dès le lendemain.
Tout se réorganisa dans son esprit.
« Ils avaient besoin que je quitte mon travail », murmura-t-elle.
Julien ne répondit pas.
Puis son téléphone vibra.
Un SMS de Marc.
**J’ai quelque chose à te faire signer. Après ça, tout pourra redevenir comme avant.**
Hélène fixa le message.
Et pour la première fois, elle se demanda si l’humiliation de cette nuit-là avait réellement été une explosion de colère.
Ou si Evelyne avait voulu la briser suffisamment pour qu’elle renonce à son poste, à son indépendance et à sa capacité de regarder de trop près ce qui se faisait en son nom.
**À suivre — cliquez sur la Partie 6 pour continuer.**







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