Le magnétophone continua de tourner alors que je restais incapable de bouger. La voix de Daniel venait de prononcer une phrase que mon esprit refusait d’accepter. Robert Carter était aussi son père biologique. Mon père. Le père de Daniel. Une seule pensée monstrueuse s’imposa immédiatement à moi, et je tournai les yeux vers Leo. Mon fils observait mon visage sans comprendre pourquoi je venais soudain de pâlir.
Je me jetai sur le bouton d’arrêt.
— Maman ?
— Ça va.
Ma voix tremblait tellement que le mensonge était évident.
Je fis asseoir Leo sur une vieille chaise près de la porte et lui tendis mon téléphone.
— Mets tes écouteurs et regarde quelque chose quelques minutes, d’accord ?
— C’est à cause de ce qu’il a dit ?
— Leo, s’il te plaît.
Il hésita, puis obéit.
Dès qu’il eut les écouteurs sur les oreilles, je remis la cassette en marche.
La voix de Daniel revint, entrecoupée de grésillements.
« Je sais ce que tu vas penser. J’ai pensé exactement la même chose quand j’ai trouvé le résultat. J’ai cru que toi et moi étions frère et sœur. J’ai été malade rien qu’en imaginant ce que cela signifiait pour notre bébé. Mais Thomas avait laissé d’autres analyses. Emma, écoute-moi jusqu’au bout. Robert est mon père biologique. Mais il n’est pas le tien. »
Je cessai de respirer.
Quelques secondes plus tôt, j’avais vu un document affirmant exactement le contraire.
Daniel poursuivit :
« Le rapport portant ton nom a été falsifié. Thomas l’avait découvert. C’est pour ça qu’il avait conservé les originaux séparément. »
Je fouillai frénétiquement la boîte.
Sous les relevés bancaires se trouvait une enveloppe plus petite portant la mention « ORIGINAL — 1998 ». À l’intérieur, le véritable rapport indiquait clairement que Robert Carter était exclu comme père biologique.
Mes jambes faillirent céder.
Toute mon enfance venait de changer en quelques lignes.
— Alors qui est mon père ? murmurai-je.
Comme si Daniel pouvait m’entendre à travers dix années de silence, sa voix reprit :
« Je ne connais pas son identité. Thomas la connaissait peut-être. Mais il y a quelque chose de plus important. Quand il a confronté Robert au sujet de ma naissance, ils se sont disputés. Quelques semaines plus tard, Thomas est mort. »
La cassette s’interrompit brusquement.
Je la retournai. Il restait une seconde face.
« Après la mort de Thomas, j’ai commencé à vérifier ses comptes. C’est là que j’ai découvert que les deux cent mille dollars n’avaient pas été volés par Robert. Thomas les avait transférés volontairement sur un compte protégé. Il préparait quelque chose. Je crois qu’il voulait protéger ma mère… et la tienne. »
Je regardai les dossiers étalés devant moi.
Puis un bruit métallique retentit dehors.
Je coupai immédiatement l’enregistrement.
Des phares traversèrent les fenêtres sales de l’atelier.
Quelqu’un venait d’arriver.
Je pris Leo par la main.
— On part.
— Pourquoi ?
— Maintenant.
Nous sortîmes par la porte latérale et rejoignîmes ma voiture. Au moment où je démarrais, une silhouette descendit d’un véhicule sombre. Je ne distinguai pas son visage.
Mais la personne connaissait l’atelier.
Elle se dirigea directement vers la porte que nous venions d’ouvrir.
Je roulai jusqu’à l’hôtel sans m’arrêter.
Dans la chambre, Leo s’assit sur le lit pendant que je verrouillais la porte.
— Tu as peur, dit-il.
Ce n’était pas une question.
Je m’assis près de lui.
— J’ai découvert des choses sur notre famille que je ne comprends pas encore.
— Sur papa ?
Je baissai les yeux.
— Oui.
— Est-ce qu’il était quelqu’un de mauvais ?
Cette question me transperça.
— Non. Je ne crois pas.
Il resta silencieux avant de demander :
— Est-ce qu’il savait que j’existais ?
Je pensai à la lettre, à la cassette, à Daniel préparant tout cela alors que j’étais enceinte.
— Oui. Et je pense qu’il voulait être avec nous.
Leo détourna le visage, mais je vis ses yeux devenir brillants.
Cette nuit-là, après qu’il se fut endormi, j’étalai les documents sur la petite table de l’hôtel.
Je remarquai alors quelque chose que j’avais manqué dans l’atelier.
Les transferts effectués par Thomas aboutissaient à un trust créé quelques semaines avant sa mort.
Le bénéficiaire était Daniel.
Mais une clause supplémentaire prévoyait qu’en cas de décès de Daniel, les actifs seraient transmis à son descendant biologique.
Leo.
Je relus le montant actuel estimé.
Ce n’était plus deux cent mille dollars.
Les investissements effectués depuis près de vingt ans avaient considérablement augmenté leur valeur.
Mais l’argent m’intéressait beaucoup moins que le nom du gestionnaire du trust.
Helen Carter.
Ma mère.
Je restai longtemps à fixer son nom.
Elle savait.
Pas seulement pour Daniel.
Pas seulement pour les tests.
Elle savait probablement que Leo était bénéficiaire de quelque chose que personne ne m’avait jamais révélé.
Je pris immédiatement mon téléphone et l’appelai.
Elle décrocha à la deuxième sonnerie.
— Emma ?
— Pourquoi ton nom figure-t-il sur le trust de Thomas Mercer ?
Silence.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Réponds-moi.
J’entendis sa respiration trembler.
— Thomas me l’avait demandé.
— Pourquoi toi ?
— Parce qu’il savait qu’il allait confronter Robert.
— À propos de Daniel ?
— À propos de beaucoup de choses.
Je fermai les yeux.
— Qui est mon père biologique ?
Ma mère ne répondit pas.
— Maman.
— Je voulais te le dire.
— Alors dis-le maintenant.
Un long silence suivit.
Puis quelqu’un frappa à la porte de ma chambre.
Trois coups.
Lents.
Je me figeai.
— Emma ? murmura ma mère. Qu’est-ce qu’il y a ?
Les coups recommencèrent.
Je m’approchai sans bruit et regardai par le judas.
Mon cœur bondit.
Mon père se tenait dans le couloir.
J’allais ouvrir lorsque ma mère cria soudain dans le téléphone :
— Ne le laisse surtout pas entrer !
Je reculai.
— Pourquoi ?
Sa voix se brisa.
— Parce que Robert vient de m’appeler depuis la maison.
Je regardai de nouveau par le judas.
L’homme devant ma porte ressemblait exactement à mon père.
Même visage. Même cheveux gris. Même cicatrice près du sourcil.
Puis il leva lentement les yeux vers le judas, comme s’il savait que je l’observais.
Et ma mère murmura dans mon téléphone :
— Emma… il y a quelque chose que nous ne t’avons jamais dit sur la famille Carter. Ton père a un frère jumeau.







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