Le bruit des couverts, des tasses et des conversations continua autour de nous comme si Richard n’avait pas prononcé une phrase capable de faire basculer une nouvelle fois tout ce que je croyais savoir. Robert resta debout devant la table, le visage fermé. Je regardai alternativement les deux hommes. Richard tenait toujours le relevé bancaire entre ses doigts, mais ses mains tremblaient désormais.
— Comment peut-on croire quelqu’un mort pendant quinze ans alors qu’il ne l’est pas ? demandai-je.
Richard s’assit lentement.
— Elle s’appelait Claire.
Robert eut un mouvement presque imperceptible.
— Ne commence pas.
— Elle doit savoir, répondit Richard.
Il me raconta alors qu’il avait rencontré Claire Dawson peu après avoir quitté l’Ohio. Leur mariage avait duré six ans. Claire travaillait dans l’administration financière et avait parfois aidé Thomas Mercer à organiser ses comptes professionnels. Après leur divorce, Richard avait quitté l’État. Quelques années plus tard, il avait appris que Claire était morte dans un accident de randonnée dans le Colorado. Son corps n’avait jamais été retrouvé, mais des effets personnels avaient été découverts près d’une rivière.
— Et tu as simplement accepté ça ? demandai-je.
— La police avait conclu à une chute. Nous étions divorcés. Je n’avais aucune raison d’imaginer qu’elle avait organisé sa disparition.
Robert posa les deux mains sur la table.
— Sauf que l’adresse figurant sur les relevés Mercer est celle de la maison où Claire vivait après votre divorce.
Richard acquiesça.
— Et quelqu’un y recevait encore les relevés plusieurs années après sa prétendue mort.
Je regardai le document. Un nom apparaissait sous l’adresse : C. Dawson.
Une sensation glaciale me traversa.
— Daniel la connaissait ?
— Oui, répondit Richard. Quand il enquêtait sur les comptes de Thomas, il m’avait posé des questions sur Claire. Je pensais qu’il vérifiait simplement les anciennes opérations financières.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? demanda Robert.
Richard leva brusquement les yeux.
— Parce que je ne savais pas que ton fils allait mourir trois semaines plus tard !
Le mot « fils » fit tomber un silence brutal entre eux.
Robert détourna le visage.
Pour la première fois, je compris que Daniel n’était pas seulement le secret honteux de mon père. Il avait probablement été aussi son regret le plus profond.
— Robert, dis-je doucement, est-ce que Daniel savait que tu étais son père ?
Il acquiesça.
— Thomas le lui avait laissé dans une lettre.
— Et sa mère ?
Robert resta silencieux.
Richard répondit à sa place.
— Claire.
Je crus avoir mal entendu.
— Quoi ?
Richard ferma les yeux.
— Daniel était le fils de Claire.
Tout s’assembla d’un coup avec une logique terrifiante. Claire connaissait Thomas. Claire travaillait avec ses comptes. Claire avait été mariée à Richard. Et elle avait eu un enfant avec Robert.
— Vous étiez tous liés les uns aux autres depuis le début.
Robert s’assit enfin.
— Nous étions jeunes. Nous avons fait des choses dont aucun de nous n’était fier.
Je pensai à ma mère, à Thomas, à Claire, aux deux frères et à tous ces mensonges empilés jusqu’à engloutir la génération suivante.
— Pourquoi Thomas a-t-il élevé Daniel s’il savait qu’il n’était pas son fils ?
Robert regarda sa tasse.
— Parce qu’il l’aimait.
Cette réponse me fit mal d’une manière inattendue.
— Et toi ?
Il releva les yeux.
— J’étais lâche.
Aucune justification. Aucun détour.
— J’ai eu une liaison avec Claire pendant une période où Thomas et elle étaient séparés. Lorsqu’elle est tombée enceinte, ils se sont réconciliés. Thomas a accepté d’élever Daniel. Des années plus tard, quand il a appris avec certitude que j’étais le père, notre amitié s’est brisée.
Je comprenais désormais pourquoi Thomas avait enquêté sur la paternité, pourquoi Daniel avait découvert les tests et pourquoi Robert avait paniqué lorsque j’étais tombée enceinte.
Mais une question demeurait.
— Quel intérêt Claire aurait-elle eu à tuer Thomas ou Daniel ?
Personne ne répondit.
Mon téléphone vibra.
Ma mère.
Je décrochai.
— Emma, où es-tu ?
Sa voix était étrange.
— Au diner. Pourquoi ?
— Reviens immédiatement.
— Maman…
— Quelqu’un est entré dans la maison.
Je me levai.
— Appelle la police.
— Je l’ai fait. Mais il manque quelque chose.
Robert se redressa.
— Quoi ?
Je mis le téléphone sur haut-parleur.
— La boîte du coffre, répondit Helen.
Robert pâlit.
— Quelle boîte ?
— Celle que Thomas m’avait confiée avant sa mort.
Richard se leva également.
— Tu avais encore quelque chose de Thomas ?
— Je ne l’avais jamais ouverte.
— Pendant vingt ans ?
Ma mère se mit à pleurer.
— Il m’avait fait promettre de ne l’ouvrir que si Emma revenait avec son enfant.
Je regardai Leo, toujours assis dans la banquette voisine.
— Pourquoi avec Leo ?
— Thomas avait écrit exactement : « Quand l’enfant de Daniel reviendra, donnez-lui la boîte. »
Une heure plus tard, nous étions devant la maison de mes parents. Une voiture de police stationnait dans l’allée. La porte arrière avait été forcée, mais rien d’autre ne semblait avoir été touché.
Ma mère nous conduisit jusqu’au bureau de Robert.
Derrière un tableau se trouvait un petit coffre mural ouvert.
Vide.
— Quelqu’un savait exactement ce qu’il cherchait, constata Richard.
Un policier nous expliqua qu’un voisin avait aperçu une berline sombre quitter la rue une vingtaine de minutes auparavant.
Je pensai immédiatement à l’atelier.
Mais Richard secoua la tête.
— Ma voiture est grise. Et j’étais avec vous.
Robert regarda ma mère.
— Qu’y avait-il dans cette boîte ?
— Je vous ai dit que je ne l’avais jamais ouverte.
Leo, qui observait silencieusement le bureau, s’approcha soudain du coffre.
— Mamie ?
— Oui ?
— Si tu ne l’as jamais ouverte, comment sais-tu qu’on a volé ce qu’il y avait dedans ?
Ma mère se figea.
Je regardai mon fils, puis elle.
Il avait raison.
Helen pâlit.
— Parce que…
Elle ne termina pas.
Robert fit un pas vers elle.
— Helen ?
Ses épaules s’affaissèrent.
— Je l’ai ouverte hier soir.
Mon cœur se serra.
— Qu’est-ce qu’il y avait dedans ?
Elle nous regarda tour à tour.
— Une cassette vidéo. Une lettre. Et un dossier médical concernant Thomas.
— Quel dossier médical ?
Elle porta une main tremblante à ses lèvres.
— Une autopsie privée.
Le silence devint total.
— Thomas n’est donc pas mort d’une crise cardiaque ? demandai-je.
Ma mère secoua lentement la tête.
— Selon le rapport, il avait dans le sang une substance qui n’aurait jamais dû s’y trouver.
Richard devint blanc.
— Quelle substance ?
Helen allait répondre lorsqu’un policier apparut à la porte.
— Madame Carter ? Nous avons trouvé quelque chose dans le jardin.
Nous le suivîmes jusqu’à l’arrière de la maison.
Près de la clôture, dans l’herbe humide, se trouvait la boîte disparue.
Elle avait été vidée.
Sauf d’une photographie.
Je la ramassai.
Elle représentait Thomas Mercer quelques jours avant sa mort, assis dans cet exact salon.
À côté de lui se trouvait Claire Dawson.
Au dos, une phrase avait été écrite :
« Si je meurs, elle saura pourquoi. »
Mais juste en dessous figurait une seconde écriture, beaucoup plus récente.
« Emma, demande à ta mère ce qu’elle a fait la nuit où Thomas est mort. »
Je levai les yeux vers Helen.
Cette fois, elle ne pleurait plus.
Elle me regardait avec une expression que je ne lui avais encore jamais vue.
Puis elle murmura :
— Il faut que Leo sorte d’ici avant que je vous raconte la suite.







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