Je fixai Sophie sans parvenir à donner un sens à sa dernière phrase. Philippe avait presque soixante ans. J’en avais trente-quatre. Imaginer que Lucie et moi puissions être ses sœurs semblait absurde, et pourtant depuis la veille, chaque certitude de ma vie s’était effondrée l’une après l’autre.
— Non.
Sophie ne répondit pas.
— Tu viens de me dire que Laurent est mon père et maintenant tu prétends que Philippe est mon frère ?
— Je n’ai jamais dit que Laurent était ton père biologique.
Cette précision me coupa le souffle.
— Alors qui est mon père ?
Elle baissa les yeux vers le dossier.
— Le docteur Henri Delorme.
Le père de Philippe.
Le grand-père d’Antoine.
Je me levai si brutalement que la chaise bascula derrière moi.
— C’est impossible.
— J’aimerais pouvoir te dire le contraire.
— Tu étais la meilleure amie d’Hélène ! Tu connaissais cette famille !
Sophie pâlit.
— Oui.
Je compris alors pourquoi elle avait hésité si longtemps.
— Tu as eu une liaison avec le père de Philippe ?
— Non.
Sa réponse fut ferme.
— Alors explique-moi.
Elle resta silencieuse quelques secondes avant de parler.
— Henri Delorme était médecin. Je l’ai consulté lorsque Laurent et moi essayions d’avoir un enfant. Il dirigeait aussi un programme privé de fertilité lié à la clinique.
Je sentis immédiatement la direction que prenait cette histoire.
— Non…
— Laurent était infertile. Il le savait avant notre mariage. Moi, je l’ai appris beaucoup plus tard.
Je m’assis lentement.
Sophie poursuivit :
— Henri nous avait proposé un donneur anonyme. Laurent a accepté à condition que personne ne sache jamais. Après votre naissance, j’ai cru pendant des années que le donneur était réellement anonyme.
— Mais c’était Henri.
— Oui.
Je détournai le visage, écœurée.
— Pourquoi aurait-il utilisé son propre matériel biologique ?
— Je ne l’ai découvert que dix-sept ans plus tard. Il avait falsifié plusieurs dossiers. Pas seulement le mien.
Je compris soudain la portée du dossier L-27.
— Voilà ce que tu avais découvert avant de disparaître.
Sophie hocha la tête.
— En partie. Mais votre naissance avait créé un problème supplémentaire. Deux filles étaient nées. Laurent savait qu’il n’était pas votre père biologique, mais il pensait n’avoir accepté qu’un seul enfant issu du programme. Il a paniqué. Henri lui a proposé une solution monstrueuse : déclarer que la seconde n’avait pas survécu et la placer sous une autre identité.
— Et Laurent a accepté ?
Les yeux de Sophie se remplirent de honte.
— Oui.
Cette réponse me fit plus mal que tout le reste.
Mon père. L’homme qui m’avait élevée. Celui qui m’avait consolée après la disparition de ma mère. Il avait su que j’avais une sœur et m’avait regardée grandir sans jamais prononcer son nom.
— Pourquoi Antoine était-il écrit sur la photographie ?
Sophie prit une longue inspiration.
— Parce que ce prénom ne venait pas d’Hélène. C’était le prénom inscrit provisoirement dans le registre falsifié pour le deuxième bébé.
— Un prénom masculin ?
— C’était la manière la plus simple de faire disparaître administrativement une petite fille. Henri avait utilisé le dossier d’un garçon dont l’adoption devait être organisée ce jour-là. Le bébé photographié avec toi était bien Lucie. La légende a été ajoutée après la falsification.
Tout devenait enfin cohérent. Le bébé que Hélène avait cru destiné à son adoption et ma sœur avaient été confondus dans des documents volontairement manipulés.
— Et Hélène ne savait rien ?
— Pas à l’époque.
Je regardai la photographie de Lucie.
— Tu l’as retrouvée quand ?
— Il y a six ans.
— Et tu ne m’as rien dit.
— Lucie était surveillée.
— Par Laurent ?
Sophie secoua la tête.
— C’est ce que je croyais au début. Mais Laurent avait peur de quelqu’un d’autre.
— Qui ?
— Je ne sais pas encore.
Je ris nerveusement.
— Après dix-sept ans, tu ne sais toujours pas ?
— Henri est mort il y a neuf ans, mais quelqu’un a continué à payer pour maintenir certains dossiers secrets. Quelqu’un a su lorsque j’ai retrouvé Lucie. Quelqu’un savait aussi que tu allais épouser Antoine.
Le message anonyme me revint.
Quelqu’un nous avait photographiés dans le sous-sol.
— C’est toi qui m’envoyais les messages ?
— Seulement celui du rendez-vous à la gare.
Je la fixai.
— Les autres ne venaient pas de toi ?
— Non.
Un frisson parcourut mon dos.
Quelqu’un d’autre nous guidait depuis le mariage.
Sophie se leva.
— Il faut que je te montre quelque chose.
Elle ouvrit un placard dissimulé derrière une bibliothèque. À l’intérieur se trouvaient des dossiers, des copies d’actes de naissance et des photographies prises à distance.
Sur plusieurs d’entre elles apparaissait Lucie.
Je la reconnus immédiatement malgré la différence de coiffure.
Sur l’une des photos, elle entrait dans une agence de décoration florale à Lyon. Sur une autre, elle buvait un café seule.
Puis j’en trouvai une prise devant le domaine du Beaujolais.
— Pourquoi travaillait-elle à mon mariage ?
— Ce n’était pas prévu.
Je relevai la tête.
— Quoi ?
— Lucie ne connaissait pas ton identité lorsque son entreprise a reçu le contrat. Quand j’ai découvert où elle devait travailler, j’ai compris que quelqu’un avait volontairement rapproché vos deux vies.
Cette phrase fit écho à la lettre de ma mère : « Si un jour les deux familles se rapprochent, ne crois jamais que ce soit une coïncidence. »
— Qui a engagé son entreprise ?
— Antoine m’a dit que sa mère s’occupait des prestataires.
— Hélène ?
— Elle affirme ne pas avoir choisi personnellement les fleuristes.
Mon téléphone vibra.
Antoine.
Je décrochai.
— Camille, où es-tu ?
— Pourquoi ?
Sa respiration était rapide.
— Mon père a disparu.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Il est parti du cabinet cette nuit. Il n’est jamais rentré. Son téléphone est éteint.
Je regardai Sophie.
— Antoine, demande à ta mère qui a choisi l’entreprise de décoration florale pour le mariage.
Silence.
Puis j’entendis sa voix s’éloigner et parler à Hélène.
Quelques secondes plus tard, il revint.
— Ce n’est pas elle.
— Qui alors ?
— Mon père.
Je serrai le téléphone.
Philippe avait fait engager l’entreprise où travaillait Lucie.
Sophie avait entendu.
Elle devint livide.
— Camille, raccroche.
— Pourquoi ?
— Parce que si Philippe savait où travaillait Lucie, alors il savait probablement qui elle était.
Je terminai l’appel.
Sophie fouilla précipitamment parmi ses dossiers.
— Il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit.
Je la regardai.
— Encore ?
— Lorsque j’ai retrouvé Lucie, je n’ai pas été la première personne de notre passé à l’approcher.
Elle sortit une photographie prise deux ans auparavant.
Lucie était assise à la terrasse d’un restaurant.
Face à elle se trouvait Philippe.
Ils semblaient discuter calmement.
— Ils se connaissaient ?
— Oui.
— Pourquoi Philippe prétendrait-il ne pas savoir où était ma sœur ?
Sophie retourna la photographie.
Au dos figurait une date et une annotation :
« P.D. rencontre L. pour la quatrième fois. »
Mon téléphone vibra de nouveau.
Cette fois, c’était un message du numéro inconnu.
Une photographie venait d’être prise quelque part.
Philippe était assis dans une pièce sombre.
À côté de lui se tenait Lucie.
Elle ne semblait ni retenue ni effrayée.
Elle avait même posé une main sur son épaule.
Sous la photo, une phrase :
« Philippe ne cherche pas Lucie. Il est avec elle depuis hier soir. »
Puis un second message apparut.
« Et maintenant demande à Sophie pourquoi Lucie refuse de rencontrer sa propre sœur. »
Je tournai l’écran vers ma mère.
Son visage changea.
Pas de surprise.
De culpabilité.
— Tu sais pourquoi, murmurai-je.
Sophie ne répondit pas.
Je m’approchai.
— Pourquoi Lucie ne veut-elle pas me voir ?
Elle ferma les yeux.
— Parce qu’on lui a raconté une version différente de votre naissance.
— Quelle version ?
Ma mère ouvrit lentement les yeux.
— Lucie croit que lorsqu’elle avait dix-sept ans, je l’ai retrouvée.
— Mais c’est faux. Tu viens de dire que tu l’as retrouvée il y a six ans.
— Je sais.
— Alors qui est allé la voir à dix-sept ans ?
Sophie me regarda avec une peur que je ne lui avais encore jamais vue.
— Quelqu’un qui s’est présenté comme moi.
Je sentis mon cœur se serrer.
— Qui ?
— Une femme que tu connais.
Elle posa devant moi une vieille photographie que je n’avais encore jamais vue.
La femme qui se tenait devant une adolescente ressemblant trait pour trait à Lucie était photographiée de dos. Mais son manteau, son profil et surtout le médaillon ovale autour de son cou étaient parfaitement visibles.
Sophie murmura :
— Hélène.







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