Pierre arracha la clé USB de l’ordinateur avant même que mon père ne frappe une seconde fois. Pendant quelques secondes, personne ne bougea. La voix d’Étienne Delcourt semblait encore flotter dans le bureau : Ne faites pas confiance à Henri Muller. Je regardai Pierre. Toute arrogance avait disparu de son visage. Il ne restait qu’un fils qui venait d’entendre un mort accuser l’homme se trouvant derrière la porte.
« Adèle. »
Mon père ne criait jamais. C’était précisément ce qui rendait son ton inquiétant.
J’ouvris.
Henri entra, referma derrière lui et regarda successivement Georges, Pierre, puis l’ordinateur. Son attention s’arrêta enfin sur la feuille translucide.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
Pierre eut un sourire glacial. « Voilà donc la mauvaise question. »
Mon père ne répondit pas.
« Vous connaissez Bellacourt », poursuivit Pierre.
Cette fois, je vis quelque chose que je n’avais presque jamais aperçu chez Henri Muller : de la peur.
« Papa, qui dirige Bellacourt ? »
Il s’approcha de moi. « Nous devons retourner dans la salle du conseil. »
« Non. »
« Adèle… »
« Le père de Pierre a laissé une vidéo. »
Il s’immobilisa.
Ce simple mouvement me donna ma réponse.
« Tu savais également pour la vidéo. »
Henri ferma les yeux une seconde.
Pierre posa brutalement la clé USB sur le bureau.
« Mon père affirme que vous connaissez l’identité de la personne derrière Bellacourt. »
Mon père regarda Georges.
« Étienne vous avait donc confié la clé. »
« Répondez », dit Pierre.
Henri marcha jusqu’à la fenêtre. Trente-deux étages plus bas, Paris continuait à vivre comme si nos deux familles n’étaient pas en train de se fissurer.
« Bellacourt n’appartient pas à une personne », finit-il par dire. « C’est une structure créée après un conflit entre nos familles et une troisième lignée d’actionnaires. »
« Quelle famille ? »
Mon père se retourna.
« Les Varenne. »
Pierre fronça les sourcils. « Ce nom ne figure dans aucun historique de Delcourt Holdings. »
« Parce qu’il a été effacé. »
Henri nous expliqua alors qu’au début des années 2000, Étienne Delcourt, lui-même et un financier nommé Alexandre Varenne avaient développé ensemble une société technologique devenue la fondation de l’actuel empire Delcourt. Officiellement, Alexandre avait vendu ses parts après un conflit. En réalité, il accusait Étienne et Henri de l’avoir évincé en utilisant une opération juridique dont personne ne voulait plus parler.
« Il a juré qu’il récupérerait tout », murmura mon père.
« Et vous avez créé ce contrat pour l’arrêter ? » demandai-je.
« Étienne et moi avons verrouillé certaines actions dans deux branches familiales. Tant qu’elles restaient séparées, Bellacourt pouvait progressivement acquérir suffisamment de droits pour contester le contrôle. Votre mariage réunit temporairement ces droits et bloque l’opération pendant cinq ans. »
Je sentis ma colère monter.
« Donc tu m’as mariée pour protéger vos actions. »
« Je t’ai mariée pour protéger beaucoup plus que ça. »
« Arrête de prononcer le mot protéger chaque fois que tu veux dire manipuler. »
Il encaissa la phrase sans répondre.
Pierre, lui, observait mon père avec une froideur presque clinique.
« Alexandre Varenne est-il derrière les transferts ? »
« Alexandre est mort il y a neuf ans. »
Le silence revint.
« Alors qui dirige Bellacourt aujourd’hui ? »
Henri hésita.
« Je ne sais pas. »
Pierre éclata d’un rire sec. « Mon père affirme exactement le contraire. »
« Étienne croyait que je le savais. Il avait tort. »
« Et Nicolas ? » demandai-je.
Mon père me regarda enfin.
« Nicolas travaillait pour moi. »
Ces quatre mots me coupèrent le souffle.
Je reculai.
« Quoi ? »
« Au début seulement. »
Les souvenirs surgirent brutalement. Nicolas me rencontrant lors d’une exposition. Nicolas sachant toujours quoi dire. Nicolas posant des questions sur mon père, sur Muller Capital, sur les réunions auxquelles j’assistais. J’avais pris son intérêt pour de l’attention.
« Tu l’as mis dans ma vie ? »
« Non. Je l’avais engagé pour identifier les bénéficiaires de Bellacourt. Je ne savais pas qu’il se rapprocherait de toi. Quand je l’ai découvert, je lui ai ordonné de partir. »
Ma gorge se serra.
« Et il est parti. »
Henri baissa les yeux.
La colère remplaça instantanément la douleur.
« Toutes ces années, j’ai cru qu’il m’avait quittée parce que j’étais insuffisante. »
« Adèle… »
« Il m’a dit que j’étais terne. Que personne ne supporterait longtemps de vivre avec moi. Il savait exactement où frapper. »
Mon père pâlit.
« Je n’ai jamais su qu’il t’avait dit ça. »
Je voulais le croire. C’était peut-être ce qui me faisait le plus mal.
Pierre fit un pas vers moi, puis s’arrêta avant de me toucher.
« Pourquoi Nicolas est-il revenu maintenant ? »
Henri secoua lentement la tête.
« C’est ce que j’essayais de découvrir. Il m’a envoyé les documents financiers il y a trois semaines et m’a assuré qu’il avait enfin identifié la personne contrôlant Bellacourt. Mais il refusait de me donner le nom avant le mariage. »
« Pourquoi ? »
« Il disait qu’il devait d’abord vérifier une dernière chose. »
Un téléphone sonna.
Celui de Georges.
Il décrocha, écouta quelques secondes et devint livide.
« Pierre, nous avons un problème. »
« Encore ? »
« Le vote vient d’avoir lieu sans nous. »
Pierre se redressa.
« Ils ne peuvent pas voter pendant une suspension. »
« Ils viennent de le faire. Sept voix contre cinq. Tu es suspendu de tes fonctions avec effet immédiat. »
Pierre resta parfaitement calme, mais je vis ses doigts se refermer.
« Qui prend la direction provisoire ? »
Georges ne répondit pas.
« Qui ? »
« Le conseil a nommé un administrateur externe. »
Il tourna son téléphone vers nous.
Une photographie venait d’apparaître dans le communiqué interne.
Je connaissais ce visage.
Mon père aussi.
Mais cette fois, quelque chose ne collait pas.
L’homme photographié n’était pas Nicolas.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, élégant, aux cheveux grisonnants, dont le nom affiché sous le portrait fit chanceler Henri.
**Julien Varenne.**
« Impossible », souffla mon père.
Pierre se tourna vers lui. « Vous le connaissez ? »
Henri semblait soudain avoir vieilli de dix ans.
« Alexandre Varenne n’a jamais eu de fils appelé Julien. »
Georges fixa l’écran. « Pourtant il vient d’être nommé à la tête de ton entreprise. »
Mon téléphone vibra.
Encore le numéro inconnu.
Cette fois, il y avait une photographie jointe.
Je l’ouvris.
Nicolas se tenait devant un immeuble parisien. À côté de lui se trouvait Julien Varenne. La photographie datait de la veille.
Sous l’image, un message :
**Tu cherches la mauvaise personne. Demande à ton père ce qui est arrivé à la fille d’Alexandre Varenne.**
Je levai les yeux vers Henri.
Son visage m’apprit immédiatement qu’il connaissait la réponse.
« Quelle fille ? »
Mon père resta silencieux.
« Papa. Quelle fille ? »
Ses lèvres tremblèrent légèrement.
Puis il prononça un prénom que je n’avais jamais entendu de ma vie.
« Éléonore. »
Il regarda Pierre, puis moi.
« Et si elle est encore en vie, votre mariage ne vous protège pas de Bellacourt. Il vient peut-être de lui donner exactement ce qu’elle attendait depuis vingt-deux ans. »







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