Je regardais alternativement le certificat de décès et la photographie prise trois semaines plus tôt. Le même visage apparaissait sur les deux documents. Même pommettes hautes, même petite cicatrice au-dessus du sourcil droit, même façon de tenir légèrement la tête inclinée. Pourtant, le certificat indiquait que Marion Delmas était morte vingt-six mois auparavant dans un accident de voiture près de Bayonne.
« Expliquez-moi », ai-je dit à Marc.
Il ne répondait pas.
Papa eut un rire bref.
« Maintenant, il se tait. Curieux, non ? »
« Toi aussi, tu vas répondre », lui lançai-je. « Mais lui d’abord. »
Marc s’assit lentement.
« Marion avait une sœur jumelle. »
Papa cessa de sourire.
« Claire », poursuivit Marc. « Elles se ressemblaient énormément. »
Il prit la photographie.
« C’est elle. »
« Et tu ne pouvais pas nous le dire il y a trente secondes ? » demanda Théo.
Marc serra la mâchoire.
« Parce que Claire était censée vivre au Canada depuis douze ans. Et parce que je ne savais pas qu’elle était revenue. »
Papa s’approcha de la table.
« Voilà exactement ce qu’il veut vous faire croire. »
Étienne se plaça entre lui et moi.
« François, restez où vous êtes. »
Papa leva les mains.
« Je ne suis pas venu me battre. Je suis venu empêcher ma fille de remettre trois millions d’euros entre les mains de personnes qui la manipulent. »
Cette phrase aurait presque pu paraître protectrice si je n’avais pas entendu sa voix sur l’enregistrement.
« Tu as falsifié ma signature. »
« Oui. »
Son aveu immédiat nous stupéfia tous.
« Tu as utilisé mon argent. »
« Oui. »
« Tu as détourné la succession de mamie. »
Cette fois, il hésita.
« J’ai empêché son testament d’être exécuté. Ce n’est pas exactement la même chose. »
« Pour moi, si. »
Il baissa les yeux.
« J’étais au bord de la faillite. Je pensais pouvoir tout remettre en ordre avant que quelqu’un le découvre. Ensuite chaque mensonge en exigeait un autre. »
Maman le regardait avec une expression que je ne lui avais jamais vue.
« Et tu m’as laissée croire que tout était ma faute. »
« Tu as signé les premiers documents. »
« Parce que tu m’avais menti ! »
Leur dispute menaçait d’exploser, mais je frappai la table de la paume.
« Les huit cent mille. Qui les a pris ? »
Papa regarda Marc.
« Demande-lui pourquoi il n’a jamais porté plainte quand l’argent est arrivé sur un compte au nom de son ex-femme. »
Marc pâlit.
« Parce que je pensais que Marion était impliquée. »
« Et ensuite elle est morte opportunément. »
Marc bondit.
« Fais attention à ce que tu insinues. »
Étienne intervint avant qu’ils ne s’approchent davantage.
« On arrête. Nous avons des documents. Nous les remettrons aux autorités. Ce n’est pas ici que vous allez régler quatre ans de fraude. »
C’était la première phrase parfaitement raisonnable prononcée depuis notre arrivée.
Puis Baptiste entra dans le salon.
Il avait dû rester dehors pendant plusieurs minutes. Son téléphone était encore à la main.
« J’ai parlé avec Claire Delmas. »
Tous les regards convergèrent vers lui.
Marc semblait incapable de respirer.
« Tu as son numéro ? »
« Depuis trois semaines. »
Chloé se leva brusquement.
« Tu m’avais dit que cette femme était une consultante bancaire. »
Baptiste ferma les yeux.
« Je ne pouvais pas te dire qui elle était avant de vérifier son histoire. »
« Encore quelqu’un qui me protège en me mentant », répondit Chloé.
Je ressentis presque une ironie douloureuse. Pour la première fois, ma sœur comprenait peut-être exactement ce que j’avais vécu.
Baptiste posa son téléphone sur la table.
« Claire affirme que Marion lui avait envoyé des documents quelques jours avant sa mort. Elle avait découvert un compte ouvert à son nom et voulait savoir qui l’utilisait. »
Marc se rassit.
« Elle ne m’a rien dit. »
« Parce qu’elle te soupçonnait. »
Cette phrase le frappa visiblement.
Baptiste continua.
« Claire a conservé les documents. Elle n’a compris leur importance que récemment, lorsque je l’ai contactée en recherchant les bénéficiaires d’Horizon. »
« Pourquoi Genève ? » demandai-je.
« Parce qu’une partie des fonds transférés depuis le faux compte de Marion a servi à ouvrir un portefeuille là-bas. Claire a obtenu l’accès aux archives après avoir prouvé l’usurpation d’identité de sa sœur. »
Papa secoua la tête.
« Et vous croyez tout ce qu’elle raconte ? »
« Non », répondit Baptiste. « C’est pour ça que j’ai demandé les pièces. »
Il ouvrit un fichier sur son téléphone.
« Elles viennent d’arriver. »
Les relevés retraçaient enfin le parcours de l’argent. Du patrimoine de Madeleine vers une structure intermédiaire. De là vers la société créée au nom de Théo. Puis vers le faux compte de Marion. Enfin, plusieurs transferts fragmentés.
Une partie avait servi à couvrir des dettes de papa.
Environ deux cent trente mille euros.
Papa ne protesta même pas.
Une autre partie avait été utilisée pour rembourser certains engagements liés à Marc.
Près de cent cinquante mille.
Marc ferma les yeux.
« Je ne savais pas que cet argent venait de Madeleine. »
« Peut-être », répondis-je. « Mais tu en as profité. »
Restait plus de quatre cent mille euros.
Étienne descendit jusqu’à la dernière page.
« Là. »
Un transfert final de 412 000 euros avait été effectué trois ans et neuf mois auparavant vers un compte français.
Le bénéficiaire apparaissait enfin sans masque.
SOPHIE CARON.
Je fronçai les sourcils.
« Qui est Sophie Caron ? »
Personne ne répondit.
Puis je remarquai le visage de papa.
Toute sa couleur avait disparu.
Maman s’était mise à trembler.
Théo regardait de l’un à l’autre.
« Qui est Sophie ? »
Papa murmura :
« Ce compte ne devrait plus exister. »
« Ce n’est pas ma question. »
Maman s’assit comme si ses jambes ne la portaient plus.
« Emma… il y a une chose que nous ne vous avons jamais racontée. »
Je sentis immédiatement que nous venions d’atteindre le secret autour duquel tous les autres avaient tourné.
« Quand François et moi nous sommes mariés, il avait déjà une fille. »
Chloé porta une main à sa bouche.
« Une fille ? »
« Sophie avait six ans. Sa mère l’élevait. François la voyait rarement. Puis il y a eu une dispute entre les familles et ils ont complètement perdu contact. »
Je regardai papa.
« Donc nous avons une demi-sœur. »
Il acquiesça lentement.
« Elle aurait quarante et un ans aujourd’hui. »
« Et mamie lui a envoyé quatre cent douze mille euros ? »
« Non », répondit-il.
Sa voix était devenue étrangement faible.
« Madeleine croyait Sophie morte. »
Un silence glacial envahit le salon.
Marc prit le relevé.
« Alors quelqu’un a ouvert un compte à son nom aussi. »
Mais maman secoua la tête.
« Pas forcément. »
Elle regarda papa.
« Dis-leur, François. »
Il refusa.
« Dis-leur pourquoi Madeleine et toi vous êtes disputés six mois avant sa mort. »
Papa ferma les yeux.
Maman se tourna vers nous.
« Madeleine avait retrouvé Sophie. Elle était vivante. Elle voulait la réintégrer dans la succession. »
Tout prenait soudain une nouvelle dimension.
« Où est-elle maintenant ? » demandai-je.
Papa ne répondit toujours pas.
Ce fut Baptiste qui brisa le silence.
« Je crois pouvoir répondre. »
Il venait de recevoir un autre message de Claire.
Une photographie était jointe.
Elle montrait Claire devant la banque de Genève, trois semaines auparavant.
À côté d’elle se tenait une deuxième femme.
Brune. Une cinquantaine d’années. Je ne l’avais jamais vue.
Mais ses yeux étaient ceux de papa.
Sous l’image, Claire avait écrit :
Sophie Caron. Elle m’a demandé de vous transmettre les documents uniquement si Emma découvrait la fausse procuration.
Puis venait une seconde phrase.
Elle sera à Bordeaux demain matin.
Je pensais que c’était terminé.
Puis Baptiste fit défiler le message.
Il restait une dernière ligne.
Sophie affirme que les 412 000 euros lui appartenaient légalement. Et elle possède un testament de Madeleine différent de celui trouvé dans le compartiment 317.







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