L’amiral Delmas arriva moins d’une heure plus tard.
Pas seul.
Deux officiers de la sécurité de la défense l’accompagnaient, ainsi qu’une magistrate que je reconnus vaguement pour l’avoir vue dans la presse spécialisée. Ils entrèrent dans le bureau de mon père, photographièrent le tiroir, placèrent la troisième demande sous scellés et copièrent l’enregistrement de la tablette sur un support sécurisé.
Personne ne parlait plus fort que nécessaire.
Le genre de calme qui accompagne les choses très graves.
Delmas écouta seulement quelques minutes du fichier avant de retirer ses lunettes.
« Cela change complètement le dossier. »
Mon père resta assis.
« Je suppose que je vais devoir témoigner aussi. »
La magistrate se tourna vers lui.
« Oui, colonel Renaud. Et vous devrez expliquer pourquoi vous avez conservé cet enregistrement pendant cinq ans. »
Il hocha lentement la tête.
Pour la première fois, il n’essaya pas de se justifier.
Je regardai Delmas.
« Thomas Vidal. »
Il me fixa.
« Quoi, Vidal ? »
« Il avait récupéré une mallette dans le bâtiment avant la frappe. Une mallette grise. Elle n’apparaît dans aucun inventaire. »
Le visage de Delmas changea.
Très légèrement.
Mais assez pour que je le voie.
« Vous en êtes certaine ? »
« Oui. »
« Pourquoi ne l’avez-vous jamais signalé ? »
« Parce qu’après l’explosion, j’ai passé des semaines sous morphine. Quand j’ai commencé à reconstituer la mission, on m’a montré des rapports déjà finalisés. Et la mallette n’y était pas. J’ai fini par penser que ma mémoire mélangeait des choses. »
La magistrate prit une note.
Delmas, lui, resta silencieux.
« Où est Thomas ? »
Cette fois, il ne répondit pas tout de suite.
« En Bretagne. »
« Vous savez où il est ? »
« Oui. »
« Depuis quand ? »
« Depuis le début de la réouverture du dossier. »
Une colère sèche me traversa.
« Et personne n’a pensé à me le dire ? »
« Nous pensions qu’il ne savait rien. »
« Vous avez pensé ça parce que son nom n’était pas dans les bons documents. »
Delmas encaissa la remarque.
« C’est possible. »
« Je veux lui parler. »
La magistrate secoua la tête.
« Pas avant votre audition de demain. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’à partir de maintenant, chaque interaction peut avoir une conséquence judiciaire. »
Je comprenais la logique.
Je la détestais quand même.
Puis un téléphone vibra.
L’un des officiers sortit dans le couloir.
Quelques secondes plus tard, il revint.
Son expression n’était plus neutre.
Il chuchota quelque chose à l’oreille de Delmas.
L’amiral se leva immédiatement.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je.
Il hésita.
Mauvais signe.
« Thomas Vidal a quitté son domicile. »
« Quand ? »
« Il y a environ quarante minutes. »
« Et alors ? »
« Il était sous surveillance discrète depuis trois jours. Il n’avait montré aucun comportement inhabituel jusque-là. »
Mon estomac se noua.
« Vous pensez qu’il sait que vous avez rouvert l’enquête ? »
« Nous ne lui avions pas encore parlé. »
La magistrate intervint :
« Cela peut n’avoir aucun rapport. »
Personne dans la pièce ne la crut vraiment.
Delmas demanda à l’officier :
« Son téléphone ? »
« Éteint. »
« Véhicule ? »
« Retrouvé près d’une gare secondaire. »
Je sentis mon père se lever derrière moi.
« Vous croyez qu’il fuit ? »
Delmas répondit sans le regarder.
« Je ne crois rien tant que je n’ai pas de faits. »
Puis son téléphone vibra à son tour.
Il lut le message.
Son regard se durcit.
« Nous venons d’avoir un autre problème. »
Il posa l’écran sur le bureau.
Une photographie venait d’être transmise.
Un local d’archives.
Une armoire métallique ouverte.
Des dossiers au sol.
« Quel endroit ? »
« Centre d’archives opérationnelles à Vincennes. »
Je compris immédiatement.
« Crépuscule. »
« Oui. »
Quelqu’un avait essayé d’entrer dans le fonds lié à l’opération.
La nuit précédente, on avait déjà tenté de faire disparaître le journal original.
Maintenant, le jour même où l’enregistrement de Vautrin refaisait surface, un autre dépôt avait été forcé.
La coïncidence devenait absurde.
La magistrate prit le téléphone.
« Quelque chose a été volé ? »
L’officier répondit :
« On vérifie. »
Delmas se tourna vers moi.
« À partir de maintenant, vous ne restez pas ici. »
Mon père fronça les sourcils.
« Elle reste chez moi. »
« Non. »
« C’est ma fille. »
« Et cette maison vient de devenir un lieu de preuve. »
La phrase le réduisit au silence.
Je pris mon sac.
« Où est-ce que je vais ? »
« Hébergement sécurisé pour la nuit. »
Vanessa s’approcha.
« Et moi ? »
La magistrate répondit :
« Vous pouvez rester, mais vous ne parlez de rien de ce que vous avez entendu aujourd’hui. À personne. »
Vanessa hocha la tête.
Elle avait l’air d’avoir vieilli de plusieurs années depuis la plage.
Avant de partir, je regardai mon père.
J’attendais quelque chose.
Des excuses peut-être.
Il ne prononça pas les mots.
Mais il dit :
« Élise. »
Je me retournai.
« J’ai eu peur. »
Je restai immobile.
« Je sais. »
« Et je pensais que me taire te gardait en vie. »
« Peut-être. »
Il baissa les yeux.
« Mais ça a aussi gardé leur mensonge en vie. »
Je partis avant qu’il puisse répondre.
Dans la voiture, Delmas s’assit en face de moi.
Le trajet vers l’hébergement sécurisé dura presque vingt minutes dans le silence.
Puis je demandai :
« Vous pensez vraiment que Vautrin est seul ? »
Il releva les yeux.
« Non. »
Ce fut la première fois qu’il le disait aussi clairement.
« L’enregistrement prouve qu’il a joué un rôle central. Mais la modification des coordonnées nécessitait plusieurs validations techniques. La falsification du journal en nécessitait d’autres. Et quelqu’un a encore accès aujourd’hui à des archives classifiées. »
Je fixai la vitre.
« Alors combien ? »
« Je ne sais pas. »
« Et vous savez ce qu’ils cherchent ? »
« Probablement ce que contenait la mallette. »
Thomas.
Encore Thomas.
Je sortis mon téléphone par réflexe, puis me rappelai qu’on m’avait demandé de ne contacter personne.
Delmas remarqua mon geste.
« N’essayez pas de joindre Vidal. »
« Je n’ai plus son numéro. »
« Tant mieux. »
Je levai les yeux vers lui.
« Vous êtes inquiet pour lui ou à cause de lui ? »
Delmas ne répondit pas.
Cela m’agaça.
« Vous me demandez de témoigner demain. Vous voulez que je vous fasse confiance. Alors arrêtez de me donner la moitié des réponses. »
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il céda.
« Il y a six mois, Thomas Vidal a utilisé une adresse électronique désactivée depuis plusieurs années pour envoyer un message à un ancien militaire de votre unité. »
« Qui ? »
« Sébastien Laroque. »
Mon cœur se serra.
L’autre survivant.
« Qu’est-ce qu’il disait ? »
Delmas sortit une feuille de sa sacoche.
« Une seule phrase. »
Je la lus.
Si elle recommence à chercher, dites-lui que je n’ai rien détruit.
Je relus les mots.
« “Elle” ? »
« Nous avons supposé qu’il parlait de vous. »
« Et “rien détruit”… »
La mallette.
Cela ne pouvait être que ça.
« Où est Sébastien ? »
Delmas me regarda.
« Nous ne savons pas. »
Je relevai brusquement la tête.
« Comment ça, vous ne savez pas ? »
« Il a quitté l’armée il y a trois ans. Depuis huit mois, aucune adresse stable, aucun emploi déclaré. »
Je sentis une peur plus ancienne revenir.
Pas pour moi.
Pour eux.
Thomas.
Sébastien.
Les deux survivants qu’on m’avait appris à croire coupables, lâches ou silencieux.
Et si tout cela avait été organisé pour nous séparer ?
Nous arrivions presque à destination lorsque le téléphone de Delmas sonna.
Il répondit.
Écouta.
Puis son visage se ferma.
« Quand ? »
Silence.
« D’accord. Ne touchez à rien. »
Il raccrocha.
« Quoi ? »
Il me regarda.
« Ils ont retrouvé Thomas. »
Je sentis mon ventre se nouer.
« Où ? »
« Dans une petite maison louée sous un faux nom près de Lorient. »
« Il est vivant ? »
« Oui. »
Je relâchai un souffle.
Mais Delmas n’avait pas terminé.
« Et il n’était pas seul. »
Je le fixai.
« Qui était avec lui ? »
L’amiral répondit :
« Sébastien Laroque. »
Puis il ajouta :
« Et ils avaient encore la mallette grise. »







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