Je fixai la photographie jusqu’à ce que les visages deviennent presque flous. Marc et Julien se tenaient devant l’entrée d’un immeuble que je ne reconnaissais pas. Mon frère avait les mains dans les poches, Marc semblait lui parler à voix basse. Ce n’était pas une rencontre fortuite. Leur posture disait exactement le contraire : ils avaient quelque chose à se dire, et ils ne voulaient pas être vus.
— Sophie ?
La voix de Claire me ramena dans la salle à manger.
Je relevai les yeux. Marc avait cessé d’essayer de partir. Il regardait maintenant mon téléphone avec une inquiétude trop visible pour être innocente.
— Qui t’écrit ?
Je retournai l’écran contre ma poitrine.
— Tu le sais peut-être mieux que moi.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Je m’approchai et lui montrai la photo.
Il ne parla pas.
Ce silence fut pire qu’un aveu.
— Depuis combien de temps vois-tu Julien derrière mon dos ?
Ma belle-mère fronça les sourcils.
— Julien ? Ton frère ?
Émilie, toujours assise, observait Marc avec la même méfiance que moi. En quelques minutes, elle avait cessé d’être seulement sa maîtresse. Elle était devenue quelqu’un qui découvrait qu’elle avait probablement été manipulée elle aussi.
Marc me rendit le téléphone.
— On s’est vus quelques fois. Rien de plus.
— Pourquoi ?
— Pour des affaires.
Je sentis une colère froide monter en moi.
— Quelles affaires ?
— Ça ne te concerne pas.
Cette phrase fit réagir son père.
— Quatre-vingt-dix-sept mille cinq cents euros disparaissent de ton entreprise, une société au nom de ta maîtresse apparaît dans les virements et maintenant on apprend que tu rencontres secrètement le frère de ta femme. Je crois que ça concerne Sophie.
Marc le fusilla du regard.
— Papa, reste en dehors de ça.
— J’aimerais bien. Mais tu as choisi de faire ça devant nous.
Je composai déjà le numéro de Julien.
Marc fit un pas vers moi.
— Ne l’appelle pas.
Je m’arrêtai.
Voilà.
C’était la première fois de toute la soirée qu’il me demandait quelque chose avec de la peur dans la voix.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es énervée.
— Non. Parce que tu as peur de ce qu’il va me dire.
J’appuyai sur appeler.
Une sonnerie. Deux. Trois.
Julien décrocha.
— Sophie ?
Il semblait surpris.
— Où es-tu ?
Un silence.
— Chez moi. Pourquoi ?
Je regardai Marc.
— Tu connais Renaud Conseil ?
Cette fois, le silence dura beaucoup plus longtemps.
— Sophie… où est Marc ?
Mon estomac se noua.
Je n’avais pas demandé s’il connaissait Marc. J’avais demandé s’il connaissait une société.
— Il est devant moi.
J’entendis mon frère expirer.
— Ne signe rien.
Je me raidis.
— Quoi ?
— Écoute-moi. Peu importe ce qu’il te demande dans les prochains jours, ne signe aucun document.
Marc se précipita et tenta de prendre mon téléphone. Je reculai.
— Julien ! Qu’est-ce qui se passe ?
— Je ne peux pas te l’expliquer au téléphone.
— Alors viens ici.
— Sophie…
— Maintenant.
Je raccrochai.
Marc se passa les mains sur le visage avant de se tourner vers Émilie.
— Tu devrais vraiment partir.
Elle se leva, mais cette fois elle ne prit pas son manteau.
— Non.
Marc la fixa.
— Pardon ?
— Je veux savoir pourquoi quelqu’un utilise mon nom pour recevoir de l’argent.
— Personne n’utilise ton nom.
— Alors montre-moi les documents de Renaud Conseil.
Il ne répondit pas.
Émilie eut un rire amer.
— Incroyable. Tu m’as menti sur ton mariage et maintenant je découvre ça.
Elle se tourna vers moi.
— Il m’a demandé une copie de ma carte d’identité il y a environ sept mois.
Je sentis un frisson courir le long de mes bras.
— Pourquoi ?
— Il disait que son entreprise devait enregistrer les personnes participant à certains déplacements professionnels.
Marc frappa du poing contre le dossier d’une chaise.
— Arrêtez de transformer tout en complot !
Personne ne répondit.
Vingt-cinq minutes plus tard, la sonnette retentit.
Julien entra sans enlever son manteau. À trente-six ans, mon frère avait toujours eu cette manière rassurante d’arriver quelque part comme s’il pouvait régler les problèmes. Mais ce soir-là, son visage était fermé.
Il regarda d’abord Marc.
— Tu ne lui as toujours rien dit ?
— Ferme-la, Julien.
Je me plaçai entre eux.
— Cette phrase, je commence à en avoir assez. Quelqu’un va parler.
Julien regarda les autres autour de la table.
— On devrait être seuls.
— Non. Ils savent déjà pour Émilie et les virements.
Son regard glissa vers Émilie.
— Vous êtes Émilie Renaud ?
— Oui.
— Vous connaissez Renaud Conseil ?
— Apparemment moins bien que tout le monde.
Julien sortit une chemise cartonnée de son sac.
Marc bondit presque.
— Ne fais pas ça.
Julien le repoussa.
— Tu avais trois semaines pour lui dire la vérité.
Je restai figée.
— Trois semaines ?
Mon frère baissa les yeux.
Il savait donc que j’avais découvert quelque chose.
Il posa la chemise devant moi.
À l’intérieur se trouvaient des copies de documents administratifs. Je parcourus les premières pages sans comprendre. Puis je vis mon nom.
Sophie Laurent.
À côté figurait une signature.
Ma signature.
Sauf que je ne l’avais jamais apposée sur ce document.
— Qu’est-ce que c’est ?
Julien répondit doucement :
— Une garantie personnelle.
Je levai les yeux.
— Pour quoi ?
— Un emprunt professionnel.
— Quel emprunt ?
Il hésita.
— Trois cent vingt mille euros.
Ma belle-mère poussa un cri étouffé.
Je regardai Marc.
— Tu as falsifié ma signature ?
— Ce n’est pas aussi simple.
Je me mis presque à rire. Encore cette phrase.
— Arrête de dire ça !
Ma voix éclata enfin. Toute la maîtrise que j’avais conservée pendant le dîner se fissura.
— Tu couches avec une autre femme. Tu utilises son identité pour créer une société. Tu rencontres mon frère en secret. Et maintenant j’apprends que ma signature garantit trois cent vingt mille euros ! Qu’est-ce qui pourrait rendre ça plus compliqué ?
Marc ne répondit pas.
Julien, lui, pâlit.
— Parce que Marc n’a probablement pas créé Renaud Conseil.
Je tournai lentement la tête vers lui.
— Comment ça, probablement ?
— J’ai vérifié les documents d’immatriculation après avoir découvert la garantie. La société existait déjà avant que Marc commence sa relation avec Émilie.
Émilie s’approcha.
— Depuis quand ?
Julien sortit une autre feuille.
— Quatre ans.
Elle recula.
— Impossible.
Quatre ans plus tôt, Marc ne connaissait même pas Émilie. Du moins, c’était ce que je croyais.
— Alors pourquoi son nom ?
Julien me regarda.
— Parce que Renaud n’est pas seulement son nom.
Il posa un extrait d’immatriculation devant moi et indiqua une ligne.
Bénéficiaire effectif : Hélène Renaud.
Émilie cessa de respirer une seconde.
— Hélène ?
Je la regardai.
— Vous la connaissez ?
Elle s’assit lentement.
— C’est ma mère.
Cette fois, même Marc sembla surpris par sa réaction.
— Ta mère est morte, dit-il.
Émilie leva vers lui des yeux remplis d’une peur que je n’avais encore jamais vue.
— C’est ce que je croyais.
Julien sortit alors la dernière feuille de son dossier.
— Elle n’est pas morte.
Il me la tendit.
C’était une copie récente d’un acte notarié signé à Bordeaux, daté de onze jours auparavant.
En bas de la page figurait le nom d’Hélène Renaud.
Mais ce n’était pas ce nom qui me glaça.
C’était celui du second signataire.
Philippe Laurent.
Mon beau-père.
Je relevai lentement la tête.
À l’autre bout de la table, Philippe ne semblait plus surpris.
Il semblait simplement avoir compris que son secret venait enfin de le rattraper.







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