Julien resta longtemps à fixer les quatre mots écrits par sa mère.
**Ne rate pas cette fois.**
Je vis quelque chose changer dans son visage.
Jusque-là, une partie de lui s’était encore accrochée à l’idée qu’elle avait simplement voulu nous séparer.
Qu’elle avait manipulé Sophie par jalousie.
Qu’elle avait déclenché une catastrophe qu’elle n’avait jamais imaginée.
Cette phrase détruisait cette dernière consolation.
« Cette fois… » murmura Julien.
L’inspecteur releva les yeux.
« C’est également ce qui nous intéresse. »
Je sentis mon ventre se nouer.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Nous ne le savons pas encore. »
Il tourna plusieurs pages du carnet.
« Mais cette annotation apparaît trois semaines avant votre accouchement. Si Madame Moreau écrit “cette fois”, cela suggère qu’une tentative précédente avait échoué. »
Julien se leva brusquement.
« Une tentative de quoi ? »
L’inspecteur ne répondit pas.
Il n’en avait pas besoin.
Nous pensions tous à la même chose.
Je regardai les dates.
Puis quelque chose me revint.
Pas un événement spectaculaire.
Un détail.
Deux mois auparavant, pendant une garde particulièrement chargée, j’avais commencé à avoir des vertiges.
Des nausées.
Des palpitations.
J’avais pensé que c’était la grossesse.
J’étais rentrée chez moi plus tôt.
Le lendemain, tout avait disparu.
À l’époque, Julien avait même plaisanté en disant que notre fils me rappelait enfin que je n’étais pas invincible.
Je relevai brusquement la tête.
« Il y a deux mois, j’ai été malade pendant une garde. »
Julien fronça les sourcils.
« Je m’en souviens. »
« Je n’avais rien mangé de différent. Mes analyses étaient normales le lendemain. »
L’inspecteur se rapprocha.
« Est-ce que quelqu’un vous avait apporté quelque chose ? »
Je fermai les yeux.
Je revis le poste des urgences.
Les téléphones.
Les brancards.
Les voix.
Puis une tasse en carton posée à côté de mon clavier.
« Sophie. »
Julien blêmit.
« Quoi ? »
« Elle m’avait apporté un thé. »
Un silence glacial tomba sur la chambre.
« Elle disait que j’avais l’air épuisée. »
L’inspecteur nota immédiatement l’information.
« Est-ce que cette tasse existe encore ? »
Je secouai la tête.
« Bien sûr que non. »
Il consulta le carnet.
« La date exacte ? »
Je la lui donnai approximativement.
Il chercha.
Puis son doigt s’arrêta.
Son expression changea.
« Il y a une note ce jour-là. »
Julien s’approcha.
« Lisez-la. »
L’inspecteur hésita.
Puis il lut :
« Trop faible. Aucun effet durable. A. est rentrée chez elle. »
Personne ne bougea.
Je sentis le froid remonter le long de mes bras malgré la couverture.
Julien recula jusqu’au mur.
« Elles l’ont empoisonnée ? »
« Nous ne pouvons pas encore l’affirmer », répondit l’inspecteur. « Une note n’est pas une analyse toxicologique. Mais nous allons vérifier les stocks de médicaments et les accès enregistrés ce jour-là. »
Je regardai les perfusions qui entraient dans mon bras.
Depuis des années, je travaillais entourée de médicaments assez puissants pour sauver une vie ou la détruire.
Sophie avait accès à plusieurs d’entre eux.
Et ma belle-mère savait parfaitement comment exploiter cet accès.
Julien passa ses mains sur son visage.
« Pourquoi ? »
Cette fois, je ne ressentis même plus de colère contre son incompréhension.
Seulement une fatigue immense.
« Parce qu’elles avaient besoin que quelque chose m’arrive, Julien. »
Il me regarda.
« Pas forcément que je meure. »
Je désignai les faux rapports.
« Une erreur médicale pendant ma grossesse. Un malaise au travail. Un comportement instable. Une hospitalisation. Tout pouvait servir. »
L’inspecteur acquiesça.
« Si elles pouvaient créer une succession d’incidents, elles pouvaient ensuite raconter l’histoire qu’elles voulaient. »
Une médecin enceinte sous pression.
Une femme agressive.
Une épouse instable.
Une mère potentiellement dangereuse.
Tout était là.
Fabriqué pièce après pièce.
Julien s’assit.
« Et moi, j’ai cru chacune de leurs histoires. »
Personne ne le contredit.
Un coup discret retentit à la porte.
La directrice juridique entra avec une tablette.
« Nous avons quelque chose. »
Elle posa l’écran devant l’inspecteur.
« Le service informatique a retrouvé plusieurs connexions au dossier d’Amélie pendant les semaines précédant son admission. »
« Sophie ? »
« Son badge a été utilisé pour certaines. »
Elle glissa vers l’écran suivant.
« Mais pas toutes. »
Elle regarda Julien.
« Trois consultations ont été effectuées avec vos identifiants. »
Son visage se figea.
« Impossible. »
« Vos identifiants personnels. »
« Je n’ai jamais ouvert le dossier d’Amélie sans raison médicale. »
La juriste ne répondit pas.
Je le fixai.
Une sensation désagréable monta dans ma poitrine.
Julien comprit immédiatement.
« Amélie, ce n’était pas moi. »
« Qui connaissait ton mot de passe ? »
« Personne. »
Puis il s’interrompit.
Je vis la réponse apparaître dans ses yeux avant qu’il ne la prononce.
« Sophie m’a vu me connecter plusieurs fois. »
L’inspecteur croisa les bras.
« Vous laissiez parfois votre session ouverte ? »
Julien baissa la tête.
« Oui. »
La honte dans sa voix était presque palpable.
Encore une porte qu’il leur avait laissée ouverte.
Encore une négligence qu’elles avaient transformée en arme.
La directrice juridique continua.
« Le plus préoccupant n’est pas seulement l’accès au dossier. Quelqu’un a consulté vos données obstétricales, vos résultats d’échographie et les estimations de poids fœtal. »
Je sentis immédiatement où elle voulait en venir.
« Elles connaissaient le poids réel de mon fils. »
« Oui. »
« Avant l’accouchement. »
« Oui. »
Julien se leva d’un bond.
« Alors Sophie savait qu’il dépassait quatre kilos et demi. »
La juriste hocha la tête.
Je fermai les yeux.
Tout ce qui s’était passé dans cette salle prit soudain une dimension encore plus monstrueuse.
Sophie n’avait pas simplement falsifié des chiffres pour provoquer une dispute.
Elle savait.
Elle savait exactement le danger.
Elle savait que Julien refusait la césarienne parce qu’il pensait me punir.
Et elle avait alimenté sa colère jusqu’au moment où il était trop tard.
« Elle comptait sur toi », murmurai-je.
Julien resta immobile.
« Sur ta jalousie. Sur ton orgueil. Sur le fait que tu voudrais me donner une leçon. »
Il encaissa chaque mot.
« Elle connaissait ton point faible mieux que moi. »
Il baissa les yeux.
« Je sais. »
Pour la première fois, il ne chercha aucune excuse.
Vers midi, l’inspecteur revint avec une nouvelle information.
Cette fois, deux agents l’accompagnaient.
« Sophie a demandé un avocat. Mais avant de cesser de répondre, elle a dit quelque chose que nous devons vérifier. »
Mon cœur accéléra.
« Quoi ? »
« Elle affirme que l’idée de provoquer des incidents médicaux venait entièrement de la mère de Julien. »
Julien serra les poings.
« Et elle ? Elle n’a fait qu’obéir ? »
« C’est sa version. »
« Elle ment. »
« Probablement sur une partie. »
L’inspecteur posa une photographie imprimée sur la table.
On y voyait Sophie et ma belle-mère assises à la terrasse d’un café.
La photo provenait manifestement d’une caméra de surveillance.
Une date était indiquée en bas.
Sept mois plus tôt.
Avant même les premiers faux rapports.
« Nous avons retrouvé plusieurs rencontres entre elles », expliqua-t-il.
Je regardai la photo.
Ma belle-mère tendait quelque chose à Sophie.
Une enveloppe.
« De l’argent ? »
« Nous cherchons encore à le confirmer. »
Julien fixa l’image.
« Sophie n’avait aucun problème financier. »
« Peut-être que l’argent n’était pas la seule motivation. »
Je relevai les yeux.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
L’inspecteur posa une deuxième photographie.
Cette fois, Sophie était seule.
Elle entrait dans un immeuble.
Je reconnus immédiatement l’endroit.
Le cabinet privé de Julien.
« Elle y est allée plusieurs fois après les heures d’ouverture », dit l’inspecteur.
Julien fronça les sourcils.
« Elle n’avait aucune raison d’être là. »
« Pourtant, elle y était. »
Il posa alors une copie d’un document bancaire.
Julien le lut.
Puis son visage devint livide.
« Ce compte… »
Je tournai la tête vers lui.
« Quoi ? »
Il ne répondit pas immédiatement.
L’inspecteur le fit à sa place.
« Un compte secondaire rattaché à votre cabinet a effectué plusieurs virements vers une société dont Sophie est la bénéficiaire. »
Julien secoua la tête avec violence.
« Non. Je n’ai jamais autorisé ça. »
« Les virements portent pourtant votre validation électronique. »
Je le regardai.
Il semblait réellement terrifié.
Pas comme lorsqu’il craignait pour sa carrière.
Comme quelqu’un qui venait enfin de comprendre l’ampleur du piège.
« Elles ne préparaient pas seulement ma chute », murmurai-je.
L’inspecteur acquiesça.
« C’est également notre conclusion. »
Julien leva lentement les yeux vers lui.
« Elles préparaient la mienne aussi. »
La porte s’ouvrit soudain.
Un autre policier fit signe à l’inspecteur.
Ils échangèrent quelques mots dans le couloir.
Lorsque l’inspecteur revint, son visage était fermé.
« Nous avons tenté de reprendre contact avec votre mère. »
Julien se raidit.
« Où est-elle ? »
L’inspecteur me regarda, puis regarda Julien.
« Elle n’est plus dans l’hôpital. »
Mon souffle se coupa.
« Vous aviez dit qu’elle ne devait pas partir. »
« Elle n’était pas encore placée en garde à vue. Elle a utilisé une sortie secondaire pendant que nos agents coordonnaient l’interrogatoire de Sophie. »
Julien devint blanc.
« Vous savez où elle est allée ? »
L’inspecteur secoua lentement la tête.
Puis son téléphone vibra.
Il consulta l’écran.
Et son expression changea brutalement.
« Quoi ? » demandai-je.
Il ne répondit pas tout de suite.
Il se tourna vers l’un des agents.
« Faites verrouiller immédiatement l’accès à la néonatologie. »
Je me redressai malgré la douleur.
« Pourquoi ? »
L’inspecteur me regarda.
« Parce que le badge visiteur utilisé il y a moins de cinq minutes à l’étage de votre fils a été enregistré au nom de votre belle-mère. »
Mon sang se glaça.
Et, pour la première fois depuis mon réveil, j’essayai d’arracher moi-même les perfusions de mon bras.
**À suivre — cliquez sur la Partie 6 pour continuer la lecture.**







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