Personne ne bougea.
Mathieu se tenait dans l’encadrement de la porte, le visage fermé, tandis que Chloé semblait avoir perdu toute capacité à parler. Mon père, lui, fixait l’homme qu’il avait officiellement déclaré mort quatre ans auparavant comme s’il venait de voir un fantôme.
Moi, je ne regardais plus que Mathieu.
« Qu’est-ce qui s’est passé le jour de mon premier virement ? »
Il entra lentement dans la pièce.
« Ce jour-là, Emma, tu pensais aider ton père à sauver son entreprise. »
Je fronçai les sourcils.
« C’est ce qu’il m’avait dit. »
« Ce n’était pas son entreprise qu’il essayait de sauver. »
Mon père intervint immédiatement.
« Mathieu, ça suffit. »
Mathieu se retourna vers lui.
« Non. Ça suffit depuis quatre ans. »
Sa voix n’était pas forte, mais elle fit reculer mon père d’un pas.
Je regardai Chloé.
« Tu savais ? »
Elle secoua la tête.
« Emma… je ne voulais pas que ça arrive comme ça. »
« Comme quoi ? »
Elle ouvrit la bouche, puis la referma.
Mathieu répondit à sa place.
« Ton père avait contracté plusieurs dettes au nom de sociétés qui n’existaient presque plus. Quand les banques ont commencé à réclamer leur argent, il a cherché une autre source de financement. »
Je me tournai vers mon père.
« Et cette source, c’était moi. »
Il baissa les yeux.
« Je voulais protéger la famille. »
Un rire nerveux m’échappa.
« En utilisant ma fille comme banque personnelle ? »
« Tu ne comprends pas les circonstances. »
« Alors explique-les-moi ! »
Ma voix résonna dans le bureau.
Mon père resta silencieux.
Mathieu s’approcha de la table et prit le dossier M-17.
« La première somme n’était que de 18 000 euros. Ton père pensait que tu l’enverrais une seule fois. Mais quelqu’un avait déjà préparé la suite. »
Je regardai Chloé.
Elle pleurait maintenant.
« C’était toi », murmurai-je.
« Oui. »
Sa réponse me fit plus mal que tout le reste.
Elle essuya rapidement ses joues.
« Mais je pensais que ça s’arrêterait après quelques mois. »
« Alors pourquoi quatre ans ? »
« Parce qu’après le premier transfert, ils ont découvert quelque chose. »
Mathieu intervint.
« Ils ont découvert que ton nom pouvait servir à beaucoup plus qu'à payer les dettes de ton père. »
Je ne comprenais plus.
« Qu’est-ce que ça signifie ? »
Mathieu posa une enveloppe sur la table.
« Ouvre-la. »
À l’intérieur se trouvait une copie d’un contrat immobilier.
Je parcourus les premières lignes.
Puis mon cœur se serra.
Une propriété située dans les environs de Bordeaux avait été achetée au nom d’une société dont je n’avais jamais entendu parler.
Mais dans la section des garanties, mon nom apparaissait.
« Je n’ai jamais signé ça. »
« Je sais », répondit Mathieu.
« Alors pourquoi mon nom est là ? »
« Parce que ta signature a été reproduite. »
Je me tournai brusquement vers Chloé.
Elle ferma les yeux.
« Tu as fait ça ? »
« Pas seule. »
Cette réponse fut encore pire.
« Avec qui ? »
Elle regarda notre père.
Mon père ne dit rien.
Puis elle prononça un nom que je n’oublierais jamais.
« Baptiste. »
Je restai immobile.
Le fiancé de ma sœur.
Le dentiste élégant que toute la famille admirait.
Celui pour qui ils avaient abandonné mon mariage.
« Baptiste falsifiait les documents ? »
Chloé hocha lentement la tête.
« Il avait accès à des informations financières par l’intermédiaire de ses relations professionnelles. Il savait comment modifier certains dossiers, comment faire disparaître certaines traces. Au début, je croyais qu’il faisait ça pour nous aider. »
« Et maintenant ? »
Elle regarda Mathieu.
« Maintenant, je sais qu’il ne travaillait jamais pour nous. »
Un silence lourd tomba.
Je sentis quelque chose se fissurer en moi.
« Pour qui travaillait-il ? »
Mathieu s’approcha de la fenêtre.
« C’est précisément ce que j’essayais de découvrir lorsque j’ai été déclaré mort. »
Je le fixai.
« Tu veux dire que ta disparition était volontaire ? »
Il hésita.
« Au début, oui. »
Cette réponse me troubla.
« Au début ? »
« J’avais découvert que plusieurs entreprises étaient utilisées pour déplacer de l’argent. J’ai voulu enquêter discrètement. Quand Chloé a compris ce que je savais, elle m’a demandé de disparaître. »
Chloé fondit en larmes.
« Je voulais seulement te protéger. »
Mathieu se retourna.
« Tu m’as déclaré mort. »
« Parce qu’ils menaçaient de tuer quelqu’un si je ne le faisais pas ! »
La pièce entière sembla se figer.
Je regardai Chloé.
« Qui ? »
Elle tremblait tellement qu’elle dut s’appuyer contre la table.
« Toi. »
Je n’ai pas compris immédiatement.
« Moi ? »
Elle hocha la tête.
« Ils avaient des photos de toi. Ils savaient où tu travaillais, où tu vivais, quand tu rentrais chez toi. Ils m’ont dit que si Mathieu parlait, tu serais la prochaine. »
Mathieu ferma les yeux.
« C’est pour ça que j’ai disparu. »
Je regardai autour de moi.
Tout ce que je croyais savoir sur ma famille semblait s'effondrer.
Mais une question restait.
Une question qui me hantait depuis l’appel de l’expert-comptable.
« Si vous vouliez me protéger… pourquoi continuer à prendre mon argent ? »
Personne ne répondit.
Puis mon téléphone vibra.
Un nouveau message bancaire.
Virement de 48 000 € confirmé.
Je blêmis.
« Je l’ai bloqué hier soir. »
Mathieu regarda l’écran.
Son visage changea.
« Non. »
« Quoi ? »
Il me prit doucement le téléphone des mains.
« Ce virement ne vient pas de ton compte. »
Il me regarda droit dans les yeux.
« Il vient d’un compte ouvert à ton nom… dont tu ignorais totalement l’existence. »
À cet instant, une seconde notification apparut.
Bénéficiaire : Baptiste Colin.
Et juste en dessous :
Solde disponible : 1 240 000 €.







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