Je n’ai pas immédiatement quitté le café. Je relisais le message de Sophie tandis qu’Antoine m’observait en silence. Dix ans de souvenirs venaient soudain de changer de couleur. L’anniversaire où Julien m’avait abordée, notre premier café, ses questions sur ma famille que j’avais prises pour de l’intérêt, la manière dont il s’était montré attentionné avec ma grand-mère… Tout ce que j’avais classé dans ma mémoire sous le mot amour venait d’être contaminé par une question insupportable : combien de ces moments avaient été préparés ?
— Pourquoi Gérard aurait-il demandé à Julien de se rapprocher de moi ?
Antoine a baissé les yeux.
— C’est à lui de vous répondre.
— Vous savez quelque chose.
— Oui.
— Alors dites-le.
— Je sais seulement que votre grand-mère avait découvert des irrégularités dans certains placements. Elle voulait retirer son argent. À partir de ce moment-là, plusieurs personnes ont commencé à craindre ce qu’elle pouvait révéler.
— Gérard compris ?
Antoine ne répondit pas directement.
— Rentrez à Lyon. Écoutez-le. Ensuite, si vous voulez encore me parler, contactez-moi par l’intermédiaire de votre avocate.
Avant de partir, il m’a tendu une petite feuille pliée.
— Ne l’ouvrez pas avant d’avoir entendu Gérard.
Deux heures plus tard, j’entrais chez mes beaux-parents. Monique était assise dans le salon, les yeux rouges. Sophie se tenait près de la cheminée. Gérard, lui, semblait avoir vieilli de dix ans depuis la veille.
Julien n’était pas là.
Je suis restée debout.
— Parle.
Gérard inspira profondément.
— En 2016, Avenir Patrimoine connaissait déjà des difficultés que personne ne voyait encore. Certains investissements avaient été mal structurés. Nous avions besoin de capitaux pour éviter que tout s’effondre.
— Quel rapport avec moi ?
— Ta grand-mère avait placé beaucoup d’argent par notre intermédiaire plusieurs années auparavant.
— Et elle voulait le récupérer.
Il hocha la tête.
— Elle avait commencé à poser des questions.
Monique le regarda avec dégoût.
— Tu m’avais dit que tes problèmes avaient commencé beaucoup plus tard.
— Je t’ai menti.
Puis Gérard se tourna vers moi.
— J’ai parlé de toi à Julien. Je lui ai dit que Madeleine avait une petite-fille très proche d’elle et que, si nous pouvions gagner ta confiance, nous pourrions peut-être convaincre ta grand-mère de laisser ses placements en place quelques années supplémentaires.
Je sentis mes doigts devenir froids.
— Alors tu lui as demandé de me séduire ?
— Non.
— Ne joue pas avec les mots.
Il baissa la tête.
— Je lui ai demandé de te rencontrer.
— Et Julien a fait le reste.
— Au début, oui.
Cette précision me frappa.
— Au début ?
Gérard releva les yeux.
— Je crois qu’il est réellement tombé amoureux de toi.
J’ai eu un rire sans joie.
— Quelle consolation.
Sophie s’approcha de son père.
— Et après le mariage ?
Gérard se passa une main sur le visage.
— Madeleine avait compris.
— Compris quoi ? demandai-je.
— Que notre rencontre n’était pas fortuite.
Je me suis rappelé les derniers mois de ma grand-mère. Elle était devenue plus froide avec Julien. Je pensais qu’elle vieillissait, qu’elle devenait méfiante.
— Elle vous a confrontés ?
— Moi, oui. Elle menaçait de saisir la justice si son patrimoine n’était pas restitué intégralement.
— C’est pour ça qu’elle a confié les documents à Antoine ?
— Probablement.
— Et les 480 000 euros ?
Gérard secoua la tête.
— Je n’ai jamais touché cet argent.
— Mais ta société était liée aux placements.
— Oui. Et c’est justement ce qui permettait de me rendre responsable si quelqu’un découvrait les mouvements.
Je pensais à ce qu’il m’avait raconté la veille. Julien possédait des documents capables de faire croire que Gérard avait organisé certains détournements.
Ce n’était donc pas improvisé.
Cela avait commencé bien avant.
— Pourquoi Julien a-t-il demandé le divorce maintenant ?
Gérard resta silencieux.
Puis Monique répondit à sa place.
— Parce qu’il pensait que tu allais découvrir quelque chose.
Je me tournai vers elle.
— Comment le sais-tu ?
Elle essuya ses joues.
— Il est venu ici il y a un mois. Je l’ai entendu téléphoner dans le jardin. Il disait à quelqu’un : “Il faut que ce soit terminé avant l’ouverture de la succession complémentaire.”
Mon cœur se serra.
— Quelle succession complémentaire ?
Personne ne répondit.
J’ai alors pensé au papier qu’Antoine m’avait donné.
Je l’ai sorti de ma poche.
À l’intérieur se trouvait la copie d’un courrier adressé à ma grand-mère quelques mois avant sa mort. Il mentionnait un bien dont je n’avais jamais entendu parler : un terrain situé près d’Annecy, détenu par l’intermédiaire d’une ancienne société familiale.
Valeur estimée actuelle : plus d’un million d’euros.
Mais une phrase avait été soulignée par Antoine :
“En cas de décès de Mme Madeleine Martin, les droits attachés à ces parts seront transférés à sa petite-fille Claire Martin, sous réserve de la situation matrimoniale applicable au moment de leur révélation.”
Je relus la phrase.
Puis encore une fois.
Julien ne préparait peut-être pas seulement le divorce pour partir avec ce qu’il pouvait obtenir.
Il avait besoin que notre situation matrimoniale soit réglée à un moment précis.
Mon téléphone sonna.
Maître Renaud.
— Claire, nous venons de recevoir quelque chose.
— Quoi ?
— Une demande déposée par l’avocat de Julien.
Je me suis raidie.
— Concernant le divorce ?
— Pas exactement.
Elle prit une inspiration.
— Julien affirme désormais que la maison n’est pas le véritable enjeu. Il prétend pouvoir démontrer que certains biens issus de la succession de votre grand-mère doivent entrer dans la liquidation matrimoniale.
— Sur quelle base ?
— Sur un document signé deux semaines après votre mariage.
Je fermai les yeux.
— Encore une fausse signature ?
— C’est ce que je pensais.
Sa voix changea.
— Jusqu’à ce que je voie le document.
— Pourquoi ?
— Parce que cette fois, Claire, la signature ressemble à la vôtre, mais surtout parce qu’elle a été certifiée devant témoin.
— Quel témoin ?
Un silence.
— Votre grand-mère.
Je n’ai plus respiré.
Maître Renaud poursuivit :
— Et il y a autre chose. Le document ne vient pas de Julien. Il a été déposé il y a dix ans par Madeleine elle-même.
Je regardai Gérard.
Pour la première fois, il semblait aussi surpris que moi.
— Qu’est-ce que ma grand-mère a signé ?
Maître Renaud répondit lentement :
— Une convention qui devait rester confidentielle jusqu’à l’ouverture de la succession complémentaire.
Puis elle ajouta :
— Et cette convention contient une clause concernant directement Julien. Une clause qui pourrait expliquer pourquoi votre grand-mère vous a laissée l’épouser alors qu’elle savait déjà comment il vous avait rencontrée.







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