La voix de mon grand-père s’est interrompue quelques secondes, laissant derrière elle un grésillement presque insupportable. Personne ne bougeait. Mathieu regardait le magnétophone comme s’il pouvait faire apparaître quelqu’un dans la pièce. Moi, je fixais les photographies accrochées au mur. Ma propre image était toujours là, prise quelques jours auparavant, devant la maison du lac. Quelqu’un m’observait donc depuis longtemps. Mais la dernière phrase de mon grand-père tournait dans ma tête avec une précision douloureuse. L’homme que nous pensions être notre adversaire n’était peut-être qu’un intermédiaire.
L’enregistrement a repris.
« Je n’ai jamais fait confiance à Henri Delorme. Pourtant, pendant des années, j’ai eu besoin de lui. Il connaissait mes affaires, mes comptes, mes déplacements et surtout les raisons pour lesquelles j’ai acheté cette maison. Si Henri est encore présent dans ta vie, ne cherche pas immédiatement à le combattre. Cherche plutôt la personne qui lui donne ses ordres. »
J’ai senti ma gorge se serrer.
Henri.
L’homme de la photographie.
L’homme qui avait envoyé trois cent vingt mille euros à Mathieu.
« Pourquoi mon grand-père l’appelait-il Henri ? » ai-je murmuré.
Mathieu m’a regardée.
« Tu viens de dire qu’il s’appelait Henri Delorme. »
« Oui. Mais je croyais que ma famille ne le connaissait presque pas. »
Ma mère, qui était restée silencieuse jusqu’alors, a soudain parlé.
« Ton grand-père le connaissait depuis avant ma naissance. »
Je me suis retournée vers elle.
« Et tu ne me l’as jamais dit. »
« Parce qu’il me l’avait interdit. »
« Encore une fois. Toujours cette excuse. »
Elle a baissé les yeux.
L’enregistrement continuait.
« Il existe trois personnes qui connaissent l’existence de la structure patrimoniale. Moi. Henri. Et la personne qui a essayé de la contrôler après ma mort. Cette troisième personne ne doit jamais savoir que tu as trouvé les archives. »
Un clic sec.
Puis plus rien.
Le magnétophone s’est arrêté.
« C’est tout ? » a demandé Mathieu.
L’homme en costume a appuyé plusieurs fois sur les boutons.
« La cassette est terminée. »
Je suis restée immobile.
Trois personnes.
Mon grand-père.
Henri.
Et une troisième personne.
Quelqu’un qui avait essayé de contrôler la structure après sa mort.
J’ai regardé ma mère.
Elle pleurait silencieusement.
« C’est toi ? »
Elle a levé les yeux.
« Non. »
« Alors qui ? »
Elle a secoué la tête.
« Je ne peux pas te le dire. »
Je me suis approchée d’elle.
« Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ? »
Avant qu’elle puisse répondre, un bruit sourd a résonné à l’extérieur.
Tout le monde s’est figé.
Un véhicule venait de s’arrêter devant la maison.
L’homme en costume a immédiatement éteint la lumière.
Nous avons attendu dans l’obscurité.
Une portière a claqué.
Puis une deuxième.
Des pas se sont approchés.
Mathieu s’est penché vers la fenêtre.
« Je ne vois personne. »
Quelques secondes plus tard, quelque chose a glissé sous la porte d’entrée.
Une enveloppe.
Personne n’a bougé.
Puis l’homme en costume l’a ramassée avec précaution.
Elle était vide à l’extérieur.
À l’intérieur se trouvait une clé USB.
Et un petit morceau de papier.
« Vous cherchez la mauvaise personne. Demandez à Sylvie pourquoi elle a signé. »
Ma mère a reculé comme si elle venait d’être frappée.
« Non… »
Je me suis tournée vers elle.
« Qu’est-ce que tu as signé ? »
Elle a secoué la tête.
« Aurélie, je voulais seulement protéger Mathieu. »
« Qu’est-ce que tu as signé ? »
« Il y a des années… »
Sa voix s’est brisée.
« Après la mort de ton grand-père, Henri est venu me voir. Il m’a expliqué que certaines dettes de Mathieu pouvaient être effacées si je signais des documents concernant la structure patrimoniale. »
« Tu as signé quoi ? »
Elle a fermé les yeux.
« Une procuration. »
Mathieu s’est redressé brutalement.
« Une procuration sur quoi ? »
« Sur les décisions administratives liées à la maison. »
Je l’ai regardée, incrédule.
« Et tu avais le droit de faire ça ? »
« Je pensais que oui. Henri m’avait montré des documents. Je croyais qu’ils étaient légaux. »
L’homme en costume a immédiatement demandé :
« Où sont ces documents ? »
Sylvie a hésité.
« Je les ai gardés pendant des années. »
« Où ? »
Elle a porté une main à son sac.
Puis elle s’est arrêtée.
Son visage s’est décomposé.
« Ils ne sont plus là. »
« Quoi ? »
« Je les avais encore ce matin. »
Elle a fouillé son sac frénétiquement. Portefeuille. Téléphone. Clés. Rien.
Puis elle a compris.
« Mathieu… »
« Quoi ? »
« Tu as pris mon sac lorsque nous sommes partis de la maison. »
Il a pâli.
« Je ne l’ai pas ouvert. »
« Vérifie. »
Il a sorti son téléphone et consulté rapidement les images de sécurité de la maison qu’il avait installées pendant les travaux.
Quelques secondes plus tard, son visage s’est figé.
« Il y a quelqu’un qui est entré dans la maison pendant que nous étions ici. »
Je me suis approchée.
« Quand ? »
Il a fait défiler la vidéo.
L’image montrait le couloir du rez-de-chaussée.
Une silhouette avançait lentement.
Puis elle s’est arrêtée devant le bureau.
Elle connaissait parfaitement l’endroit.
Mathieu a agrandi l’image.
La silhouette a tourné légèrement la tête vers la caméra.
Je n’ai pas reconnu son visage.
Mais j’ai reconnu son manteau.
C’était celui de ma mère.
Sylvie a murmuré :
« Ce n’était pas moi. »
À cet instant, mon téléphone a vibré.
Un message venait d’arriver d’un numéro inconnu.
« Votre mère vous ment encore. La personne qui a signé à sa place est vivante. Et elle porte le même nom que vous. »

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