Marie continuait de regarder l’écran de mon téléphone.
« Je n’ai jamais signé ça », répéta-t-elle.
Cette fois, sa voix était plus ferme.
Je connaissais cette voix.
C’était celle qu’elle utilisait autrefois lorsque Lucas rentrait trop tard et inventait une mauvaise excuse, celle d’une femme douce qui avait décidé qu’elle ne laisserait plus personne choisir la vérité à sa place.
Lucas s’approcha.
« Fais-moi voir. »
Je lui tendis le téléphone.
Notre avocat avait joint une photographie du document transmis lors de la demande de garantie.
Au bas de la page apparaissait une signature.
Marie reconnut immédiatement son propre nom.
Mais elle secoua la tête.
« Ce n’est pas ma signature. »
Lucas agrandit l’image.
« Ça y ressemble. »
« Parce que quelqu’un a essayé de la copier. »
Marie tendit la main.
« Regarde le M. Je ne le ferme jamais comme ça. Et le dernier trait… je le fais toujours remonter. »
Je le savais également.
Après plus de trente années passées à signer ensemble des contrats, des chèques, des cartes d’anniversaire et les formulaires scolaires de Lucas, j’aurais reconnu son écriture parmi cent autres.
Cette signature était proche.
Mais elle n’était pas la sienne.
Marc Delcourt prit sa veste sur le dossier de sa chaise.
« Cette soirée devient grotesque. Nous partons. »
Je me plaçai entre lui et la sortie.
Je ne le touchai pas.
Je n’en avais pas besoin.
« Vous pouvez partir quand vous voulez. Mais avant cela, je vous conseille de ne rien supprimer de votre téléphone. »
Son regard se durcit.
« C’est une menace ? »
« Non. C’est un conseil que mon avocat aurait probablement formulé de manière plus élégante. »
Élodie s’approcha de son père.
« On s’en va. »
Lucas lui barra le passage.
« Non. »
Elle s’arrêta net.
Je crois que c’était la première fois de la soirée qu’il lui disait ce mot.
« Lucas… »
« Qui a fait cette signature ? »
Élodie secoua la tête.
« Je n’en sais rien. »
« Tu savais pour la demande de garantie. »
« Je savais que papa cherchait des solutions. »
« Avec les biens de ma mère. »
« Tu savais qu’il avait des difficultés ! »
« Pas à ce point-là. »
Marc intervint.
« Mes affaires ne regardent personne ici. »
Je levai mon téléphone.
« Elles me regardent à partir du moment où un document portant la fausse signature de ma femme sert à tenter d’engager notre patrimoine. »
Marie s’assit enfin.
Pas parce qu’elle était vaincue.
Parce que ses jambes ne la portaient plus.
Je m’agenouillai près d’elle.
« Tu veux qu’on parte ? »
Elle me regarda.
Puis elle regarda Lucas.
« Pas encore. »
Je compris.
Elle avait passé des mois à subir des décisions prises par d’autres : médecins, protocoles, calendriers, examens.
Ce soir, elle voulait au moins choisir le moment où elle quitterait cette salle.
Lucas continuait de faire défiler les messages d’Élodie.
Soudain, il s’arrêta.
« C’est quoi, ça ? »
Élodie se précipita.
Trop tard.
Lucas lut à voix haute.
« “J’ai trouvé plusieurs signatures sur les anciens documents. Celle du dossier médical est la plus nette.” »
Marie se figea.
Je me relevai lentement.
« Quel dossier médical ? »
Élodie ne répondit pas.
Lucas remonta quelques messages.
Sa respiration devint irrégulière.
« Tu avais des copies des papiers de maman ? »
« Certains documents étaient chez nous. »
« Pourquoi ? »
« Parce que tu les avais apportés ! »
Lucas resta immobile.
Puis son expression changea.
Je le vis se souvenir.
« L’hôpital. »
Il porta une main à son front.
Quelques semaines après le diagnostic de Marie, nous avions demandé à Lucas de passer chez nous prendre une chemise contenant plusieurs documents administratifs afin de la déposer à l’hôpital.
Marie devait compléter son dossier.
Lucas avait proposé de s’en charger.
Il avait gardé la chemise jusqu’au lendemain.
« Il y avait des formulaires signés dedans », murmura-t-il.
Élodie détourna les yeux.
Lucas la regarda comme s’il découvrait pour la première fois la personne qu’il venait d’épouser.
« Tu les as photographiés ? »
« Je voulais seulement aider mon père à comprendre les documents. »
« Réponds. »
Elle resta silencieuse.
« Tu les as photographiés ? »
« Oui. »
Le mot tomba au milieu de la salle.
Marie porta une main à sa bouche.
Lucas ferma les yeux.
Pendant quelques secondes, il sembla incapable de rester debout.
« Et tu as envoyé les photos à ton père ? »
Élodie murmura :
« Oui. »
Marc se retourna brutalement vers elle.
« Tais-toi. »
Tout le monde l’entendit.
Et tout le monde comprit.
Élodie se tourna vers son père.
Quelque chose changea dans son expression.
« Pourquoi ? »
« Parce que tu es en train de raconter n’importe quoi sous le coup de la panique. »
« C’est toi qui m’as demandé les signatures. »
Marc pâlit.
« Élodie. »
« Tu m’avais dit que c’était uniquement pour préparer les dossiers. »
Le silence devint oppressant.
Lucas regardait alternativement sa femme et son beau-père.
« Quels dossiers ? »
Marc ne répondit pas.
Élodie, elle, semblait désormais paniquée.
« Papa m’avait expliqué qu’aucun document ne serait utilisé sans l’accord définitif de Marie. »
Je regardai Marc.
« Pourtant un document a été utilisé. »
Élodie se tourna vers lui.
« Tu m’avais dit que tu attendrais. »
Marc fit un pas vers elle.
« Tu ne comprends rien aux montages financiers. »
« Alors explique-nous », dis-je.
Il me lança un regard glacial.
« Je n’ai rien à vous expliquer. »
Mon téléphone sonna.
Cette fois, ce n’était pas un message.
Notre avocat appelait.
Je décrochai et activai le haut-parleur.
« Maître Bernard ? »
Sa voix résonna dans le silence.
« J’ai obtenu davantage d’informations. La demande n’a pas seulement été préparée. Elle a été déposée officiellement il y a quatre mois. »
Marie ferma les yeux.
« Avec ma fausse signature ? »
« Oui, Madame. Mais ce n’est pas tout. »
Je regardai Lucas.
Puis Marc.
« Continuez. »
L’avocat hésita une seconde.
« Une pièce d’identité et une copie de votre dossier médical ont également été jointes pour justifier l’incapacité temporaire supposée de Madame à gérer certains actes administratifs. »
Je sentis le sang quitter mon visage.
Marie se leva brusquement.
« Mon incapacité ? »
« Le dossier affirme que votre traitement pouvait altérer votre capacité de discernement pendant certaines périodes. »
« C’est faux ! »
« Je sais. Aucun médecin n’a signé cette conclusion. »
Lucas regarda Élodie avec horreur.
« Vous avez utilisé son cancer pour essayer de la faire passer pour incapable ? »
Élodie secouait maintenant la tête.
« Je ne savais pas ça. Je vous jure que je ne savais pas. »
Marc resta silencieux.
Et ce silence-là fut différent des autres.
Plus calculé.
Plus dangereux.
Maître Bernard reprit.
« Il y a encore un élément. Le dossier contient le nom de la personne qui a déposé physiquement les documents auprès de l’établissement financier. »
Lucas serra les poings.
« Qui ? »
Un bruit de chaise retentit au premier rang.
Élodie regarda son père.
Marc, lui, ne regardait plus personne.
Puis la voix de notre avocat tomba dans toute la salle.
« La personne enregistrée ce jour-là était Élodie Delcourt. »
Marie ferma les yeux.
Lucas, lui, cessa complètement de respirer pendant une seconde.
Élodie resta figée.
Et je compris que la prochaine réponse déciderait peut-être définitivement de ce qu’il restait de cette famille.
**À suivre — cliquez sur la Partie 7 pour continuer.**







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