Je relus le nom trois fois.
**Nathalie Beaumont.**
Cent quatre-vingt mille euros.
Je ne ressentis pas immédiatement de colère.
D’abord, ce fut quelque chose de plus froid.
Une absence.
Comme si une partie de moi venait de quitter la terrasse pour observer la scène de très loin.
Nathalie parla la première.
— Audrey, ce contrat ne prouve pas ce que tu crois.
Je levai les yeux vers elle.
— Il prouve que tu as été payée.
— Pour du travail.
— Avec mon histoire.
— Pour une campagne complète. J’ai organisé les rencontres, les visuels, les…
— Avec mon histoire.
Elle se tut.
Je repliai lentement le document.
Ce geste me surprit moi-même.
Quelques années plus tôt, j’aurais probablement crié.
J’aurais voulu une réponse immédiate.
J’aurais voulu lui faire avouer tout, là, devant tout le monde.
Mais quelque chose avait changé en moi depuis la mission.
Sur le terrain, on apprenait vite qu’un ennemi qui parle trop finit toujours par vous donner davantage que celui qu’on attaque trop tôt.
Je regardai autour de moi.
Les investisseurs.
Les officiers.
Les dirigeants.
Les téléphones levés.
Les regards fixés sur Nathalie.
Et soudain, je compris que cette terrasse était devenue dangereuse pour la vérité.
Trop de témoins.
Trop de réputation.
Trop de gens qui avaient intérêt à transformer ce scandale en version acceptable.
Je me tournai vers le général Delmas.
— Je veux des copies de tout.
Il hocha la tête.
— Vous les aurez.
— Pas seulement ce dossier.
L’homme en costume fronça légèrement les sourcils.
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux savoir quelles présentations ont utilisé mon nom, quelles sociétés ont reçu mes photos, quels montants ont été versés, quels contrats ont été signés et à quelles dates.
Nathalie eut un mouvement brusque.
— Tu n’as pas le droit de saisir les documents de mon association.
Je la regardai.
— Je ne saisis rien.
Je tendis la chemise au général.
— Je demande ceux qui me concernent.
Liam s’approcha de moi.
— On peut aussi faire bloquer l’accès aux serveurs de Nouvelle Aube jusqu’à ce que les documents soient préservés.
Nathalie se retourna vers lui.
— Tu n’as aucune autorité pour faire ça.
— Non.
Il marqua une pause.
— Mais le comité qui devait signer ton financement ce soir en a.
Cette fois, elle perdit vraiment son calme.
— Vous êtes tous devenus fous ? cria-t-elle. Vous allez détruire une organisation qui aide des anciens combattants à cause d’un conflit familial ?
Plusieurs invités baissèrent les yeux.
Je compris ce qu’elle faisait.
Elle essayait déjà de changer le récit.
Ce n’était plus une falsification.
Ce n’était plus de l’exploitation.
C’était « un conflit familial ».
Je fis un pas vers elle.
— Alors rends les choses simples.
Elle me fixa.
— Ouvre tes comptes.
Silence.
— Montre les contrats.
Elle ne répondit pas.
— Montre où est allé l’argent.
Ses lèvres s’entrouvrirent.
Puis se refermèrent.
C’était la première vraie fissure.
Je la vis.
Liam aussi.
Je quittai la terrasse sans attendre davantage.
— Audrey !
La voix de Nathalie me suivit.
Je ne me retournai pas.
Dans la voiture, vingt minutes plus tard, j’avais retiré ma lame cérémonielle.
Je tenais ma prothèse quotidienne sur mes genoux.
Un membre de l’équipe de Liam l’avait retrouvée dans un placard de service, derrière des cartons de bouteilles.
Je passai la main sur la coque grise.
Nathalie avait toujours détesté cette prothèse.
Trop simple.
Trop visible.
Trop peu élégante pour ses photos.
Je compris maintenant pourquoi.
Elle ne détestait pas ce qu’elle représentait.
Elle détestait qu’elle ne corresponde pas à l’image qu’elle avait vendue.
— Tu vas bien ? demanda Liam.
Je regardai la route.
— Non.
Il hocha simplement la tête.
Il savait mieux que quiconque que certaines questions n’avaient pas besoin de réponse polie.
— Pourquoi tu ne m’as jamais dit qui tu étais vraiment ? demandai-je après quelques minutes.
Il sourit sans joie.
— Tu savais qui j’étais.
— Tu sais ce que je veux dire.
Il regarda par la fenêtre.
— Parce qu’avec toi, je n’avais pas besoin d’être autre chose que Liam.
Je tournai la tête vers lui.
— Et ce soir ?
— Ce soir, j’avais besoin de mes fonctions.
Je réfléchis.
— Tu savais pour Nouvelle Aube ?
— Je savais qu’elle demandait un financement important.
— Et tu savais qu’elle utilisait mon histoire ?
— Non.
Sa réponse fut immédiate.
Je le crus.
Pas parce qu’il était mon mari.
Parce que son visage, lorsqu’il avait vu les documents, avait été celui d’un homme découvrant un problème qu’il n’avait pas prévu.
— Alors comment tout ton état-major s’est retrouvé là ?
Il me regarda.
— Parce que la cérémonie était réellement pour toi.
Je baissai les yeux vers ma prothèse.
— Nathalie croyait que c’était sa soirée.
— Elle savait qu’il y aurait une annonce concernant Nouvelle Aube. Elle ne savait pas que ton unité préparait aussi un hommage.
Je laissai échapper un souffle.
Deux événements.
Même lieu.
Même invités.
Et Nathalie avait supposé que tout tournait autour d’elle.
C’était tellement elle que cela en devenait presque douloureux.
Le lendemain matin, je me rendis au centre administratif militaire avec Liam.
Le général Delmas nous avait obtenu l’accès aux documents me concernant.
Je demandai à voir les archives d’autorisation liées à mes soins.
Une employée passa presque une heure devant son écran.
Puis elle fronça les sourcils.
— Il y a quelque chose d’étrange.
Je me penchai.
— Quoi ?
— Votre dossier contient bien une autorisation de partage limitée.
Mon estomac se serra.
— Signée par moi ?
— Apparemment.
Elle ouvrit le document.
Même signature.
Même date.
Mais ce n’était pas le plus étrange.
Le champ indiquant le destinataire ne mentionnait aucune entreprise privée.
Il indiquait :
**Beaumont, Nathalie — personne autorisée pour assistance administrative temporaire.**
Je sentis mon souffle ralentir.
— Qu’est-ce que ça permettait exactement ?
— De déposer certains formulaires en votre nom pendant votre convalescence.
— Pas d’utiliser mes photos.
— Non.
— Pas de signer des contrats commerciaux.
— Absolument pas.
Je regardai Liam.
Voilà la première pièce solide.
Nathalie n’avait peut-être jamais eu accès légalement à mon image.
Mais elle avait eu autre chose.
Un accès temporaire.
Un accès créé au moment où j’étais trop faible pour surveiller ce qu’elle faisait.
— Combien de temps cette autorisation est-elle restée active ? demandai-je.
L’employée consulta l’écran.
Son expression changea.
— Elle aurait dû expirer après trente jours.
— Elle ne l’a pas fait ?
— Non.
Je me raidis.
— Quand a-t-elle été supprimée ?
Elle fit défiler plusieurs lignes.
— Presque onze mois plus tard.
Je regardai la date.
Onze mois.
Pendant presque un an, Nathalie avait pu déposer des demandes, recevoir certains courriers et consulter plusieurs catégories administratives liées à ma rééducation.
Je sentis enfin la colère arriver.
Mais cette fois, elle avait une direction.
Je ne voulais plus lui demander pourquoi elle m’avait humiliée.
Je voulais savoir ce qu’elle avait pris pendant ces onze mois.
— Je veux l’historique complet de cet accès, dis-je.
L’employée hocha la tête.
Quelques minutes plus tard, une liste apparut.
Des dates.
Des documents consultés.
Des demandes effectuées.
Des téléchargements.
Je parcourus les lignes.
Puis je m’arrêtai.
Six mois après ma sortie de Percy, Nathalie avait téléchargé un document qui n’avait rien à voir avec des photos.
Un rapport d’évaluation fonctionnelle.
Celui utilisé pour déterminer mes besoins futurs en appareillage.
Et juste après, le même jour, elle avait consulté un document financier.
Une estimation du coût de mes équipements sur dix ans.
Je fixai l’écran.
Puis une pensée me traversa.
Simple.
Précise.
Terrible.
Nathalie n’avait peut-être pas commencé par vendre mon histoire.
Elle avait d’abord découvert combien ma blessure pouvait valoir.







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