Je n’ai pas couru après Damien Roche.
Cette réaction aurait été celle de l’ancienne Éléna.
La femme qui aurait paniqué, imaginé que tout était perdu parce qu’un homme venait de partir avec un dossier.
À la place, je suis restée immobile.
Et j’ai regardé Geneviève.
Elle venait de comprendre la même chose que moi.
Le dossier avait disparu.
Mais elle ne savait pas encore qu’il ne contenait aucune pièce originale.
Richard, lui, n’avait rien remarqué.
Il regardait Vanessa comme si le reste du monde venait de cesser d’exister.
« Tu ne sais pas qui est le père ? »
Elle essuya une larme d’un geste brusque.
« J’ai dit que je ne savais pas avec certitude. Ce n’est pas la même chose. »
« Ah, pardon. Quelle précision rassurante. »
« Richard, baisse la voix. »
Il eut un rire presque hystérique.
« Tu me demandes de baisser la voix à mon propre mariage alors que tu viens de m’annoncer que l’enfant que tout le monde croit être le mien pourrait appartenir à un autre homme ? »
Vanessa regarda autour d’elle.
Les invités ne faisaient même plus semblant de ne pas écouter.
Geneviève, elle, s’était rapprochée de moi.
« Où est ton dossier ? »
Je l’ai regardée calmement.
« Pourquoi ? »
« Ne joue pas avec moi. »
« C’est vous qui jouez depuis onze ans. Moi, je commence seulement à lire les règles. »
Elle a saisi mon poignet.
Alexandre a immédiatement posé sa main sur la sienne.
« Lâchez-la. »
Geneviève a obéi.
Pas parce qu’elle avait peur d’Alexandre physiquement.
Parce qu’elle savait exactement qui il était et ce qu’un homme comme lui pouvait faire avec des avocats, des audits, des banques et du temps.
« Roche a pris le dossier », dit-elle.
« Je sais. »
Elle cligna des yeux.
« Et ça ne t’inquiète pas ? »
« Pas particulièrement. »
Ce fut à cet instant précis que j’ai vu la peur changer de camp.
Je me suis approchée d’elle.
« Ce n’étaient que des copies. »
Son visage se vida.
« Les originaux sont ailleurs. Et plusieurs personnes y ont accès. »
C’était partiellement vrai.
Mais j’avais appris qu’on ne donne jamais à quelqu’un comme Geneviève la carte complète lorsqu’il suffit de lui montrer qu’on possède encore le jeu.
Elle s’éloigna sans répondre.
Je sortis mon téléphone et appelai Antoine.
« Roche vient de partir avec le dossier. »
« Laisse-le partir. »
« C’était aussi mon intention. »
« Bien. Parce que j’ai autre chose. Quelque chose qui relie Vanessa à Asterion. »
Je me tournai légèrement pour m’éloigner du vacarme.
« Quoi ? »
« La demande de test ADN que tu avais repérée sous son nom de jeune fille. J’ai retrouvé la facture du laboratoire privé. »
« Et ? »
« Elle a été payée par Asterion Conseil. »
Je regardai Vanessa.
Elle était maintenant assise, une main sur le ventre, tandis que Richard faisait les cent pas devant elle.
« Vanessa a demandé un test ADN et Geneviève l’a financé ? »
« Pas exactement. La demande a été enregistrée, mais l’échantillon paternel n’a jamais été fourni. Le laboratoire a envoyé deux relances. Puis quelqu’un a demandé l’annulation. »
« Qui ? »
« Une assistante administrative d’Asterion. Mais j’ai retrouvé l’autorisation derrière l’annulation. »
Je savais déjà ce qu’il allait dire.
« Geneviève. »
« Oui. »
J’ai fermé les yeux.
Le morceau manquant commençait à apparaître.
Geneviève savait que Richard était probablement incapable d’avoir des enfants.
Vanessa était enceinte.
Donc Geneviève avait voulu vérifier la paternité.
Puis elle avait arrêté le test.
Pourquoi ?
Je suis retournée vers Vanessa.
« J’ai besoin de te parler. »
Elle leva vers moi des yeux épuisés.
« Maintenant ? »
« Maintenant. »
Richard intervint immédiatement.
« Elle ne va nulle part avec toi. »
J’ai regardé Vanessa.
« C’est à toi de décider. »
Elle se leva.
Richard voulut protester, mais Alexandre se plaça simplement entre nous.
Vanessa et moi avons traversé le couloir jusqu’à une petite pièce attenante au vestiaire.
Dès que la porte s’est refermée, je lui ai demandé :
« Pourquoi Geneviève a-t-elle annulé ton test ADN ? »
Vanessa pâlit.
« Comment tu sais ça ? »
« Réponds-moi. »
Elle s’assit.
Pendant plusieurs secondes, elle fixa ses mains.
Puis elle dit :
« Parce qu’elle avait peur du résultat. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« Si le bébé n’était pas de Richard, elle devait savoir de qui il était. »
« Et elle l’a su ? »
Vanessa releva les yeux.
« Oui. Enfin… elle a compris qui était le père probable. »
Je n’ai rien dit.
Elle inspira profondément.
« Il s’appelle Julien Beaumont. »
Le nom me frappa avec une violence presque physique.
Beaumont.
Mon nom de naissance.
« Qui est Julien ? »
Vanessa me regarda comme si elle regrettait déjà d’avoir parlé.
« Ton cousin. »
Je restai silencieuse.
Julien Beaumont.
Le fils du frère cadet de mon père.
Je ne l’avais pas vu depuis près de quinze ans.
Après une dispute familiale dont personne ne parlait vraiment, son père avait quitté la France. Julien avait grandi entre Genève et Montréal. Mon père ne prononçait presque jamais son nom.
« Comment connais-tu Julien ? »
Vanessa essuya ses joues.
« Il travaillait comme consultant sur un dossier de restructuration. On s’est rencontrés il y a environ un an. »
« Et tu as eu une liaison avec lui. »
Elle acquiesça.
« Avant Richard ? »
« Ça a commencé avant que Richard et moi soyons officiellement ensemble. Ça s’est terminé après. »
Je digérai l’information.
« Geneviève savait ? »
« Pas au début. Puis elle a vu un message. Elle a commencé à poser des questions. Quand elle a appris que j’étais enceinte, elle m’a fait faire des examens. Elle voulait absolument que je fasse ce test. »
« Puis elle l’a annulé. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Vanessa eut un rire sans joie.
« Parce que si l’enfant est de Julien Beaumont, il appartient biologiquement à ta branche familiale. »
Je sentis mon ventre se nouer.
« Continue. »
« Geneviève m’a expliqué seulement une partie. Elle a dit que certains accords anciens autour d’Hestia étaient liés aux descendants Beaumont. Elle pensait qu’un enfant présenté publiquement comme celui de Richard pouvait être utile. Mais si son véritable père était un Beaumont, alors certaines clauses successorales pouvaient devenir… dangereuses. »
Je la regardais.
Tout ce que j’avais découvert jusque-là se réorganisait.
Mes enfants n’étaient peut-être pas les seuls à bouleverser l’équilibre.
« Et toi ? Pourquoi épouser Richard si tu savais tout ça ? »
Vanessa baissa les yeux.
« Parce que Geneviève m’a promis que si je me taisais, mon enfant serait protégé. Financièrement. Légalement. Et parce que Richard voulait tellement croire qu’il allait devenir père qu’il n’a jamais posé les questions qu’il aurait dû poser. »
Une phrase me revint.
*Elle n’est pas comme toi.*
Richard n’avait pas simplement utilisé la grossesse de Vanessa pour m’humilier.
Il s’était servi de ce bébé comme preuve de sa virilité.
Et sa mère l’avait laissé faire.
Je sortis mon téléphone.
Un nouveau message d’Antoine.
**Urgent. Je viens de retrouver Julien Beaumont. Il est en France.**
Puis un deuxième.
**Et il n’est pas revenu pour Vanessa.**
Un troisième apparut.
**Il a déposé hier une requête judiciaire concernant Hestia Participations et la succession d’Henri Beaumont.**
Je sentis mon souffle ralentir.
Vanessa regarda mon visage.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Je relevai les yeux vers elle.
« Julien ne vient pas réclamer ton enfant. »
« Alors pourquoi est-il là ? »
Je regardai la porte derrière laquelle Richard et Geneviève attendaient.
Et soudain, la disparition du dossier, les paiements d’Asterion, les clauses successorales et le retour de mon cousin cessèrent d’être des histoires séparées.
« Parce que quelqu’un, dans cette famille, a peut-être falsifié bien plus que mes résultats médicaux. »







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