Étienne fixa Julien pendant plusieurs secondes, comme s’il cherchait encore le ton qui lui permettrait de reprendre le contrôle de la pièce.
— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, dit-il enfin.
Julien ne bougea pas.
— Je sais reconnaître des blessures causées par une chute. Et je sais reconnaître celles qui ne le sont pas.
Étienne eut un rire bref, presque méprisant.
— Elle était confuse. Elle a perdu connaissance. Vous êtes son frère, vous n’êtes pas objectif.
Je voulais parler, mais ma gorge me brûlait. Julien s’approcha immédiatement du lit.
— Ne force pas, murmura-t-il.
Il posa deux doigts contre mon poignet, puis jeta un coup d’œil au moniteur. Son visage restait calme, mais je connaissais cette expression. C’était celle qu’il avait enfant quand quelqu’un me faisait pleurer dans la cour de l’école et qu’il décidait de ne pas réagir avant d’avoir compris exactement ce qui s’était passé.
Étienne, lui, interpréta ce silence comme une faiblesse.
— Je vais appeler notre avocat, déclara-t-il.
Il sortit son téléphone.
Julien lui répondit sans même se retourner.
— Faites donc.
Deux agents de sécurité apparurent presque aussitôt à l’entrée de la chambre.
Étienne se raidit.
— Vous plaisantez ?
— Non.
— Vous n’avez pas le droit de me retenir ici.
— Vous pouvez quitter l’hôpital si la police vous y autorise.
Cette fois, son masque se fissura franchement.
— Claire, dit-il en se tournant vers moi.
Le son de mon prénom dans sa bouche me fit plus mal que je ne l’aurais cru.
Il changea immédiatement de ton.
Plus doux.
Presque tendre.
— Dis-leur que c’était un accident.
Pendant trois ans, cette voix avait toujours précédé les fleurs, les excuses et les promesses.
Je me souvenais de la première bousculade. De sa main sur mon épaule. De mon dos heurtant le mur. Puis de ses larmes.
« Je ne sais pas ce qui m’a pris. »
À l’époque, j’avais voulu croire qu’un instant de violence pouvait rester un instant.
Maintenant, allongée sous les néons de Saint-Joseph, je comprenais enfin que ce n’était jamais l’explosion qui m’avait retenue.
C’était tout ce qui venait après.
Je tournai lentement la tête vers lui.
— Non.
Le mot sortit à peine.
Mais il sortit.
Étienne pâlit.
Julien se pencha vers moi.
— Tu veux que je fasse sortir tout le monde sauf l’équipe médicale ?
Je hochai légèrement la tête.
Étienne fit un pas.
Les deux agents de sécurité avancèrent en même temps.
— Claire, écoute-moi.
Je fermai les yeux.
— Sortez-le.
Ce fut la première décision que je pris sans calculer ce qu’il ferait ensuite.
Et cela me terrifia presque autant que lui.
Quelques minutes plus tard, la chambre était silencieuse.
Julien resta près de la porte jusqu’à ce qu’il entende les pas d’Étienne disparaître dans le couloir.
Puis il revint vers moi.
— Il t’a étranglée ?
Je portai instinctivement la main à mon cou.
— Il m’a… tenue.
Julien serra la mâchoire.
— Claire.
Je connaissais ce ton.
Pas celui du médecin.
Celui de mon frère.
— Oui.
Il inspira lentement.
— Combien de temps ?
— Je ne sais pas.
— Tu as perdu connaissance à ce moment-là ?
— Pas tout de suite.
Il détourna brièvement le regard. C’était la première fois que je le voyais lutter pour rester professionnel.
— On va documenter chaque blessure. Il faudra aussi faire des examens supplémentaires.
J’acquiesçai.
Puis je pensai soudain à mon téléphone.
— Mon sac.
— Quoi ?
— Mon sac. Il était avec moi ?
Julien fronça les sourcils.
— Tu n’avais aucun sac quand les secours t’ont amenée.
Mon cœur se mit à battre plus vite.
— Mon téléphone ?
— Non plus.
Je fermai les yeux une seconde.
Étienne.
Évidemment.
— Il l’a pris.
— Tu en es sûre ?
— Il avait déjà cherché mes fichiers. Il savait que je préparais quelque chose.
Julien s’assit près du lit.
— Les fichiers sont sauvegardés ?
— Oui.
— Chez moi ?
— Pas seulement.
Pour la première fois, une expression différente passa sur son visage.
De la surprise.
Je déglutis avec difficulté.
— J’ai créé un système de sauvegarde automatique il y a quatre mois. Chaque dossier est copié sur deux espaces chiffrés différents. Toi, tu reçois les versions finales.
— Pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?
— Parce que moins tu savais de détails, moins tu pouvais être impliqué.
Il eut un rire sans joie.
— Tu as vraiment pensé à tout sauf à partir assez tôt.
La phrase me blessa, mais je ne pouvais pas lui en vouloir.
— Je sais.
Un silence passa.
Puis Julien posa sa main sur la mienne.
— Je ne voulais pas dire ça.
— Si. Et tu as raison.
La porte s’ouvrit doucement.
Une infirmière entra avec un petit sachet transparent.
— Madame Morel ?
Je tournai la tête.
— Les ambulanciers ont retrouvé ceci coincé dans la doublure de votre manteau.
Elle posa le sachet sur la tablette.
À l’intérieur se trouvait une minuscule clé USB noire.
Je cessai de respirer.
Julien la regarda.
— C’est à toi ?
Je fixai l’objet.
— Oui.
Mais quelque chose n’allait pas.
Cette clé n’aurait jamais dû se trouver dans mon manteau.
Je l’avais cachée chez nous, derrière une fausse plaque au fond du tiroir de mon bureau.
Julien vit mon expression changer.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je pris quelques secondes avant de répondre.
— Cette clé contient les copies brutes des mouvements bancaires d’Apex.
— Donc Étienne l’a trouvée ?
— Peut-être.
— Et ensuite il l’aurait mise dans ton manteau ?
Je secouai lentement la tête.
— Non. Ça n’aurait aucun sens.
J’essayai de reconstituer les dernières heures avant l’agression.
Le dîner.
L’audit.
Étienne qui avait exigé mes mots de passe.
Puis quelque chose d’autre me revint.
Avant de me frapper, il avait ouvert mon ordinateur.
Pas pour chercher la clé.
Pour lire un courriel.
Je sentis le froid monter dans mon ventre.
— Julien.
— Quoi ?
— La veille de l’agression, j’ai reçu un message de mon cabinet d’audit.
— Qu’est-ce qu’il disait ?
— Ils avaient trouvé des paiements vers trois sociétés sous-traitantes que je ne connaissais pas.
— Et ?
Je regardai la clé USB dans le sachet.
— Ces sociétés avaient toutes été créées moins de deux ans plus tôt. Même banque. Même cabinet comptable.
Julien comprit immédiatement.
— Des sociétés écrans ?
— Peut-être.
Je secouai la tête.
— Mais ce n’est pas le plus étrange.
— Quoi alors ?
— Les paiements avaient été autorisés avec ma signature électronique.
Il resta silencieux.
— Tu les avais validés ?
— Jamais.
Le moniteur accéléra légèrement près de moi.
Julien se redressa.
— Donc quelqu’un a utilisé ton accès.
— Oui.
— Étienne ?
— C’est ce que je pensais.
Je fixai encore la clé.
Puis je compris pourquoi elle me dérangeait autant.
La petite bande adhésive blanche collée sur le côté portait deux lettres écrites au stylo noir.
« JV ».
Je n’avais jamais marqué mes supports de cette manière.
— Julien…
— Quoi ?
— Cette clé n’est pas la mienne.
Il la regarda de nouveau.
— Tu viens de dire qu’elle contenait les données d’Apex.
— Le modèle est identique. Mais je n’écris jamais d’initiales dessus.
Il se pencha légèrement.
— JV ?
Je hochai la tête.
Un nom me revint aussitôt.
Un nom aperçu des dizaines de fois dans les dossiers d’Apex, sans jamais avoir attiré mon attention.
Jérôme Vasseur.
Le directeur financier d’Étienne.
Et soudain, pour la première fois depuis mon réveil, une possibilité plus inquiétante encore apparut.
Étienne ne s’était peut-être pas contenté de découvrir mon audit.
Quelqu’un d’autre savait déjà que je cherchais.
Et cette personne avait réussi à placer une clé contenant des données financières sur moi avant même que j’arrive à l’hôpital.







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