Je restai longtemps à regarder la copie de l’acte fiduciaire sans réellement la lire.
Le mot « mariage » avait changé de sens.
J’avais toujours cru que la violence avait détruit quelque chose qui, au départ, avait été vrai. Une rencontre. Une confiance. Une vie construite ensemble, puis lentement déformée par le besoin de contrôle d’Étienne.
Mais si mon père avait déjà découvert qu’il cherchait à prendre le contrôle d’Apex avant notre mariage, alors une question devenait impossible à éviter.
À quel moment Étienne avait-il commencé à me vouloir, moi ?
Et à quel moment avait-il commencé à vouloir ce que je possédais ?
Julien s’assit près de mon lit.
— Claire, ne décide rien maintenant.
— Je ne décide rien.
— Ton visage dit le contraire.
Je tournai vers lui un regard fatigué.
— Je fais ce que j’ai toujours fait. Je cherche la première opération qui explique les suivantes.
Maître Delmas hocha légèrement la tête.
— Dans ce cas, il faut comparer la chronologie de votre relation avec celle des premières démarches d’Étienne autour d’Apex.
Je sentis une résistance instinctive monter en moi.
Je n’avais pas envie de transformer chaque souvenir heureux en pièce à conviction.
Mais je n’avais plus le luxe de protéger mes souvenirs au prix de la vérité.
— Faites-le.
Maître Delmas retrouva les anciens échanges de mon père.
Étienne avait demandé à le rencontrer pour la première fois au sujet d’Apex quatre mois avant que nous nous rencontrions officiellement.
Je fronçai les sourcils.
— Officiellement ?
Julien releva la tête.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Étienne m’a toujours dit qu’il avait découvert l’entreprise grâce à moi.
Maître Delmas fit défiler un courriel.
— Ce n’est pas possible. Il avait déjà demandé des informations détaillées sur la structure actionnariale.
Un second message apparut.
Puis un troisième.
Dans l’un d’eux, mon père avait répondu très sèchement :
« Les droits attachés à la participation de ma fille ne sont pas négociables. »
Je sentis mon estomac se contracter.
La date était antérieure de six semaines à ma première rencontre avec Étienne.
Je me souvenais parfaitement de cette soirée.
Un cocktail professionnel.
Il m’avait dit qu’un ami commun lui avait parlé de mon travail.
Il avait prétendu ne presque rien connaître au secteur de mon père.
Il avait posé des questions sur moi, jamais sur Apex.
Du moins, c’était ce que j’avais cru.
— Il savait qui j’étais avant de venir me parler.
Personne ne répondit.
Je repris :
— Et il savait ce que je détenais.
Julien posa sa main sur le bord du lit.
— Ça ne veut pas dire que tout était faux.
Je le regardai.
Il essayait de me protéger d’une conclusion qui pouvait me briser.
— Non, dis-je. Ça ne veut pas dire ça.
Je marquai une pause.
— Mais ça veut dire que je ne peux plus accorder à Étienne le bénéfice du doute.
À cet instant, le téléphone de Julien vibra.
Un appel de la police.
Il décrocha, écouta quelques secondes, puis son expression se durcit.
— Quand ?
Je me redressai malgré la douleur.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Il leva une main pour me demander d’attendre.
— Oui. Elle est avec moi. Non, ne lui parlez pas encore.
Il raccrocha.
— Étienne a quitté l’hôpital.
— Vous m’avez dit que la police—
— Il a été entendu sur place, puis relâché dans l’attente des constatations complémentaires. Ils ne pouvaient pas le maintenir ici indéfiniment.
Je sentis immédiatement le danger.
— Où est-il allé ?
Julien hésita.
— Chez vous.
Je voulus me lever.
La douleur dans mes côtes me coupa presque le souffle.
— Claire !
— Mes dossiers sont là-bas.
— Tu n’iras nulle part.
— Julien, il sait maintenant que j’ai parlé.
— Et c’est précisément pourquoi tu n’iras pas.
Je fermai les yeux une seconde.
Puis mon esprit reprit le dessus.
Étienne me connaissait.
Il penserait que ma priorité serait de récupérer les preuves physiques.
Il chercherait les classeurs, les ordinateurs, les supports externes.
Mais il ne connaissait pas toutes mes méthodes.
— Donne-moi ton téléphone.
Julien me le tendit.
J’appelai une collègue avec qui j’avais travaillé autrefois sur des investigations financières, Sophie Marin.
Elle répondit à la troisième sonnerie.
— Claire ?
Ma voix la surprit.
— J’ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi.
— Tu vas bien ?
— Pas vraiment. Mais écoute-moi.
Je lui donnai l’identifiant d’un espace chiffré que j’avais configuré plusieurs mois plus tôt.
— Il contient un journal automatique des modifications de mes fichiers. Pas le contenu. Les accès, les suppressions, les copies, les heures.
— Tu soupçonnes quelqu’un ?
— Oui.
— Ton mari ?
Je ne répondis pas.
Elle comprit.
— Envoie-moi l’autorisation écrite. Je ne touche à rien sans ça.
Je dictai le texte à Julien qui le transmit depuis son adresse personnelle.
Vingt minutes plus tard, Sophie rappela.
— Claire, quelqu’un est connecté à ton ordinateur domestique en ce moment.
Je sentis mes doigts se resserrer sur le téléphone.
— Que fait-il ?
— Suppression massive.
Julien jura à voix basse.
— Laisse-le faire, dis-je.
Sophie resta silencieuse.
— Pardon ?
— Ne bloque rien.
Julien me regarda comme si j’étais devenue folle.
Je continuai :
— Tu peux enregistrer l’activité ?
— Oui.
— Alors enregistre tout.
Étienne pensait effacer mes preuves.
En réalité, il était en train de créer une chronologie de destruction de données après une agression, après une demande d’audit et après l’ouverture d’une enquête.
Puis Sophie ajouta :
— Attends.
J’entendis son clavier.
— Il ne supprime pas seulement tes fichiers.
— Quoi d’autre ?
— Il se connecte à un dossier Apex avec tes identifiants.
Mon cœur accéléra.
— Qu’est-ce qu’il modifie ?
Un silence.
Puis :
— Des autorisations de paiement. Il remplace des validations anciennes.
Je fermai les yeux.
Il paniquait.
Enfin.
Étienne, qui avait passé des années à préparer chaque geste, improvisait maintenant.
— Capture tout.
— C’est déjà fait.
Quelques secondes plus tard, un fichier arriva sur le téléphone de Julien.
Une série de journaux techniques.
Heures précises.
Adresses de connexion.
Documents ouverts.
Et, au milieu, quelque chose qu’Étienne n’aurait jamais dû toucher.
Une ancienne délégation de signature.
Celle qui avait servi à interrompre le premier audit.
Il venait de la modifier.
Aujourd’hui.
Trois ans après sa date supposée de création.
Je fixai l’écran.
— Il vient de prouver lui-même que le document était falsifié.
Julien me regarda.
— Tu en es certaine ?
— Une signature électronique authentique ne se réécrit pas rétroactivement sans laisser de trace.
Je sentis une énergie étrange traverser ma fatigue.
Étienne avait toujours gagné parce qu’il contrôlait le rythme.
Il frappait, puis s’excusait.
Il volait un accès, puis le remplaçait.
Il supprimait une preuve, puis fabriquait une explication.
Mais cette fois, il agissait sous pression.
Et sous pression, il venait de commettre exactement l’erreur que j’attendais depuis des mois.
Je regardai Julien.
— Appelle les enquêteurs.
Puis j’ajoutai :
— Et dis-leur de ne pas seulement saisir mon ordinateur.
— Pourquoi ?
Je regardai de nouveau les journaux.
Une connexion externe venait d’apparaître.
Pas depuis notre appartement.
Depuis le siège d’Apex.
Sous l’identifiant de Jérôme Vasseur.
Je sentis mon soulagement disparaître.
Soit Jérôme m’avait menti depuis le début.
Soit Étienne venait de commencer à utiliser son identité aussi.
Et cette fois, il ne cherchait plus seulement à effacer le passé.
Il préparait quelqu’un d’autre à tomber avec moi.







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