Je restai immobile, la petite clé froide au creux de ma paume. Autour de nous, le mariage n’existait plus. Les fleurs blanches, les bougies, les tables parfaitement dressées et le gâteau que nous devions couper dans moins d’une heure avaient pris l’apparence absurde d’un décor monté pour une vie qui n’avait peut-être jamais été la mienne.
— La raison pour laquelle tu m’as rencontrée ? répétai-je.
Julien passa une main sur son visage.
— Je me suis mal exprimé.
Élodie eut un rire sec.
— Non. Pour une fois, je crois que tu t’es parfaitement exprimé.
Véronique se dirigea vers moi.
— Donne-moi cette clé, Camille.
Je refermai aussitôt les doigts.
— Vous avez écrit mon prénom sur cette enveloppe avant mon mariage. Vous saviez donc que cette clé finirait entre mes mains.
— Je voulais justement éviter cela.
— Alors pourquoi ne pas l’avoir détruite ?
Elle s’arrêta.
Pour la première fois depuis que je la connaissais, Véronique semblait réellement désemparée.
Julien regarda les invités. Certains filmaient désormais avec leur téléphone. Il demanda au responsable du château de faire évacuer la salle. Des protestations s’élevèrent, mais je n’avais plus la force de supporter cent vingt regards.
Vingt minutes plus tard, il ne restait que Julien, Véronique, Élodie, ma demoiselle d’honneur et moi dans le petit salon attenant.
Je posai la clé sur une table.
— Maintenant, vous allez tout m’expliquer.
Julien resta debout près de la fenêtre.
— Anaïs et moi étions ensemble à l’université. Presque quatre ans. Ma mère la détestait.
— Parce qu’elle était instable, coupa Véronique.
Élodie bondit.
— Ma sœur n’était pas instable !
— Elle suivait mon fils partout !
— Ils étaient en couple !
Je frappai doucement la table.
— Continue, Julien.
Il inspira.
— Quelques mois avant l’accident, Anaïs a commencé à croire que quelqu’un surveillait notre famille. Elle photographiait des voitures, enregistrait des conversations, notait des plaques d’immatriculation. Je pensais qu’elle devenait paranoïaque.
— Et cette nuit-là ?
Son regard se durcit.
— Elle m’a appelé vers minuit. Elle disait avoir trouvé quelque chose et voulait me le montrer. Je l’ai rejointe sur un parking. Mais quelqu’un était déjà avec elle.
Véronique murmura :
— Julien, arrête.
Il l’ignora.
— Mon père.
Je connaissais à peine l’histoire du père de Julien. Antoine Delcourt était mort huit ans auparavant d’une crise cardiaque. Véronique parlait rarement de lui.
— Qu’est-ce qu’il faisait là ?
— Je ne sais pas. Ils se disputaient. Anaïs avait une boîte métallique avec elle. Mon père voulait la récupérer. Elle refusait. Puis elle est montée dans sa voiture. Mon père aussi.
— Et toi ?
— Je suis monté derrière.
Élodie s’approcha.
— Tu m’avais dit que tu ne conduisais pas.
— C’est vrai. C’était mon père.
Son visage se contracta.
— Il roulait beaucoup trop vite. Anaïs criait qu’elle allait tout révéler. Mon père lui demandait où elle avait caché les copies. Ensuite...
Il s’interrompit.
— Ensuite quoi ?
— Une voiture nous suivait.
Véronique ferma les yeux.
— Nous avons quitté la route. Quand j’ai repris connaissance, j’étais dehors. Mon père aussi. Anaïs était encore dans la voiture. J’ai voulu revenir vers elle, mais mon père m’a retenu. Il m’a dit que les secours arrivaient et qu’il fallait partir.
Élodie le fixa avec horreur.
— Tu l’as abandonnée.
— J’avais vingt-quatre ans. J’étais blessé, désorienté...
— Tu l’as abandonnée !
Julien encaissa l’accusation sans répondre.
Je regardai Véronique.
— Et vous avez payé ses soins pendant toutes ces années pour que personne ne parle ?
— Au début, c’était Antoine qui payait. Après sa mort, j’ai continué.
— Pourquoi Élodie recevait-elle l’argent ?
Élodie répondit :
— Anaïs est dans un établissement privé. Les frais sont énormes. Véronique exigeait que les versements passent par moi.
Une pensée me traversa.
— Cette clé ouvre quoi ?
Julien se retourna.
— Une consigne.
— Où ?
— À la gare de Lyon-Perrache. Anaïs en avait loué une sous une fausse identité. Après l’accident, elle m’a envoyé un seul message avant de perdre presque complètement la parole : « La clé est chez ta mère. »
Je regardai Véronique.
— Vous l’aviez donc depuis neuf ans.
Elle acquiesça.
— Et vous ne l’avez jamais utilisée ?
Son silence répondit à ma place.
Élodie comprit elle aussi.
— Vous l’avez ouverte.
Véronique pâlit.
— Une seule fois.
Julien se retourna brutalement.
— Qu’est-ce qu’il y avait dedans ?
— Rien qui puisse encore nous aider.
— Menteuse, souffla Élodie.
Véronique me regarda.
— Des photographies. Des relevés. Des documents concernant les affaires d’Antoine.
— Et moi ?
Elle détourna les yeux.
Je sentis mon estomac se nouer.
— Pourquoi mon prénom était-il sur l’enveloppe ?
Cette fois, Julien répondit.
— Parce que trois ans après l’accident, j’ai reçu une photographie anonyme.
Il sortit son téléphone, fouilla longtemps dans ses fichiers puis me tendit l’écran.
C’était moi.
Plus jeune, assise à la terrasse d’un café.
La photographie avait été prise plusieurs semaines avant notre première rencontre officielle.
Sous l’image apparaissait un message :
« Elle ressemble assez à Anaïs pour qu’ils fassent une erreur. Approche-la. Elle pourrait être la seule façon de savoir qui nous suivait cette nuit-là. »
Je crus ne plus pouvoir respirer.
— Tu m’as approchée volontairement ?
Julien baissa les yeux.
— Au début, oui.
Six années de souvenirs changèrent brutalement de couleur. Notre rencontre prétendument fortuite dans cette librairie. Son insistance pour m’offrir un café. Toutes ses questions sur ma famille.
— Tu m’as utilisée.
— Les premières semaines. Après, je suis tombé amoureux de toi.
Je lui rendis violemment son téléphone.
— Ne prononce pas ce mot.
Élodie observait toujours la photographie.
Puis son expression changea.
— Camille... qui sont tes parents ?
La question me surprit.
— Pourquoi ?
— Réponds-moi.
— Ma mère s’appelle Sophie Laurent. Mon père, Marc. Pourquoi ?
Élodie agrandit la photo sur l’écran.
— Parce qu’Anaïs ne te ressemblait pas seulement physiquement.
Elle ouvrit son sac et en sortit un petit carnet usé.
— Elle enquêtait sur plusieurs familles avant l’accident. J’ai retrouvé ce carnet il y a deux mois.
Elle tourna les pages jusqu’à une liste de noms.
Son doigt s’arrêta.
Sophie Laurent.
Ma mère.
À côté du nom se trouvait une phrase écrite par Anaïs :
« Demander à Sophie pourquoi elle a changé le certificat de naissance de C. »
Je sentis mes jambes céder et m’assis.
— C’est impossible.
Véronique fixait le carnet avec une terreur nouvelle.
— Où avez-vous trouvé ça ?
— Dans les affaires d’Anaïs.
Je pris mon téléphone.
— Je vais appeler ma mère.
— Non ! lança Véronique.
Je relevai les yeux.
— Pourquoi ?
Elle s’approcha lentement.
— Parce que si Anaïs avait raison, ta mère ne te dira jamais la vérité au téléphone.
— Quelle vérité ?
Véronique resta silencieuse.
Je composai malgré tout le numéro de ma mère.
Elle décrocha à la troisième sonnerie.
— Camille ? Comment va la fête ?
Ma gorge se serra.
— Maman, est-ce que tu connaissais une femme appelée Anaïs Mercier ?
Un long silence.
Puis j’entendis quelque chose tomber de son côté.
— Où as-tu entendu ce nom ?
Je fermai les yeux.
— Réponds-moi.
Sa respiration devint irrégulière.
— Camille, quitte le château.
Je me redressai.
— Quoi ?
— Ne reste pas avec Julien. Ne reste surtout pas avec Véronique. Prends ta voiture et viens chez moi immédiatement.
— Pourquoi ?
Elle hésita.
Puis prononça une phrase qui fit disparaître le peu de certitudes qu’il me restait.
— Parce que l’homme que tu appelles papa n’est pas ton père biologique.
Je ne répondis pas.
Ma mère reprit, presque en pleurant :
— Et si Véronique possède encore la clé, ne lui dis surtout pas que je suis toujours en vie.
Je levai lentement les yeux vers ma belle-mère.
Véronique avait entendu.
Et son visage venait de changer.
— Sophie est vivante ? murmura-t-elle.
Ce n’était pas de la surprise dans sa voix.
C’était de la peur.







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