Je regardai Marc sans comprendre. Les mots étaient simples, pourtant mon esprit refusait de leur donner un sens. Trois familles. Derrière moi, le vieux lecteur continuait de tourner dans le vide, produisant un léger souffle mécanique qui rendait la scène encore plus irréelle.
— Je suis née une seule fois, dis-je enfin.
Marc posa sa main sur le dossier d’une chaise.
— Oui.
— Alors comment trois familles auraient-elles pu croire que j’étais leur enfant ?
Il retourna lentement la photographie.
Elle avait été prise devant la maternité Saint-Augustin. Ma mère, beaucoup plus jeune, se tenait près de l’entrée, un nourrisson contre elle. Marc était à quelques mètres. Mais deux autres hommes apparaissaient également sur l’image.
Je reconnus immédiatement Antoine Delcourt.
Le second m’était inconnu.
Au dos figuraient trois noms : Marc Laurent. Antoine Delcourt. Gabriel Moreau.
Sous chacun, quelqu’un avait écrit le même mot.
« Père ? »
— Qui est Gabriel Moreau ?
Marc s’assit.
— L’homme qui a détruit nos vies.
Julien se rapprocha de la photographie.
— Je connais ce nom.
Marc releva brusquement les yeux.
— D’où ?
— Mon père recevait des courriers signés G. Moreau. Il les brûlait toujours.
Marc eut un sourire amer.
— Évidemment.
Je frappai la table du plat de la main.
— Arrêtez de parler comme si je n’étais pas là.
Marc acquiesça.
— Ta mère travaillait effectivement pour Antoine. Mais elle ne faisait pas que sa comptabilité. Elle avait découvert qu’il blanchissait de l’argent pour plusieurs investisseurs. Gabriel était son associé et son avocat. Lorsque Sophie a voulu dénoncer leurs opérations, elle était enceinte.
— De qui ?
— Elle-même ne le savait pas avec certitude.
La honte passa sur son visage.
— Sophie et moi étions séparés à cette époque. Antoine avait une liaison avec elle. Gabriel aussi l’avait approchée... dans des circonstances qu’elle n’a jamais voulu me raconter complètement.
Je sentis Élodie se raidir.
— Donc les trois hommes pouvaient croire...
— Oui.
Je regardai Marc.
— Et toi, tu m’as élevée quand même ?
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Je t’ai tenue dans mes bras le jour de ta naissance. À partir de ce moment-là, je me moquais de savoir quel sang coulait dans tes veines.
Pour la première fois depuis le début de cette nuit, ma colère vacilla.
Mais une question demeurait.
— Pourquoi falsifier mon certificat ?
Marc regarda la photographie.
— Parce que Gabriel voulait l’enfant.
— Moi ?
— Il pensait que tu étais sa fille. Antoine pensait la même chose. Sophie avait peur des deux. Alors nous avons organisé sa disparition. Officiellement, Sophie Laurent est morte quelques semaines après ton accouchement. Nous avons changé de région, modifié certains documents et recommencé notre vie.
Julien fronça les sourcils.
— Pourtant Camille porte toujours le nom Laurent.
— Parce qu’un changement trop parfait aurait attiré l’attention. Nous avons changé les éléments essentiels, pas tout.
Élodie prit la boîte métallique du coffre.
— Et Anaïs a découvert cela comment ?
Marc resta silencieux.
Julien répondit à sa place.
— Par mon père.
Nous nous tournâmes vers lui.
— Anaïs travaillait quelques mois dans l’une des sociétés d’Antoine. Elle avait accès aux archives. Elle a probablement trouvé les paiements à Saint-Augustin.
Élodie ouvrit la boîte.
À l’intérieur se trouvaient des photocopies de virements, des actes notariés et une petite enveloppe contenant plusieurs mèches de cheveux soigneusement étiquetées.
Antoine.
Marc.
Gabriel.
Sophie.
Et une cinquième enveloppe.
Camille.
Je reculai.
— Ils avaient prévu un test ADN.
Marc ferma les yeux.
— Anaïs avait prévu un test.
Élodie fouilla davantage et trouva une feuille pliée.
Le laboratoire avait reçu les échantillons neuf ans plus tôt.
Mais la page contenant les résultats avait été arrachée.
— Véronique, murmurai-je.
Julien secoua la tête.
— Ma mère a ouvert ce coffre.
La pièce se glaça.
Elle connaissait peut-être depuis neuf ans l’identité de mon père.
Je sortis immédiatement mon téléphone et appelai Véronique.
Pas de réponse.
Une deuxième fois.
Messagerie.
Julien appela à son tour.
Rien.
Puis son téléphone vibra.
Un message de sa mère.
Son visage changea.
— Quoi ?
Il me tendit l’écran.
« Je suis désolée. J’aurais dû brûler la clé quand Antoine me l’a demandé. Ne cherchez pas Gabriel. Il sait maintenant que Camille est mariée à toi. »
Mon estomac se contracta.
— Il sait ?
Élodie regarda vers la porte.
— Comment pourrait-il savoir ?
Marc se leva brusquement.
— Les invités. Les vidéos du mariage. Quelqu’un a probablement publié quelque chose.
Julien tapa rapidement mon nom sur les réseaux sociaux.
Une vidéo circulait déjà : moi jetant le champagne au visage de Véronique. Mon nom complet et celui de Julien apparaissaient dans la description.
Marc devint livide.
— Il peut te retrouver.
— Après vingt-six ans ?
— Il n’a jamais cessé de chercher Sophie.
Mon téléphone vibra à son tour.
Numéro inconnu.
Un message.
Une photographie venait d’être envoyée.
Je l’ouvris.
C’était ma mère, Sophie, assise dans notre cuisine.
La photographie semblait avoir été prise à travers une fenêtre.
Quelques secondes plus tard, un second message apparut.
« Tu as les yeux de ton père. »
Puis un troisième.
Une adresse.
Aucune explication.
Marc voulut prendre mon téléphone.
— Ne réponds pas.
Mais je remarquai quelque chose sur la première photographie.
Derrière ma mère, sur la table de la cuisine, se trouvait une enveloppe ouverte que je n’avais jamais vue.
Et dépassant de cette enveloppe, un document portait le logo d’un laboratoire génétique.
— Elle a déjà fait le test, murmurai-je.
Marc regarda l’écran.
Son visage se décomposa.
— Non.
— Tu le savais ?
— Camille...
Je compris.
— Tu connais les résultats.
Il ne répondit pas.
Je sentis une colère glaciale remplacer ma peur.
— Qui est mon père biologique ?
Marc regarda Julien, puis Élodie.
Enfin, il murmura :
— Aucun des trois hommes de cette photographie.
Personne ne parla.
— Quoi ?
Marc prit une longue inspiration.
— Le test d’Anaïs avait raison sur un point : Antoine n’était pas ton père. Gabriel non plus. Et moi non plus biologiquement.
— Alors qui ?
Marc fixa la photographie de Saint-Augustin.
— Il manque quelqu’un sur cette image.
Il pointa l’entrée de la maternité.
À première vue, il n’y avait qu’une silhouette floue derrière la vitre.
Julien prit la photo et s’approcha de la lampe.
Puis il se figea.
— Je connais cet homme.
Je lui arrachai presque la photographie.
— Qui est-ce ?
Julien ne me regardait plus.
— C’est le docteur Étienne Valmont. Le médecin personnel de mon père.
Élodie porta une main à sa bouche.
— Anaïs avait ce nom dans ses notes.
Elle reprit précipitamment son carnet, tourna plusieurs pages et s’arrêta sur une phrase soulignée deux fois.
« Valmont ne cherche pas Camille pour Gabriel. Il cherche Camille pour lui-même. »
À cet instant, mon téléphone sonna.
Le même numéro inconnu.
Je décrochai.
Une voix d’homme, calme, âgée, parfaitement posée, prononça mon prénom.
— Camille.
Je ne répondis pas.
— Votre mère vous a menti pendant vingt-six ans. Marc aussi. Les Delcourt également.
Je serrai le téléphone.
— Vous êtes Étienne Valmont ?
Un léger silence.
Puis :
— Oui.
— Êtes-vous mon père ?
Il inspira doucement.
— C’est précisément ce que Sophie veut que vous croyiez.
Je sentis mon cœur s’arrêter.
— Alors pourquoi me cherchez-vous ?
Sa réponse arriva immédiatement.
— Parce que vous n’êtes pas l’enfant que Sophie a mise au monde à Saint-Augustin.
Puis la communication fut coupée.







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