Je suis resté immobile, le téléphone encore collé à l’oreille alors que la ligne était déjà morte.
Petit frère.
Deux mots.
Onze années de deuil venaient de s’effondrer en une seconde.
J’ai rappelé Moreau.
Une fois.
Deux fois.
Cinq fois.
Aucune réponse.
Je me suis tourné vers Mathis.
— Où est ton père ?
Il a blêmi.
— Je ne sais pas.
— Mauvaise réponse.
— Je vous jure que je ne sais pas. Depuis l’attaque du café, il ne répond plus à personne.
Je l’ai observé assez longtemps pour vérifier s’il mentait.
Il avait peur, mais pas de moi.
— Damien ?
— Pareil.
Je me suis redressé.
Quelqu’un était en train de nettoyer le plateau.
Les Morel disparaissaient.
Moreau venait probablement d’être neutralisé.
Et Thomas, s’il s’agissait bien de lui, savait désormais que j’avais compris.
Je retournai immédiatement vers la chambre de Tessa.
Deux agents de sécurité se tenaient devant la porte.
— Personne n’entre sans mon autorisation.
L’un d’eux hocha la tête.
Je regardai l’autre.
— Même en blouse blanche.
Il comprit.
À l’intérieur, Tessa dormait.
Je restai quelques secondes près d’elle, puis posai mon téléphone sécurisé sur la tablette.
Il vibra presque aussitôt.
Un message.
Aucun numéro.
Une photo.
Moreau était assis sur une chaise, les mains attachées derrière le dos. Il avait du sang au coin de la bouche, mais il était vivant.
Sous l’image, une seule phrase :
« Si tu veux revoir ton colonel, retrouve ce que ta femme a caché. »
Je relus le message.
Puis un deuxième arriva.
« Tu as deux heures. »
Ils ne savaient donc pas où était la clé USB.
C’était la première bonne nouvelle de la journée.
Ils croyaient que je le savais.
C’était la deuxième.
Je me penchai vers Tessa.
— Tu m’as laissé quelque chose, n’est-ce pas ?
Ses yeux ne s’ouvrirent pas.
Mais je connaissais ma femme.
Elle savait que je rentrerais.
Elle connaissait mes habitudes.
Et surtout, elle savait qu’un homme comme Victor fouillerait les endroits évidents.
Je quittai l’hôpital et retournai à la maison.
Cette fois, je n’entrai pas comme un mari.
J’entrai comme l’homme que j’avais été avant.
Je refermai la porte derrière moi et restai dans l’obscurité.
Pas de déplacement inutile.
Pas de lumière.
Je laissai la maison me parler.
Les tiroirs avaient été vidés puis remis en place.
Le bureau avait été fouillé.
La chambre aussi.
Même les coussins du canapé avaient été ouverts puis recousus maladroitement.
Ils avaient cherché partout.
Partout où une personne normale aurait caché une clé.
Tessa n’était pas normale.
Pas dans ce genre de situation.
Je me dirigeai vers la cuisine.
Sur le réfrigérateur se trouvait encore une photo de nous prise avant mon dernier déploiement.
Tessa riait.
Moi, je regardais l’objectif avec l’air d’un homme qui n’avait aucune idée de la chance qu’il avait.
Derrière la photo, écrit au feutre bleu, il y avait un petit symbole.
Un corbeau.
Raven.
Mon souffle ralentit.
C’était un code entre nous.
Pendant mes déploiements, lorsque nous devions discuter de quelque chose d’important sans l’écrire directement, Tessa dessinait toujours un corbeau à côté d’un détail banal.
Je regardai la photo.
Elle avait été prise dans notre jardin.
À côté de nous, derrière la chaise de Tessa, se trouvait le vieux nichoir en bois que j’avais fabriqué quelques années plus tôt.
Je sortis immédiatement.
Le nichoir était toujours accroché au chêne.
Je le décrochai.
Vide.
Je jurai à voix basse.
Puis je remarquai quelque chose.
Une vis avait été remplacée.
Plus brillante que les autres.
Je sortis mon couteau et démontai le fond.
Une petite enveloppe plastifiée tomba dans ma main.
Pas de clé USB.
Seulement une feuille pliée.
Trois mots.
« Là où tu dors. »
Je compris immédiatement.
Pas notre chambre.
Mon ancien abri.
Avant chaque déploiement, j’avais l’habitude de passer ma dernière nuit dans une petite cabane appartenant à ma famille, à une heure de Paris, isolée près d’un ancien terrain militaire.
Tessa détestait cet endroit.
Elle disait qu’il sentait le bois humide et les mauvais souvenirs.
Personne ne pouvait savoir qu’elle connaissait son existence.
Sauf Thomas.
Je repris la route.
Le ciel devenait sombre lorsque j’arrivai.
La cabane semblait abandonnée.
Je coupai le moteur à deux cents mètres.
Le silence était trop parfait.
J’avançai à pied.
La porte était entrouverte.
Je sortis mon arme.
À l’intérieur, rien n’avait bougé.
Une table.
Un lit.
Une vieille armoire.
Je regardai le matelas.
« Là où tu dors. »
Je le soulevai.
Rien.
Puis je compris.
Tessa ne parlait pas de moi.
Elle parlait de Raven.
Pendant les missions d’entraînement, je ne dormais jamais dans le lit.
Toujours au sol, dos contre le mur, face à la porte.
Je me tournai vers le coin de la pièce.
Une latte du parquet présentait une fine marque récente.
Je la soulevai.
La clé USB était là.
Noire.
Sans inscription.
Je la pris.
Au même instant, j’entendis le déclic d’une arme derrière moi.
— Toujours aussi prévisible.
Je me retournai lentement.
Damien se tenait dans l’embrasure de la porte.
Deux de ses frères derrière lui.
— Pose la clé, dit-il.
Je souris légèrement.
— Ton père vous envoie faire son travail maintenant ?
Le visage de Damien se durcit.
— Mon père ne commande plus rien.
Cette phrase m’intéressa davantage que l’arme pointée sur moi.
— Alors qui commande ?
Damien leva légèrement le canon.
— Pose-la.
Je jetai la clé sur la table.
Ses frères avancèrent.
Ils firent exactement ce que j’espérais.
Ils regardèrent la clé.
Une seconde.
C’était suffisant.
Je me baissai, renversai la table et attrapai Damien par le poignet.
Le coup partit dans le plafond.
Je frappai son coude.
L’arme tomba.
Son frère se précipita sur moi.
Je le projetai contre l’armoire.
Le troisième hésita.
Cette hésitation lui coûta l’avantage.
Quelques secondes plus tard, Damien était à genoux, le bras verrouillé derrière le dos.
— Où est Moreau ?
Il rit malgré la douleur.
— Tu crois encore que ça concerne ton colonel ?
Je resserrai ma prise.
— Parle.
— Thomas veut que tu voies ce qu’il y a sur cette clé.
Je me figeai.
— Pourquoi ?
Damien tourna légèrement la tête vers moi.
— Parce qu’il ne veut pas te tuer.
Son sourire était presque sincère.
— Il veut que tu le rejoignes.
Je le lâchai brutalement.
— Où est-il ?
Damien cracha du sang sur le sol.
— À l’endroit où tout a commencé.
Mon téléphone vibra.
Une nouvelle vidéo.
Moreau était toujours attaché.
Mais cette fois, quelqu’un entra dans le champ.
Je ne vis d’abord que ses chaussures.
Puis ses mains.
Enfin son visage.
Plus vieux.
Plus dur.
Une cicatrice près de l’oreille gauche.
Thomas.
Mon frère.
Bien vivant.
Il regarda directement la caméra.
— Ouvre la clé, Raven.
Il se pencha vers Moreau.
— Et tu comprendras pourquoi ta femme devait se taire.
L’écran devint noir.
Je restai immobile au milieu de la cabane.
Je tenais enfin la preuve capable de faire tomber Victor Morel.
Mais désormais, je savais que Victor n’était qu’une pièce.
Et que l’homme au centre de tout ça portait le même nom que moi.
À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.







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