L’adresse menait à un ancien centre logistique militaire abandonné à près d’une heure de Paris.
Onze ans plus tôt, un rapport officiel affirmait qu’une explosion y avait tué Thomas avant que son corps ne soit transféré à l’étranger dans le cadre d’une opération classifiée.
Je découvrais maintenant que même le lieu de sa mort avait été choisi pour servir de mensonge.
Nous avons laissé les véhicules à presque deux kilomètres.
Moreau voulait appeler des renforts.
Thomas l’en empêcha.
— Si Janus voit arriver une unité entière, Tessa meurt avant que Raven atteigne la porte.
Je regardai mon frère.
— Tu sembles bien connaître sa façon de penser.
Thomas ne répondit pas.
C’était une réponse en soi.
Le complexe apparut derrière les arbres : trois bâtiments de béton, un ancien entrepôt et une tour de communication rongée par la rouille.
Aucune lumière extérieure.
Pourtant, je comptai quatre caméras neuves.
— Abandonné ? murmurai-je.
Thomas suivit mon regard.
— Officiellement.
Nous avons progressé par l’arrière.
Moreau resta en retrait pour surveiller les sorties.
Thomas et moi avons continué seuls.
Je détestais chaque seconde passée à lui faire confiance.
Mais Tessa se trouvait quelque part à l’intérieur.
Pour elle, je pouvais marcher aux côtés d’un fantôme.
Nous avons atteint une porte métallique.
Thomas posa sa main sur le clavier numérique.
— Le code a peut-être changé.
Il entra six chiffres.
La lumière passa au vert.
Je le regardai.
— Onze ans et tu te souviens encore du code ?
— Il n’a pas changé.
Ce détail me dérangea davantage que je ne voulais l’admettre.
Nous sommes entrés.
À l’intérieur, l’air sentait la poussière, le carburant ancien et l’humidité.
Thomas avançait sans hésiter.
À gauche.
Puis deux escaliers.
Un couloir souterrain.
Il connaissait chaque mètre.
— C’est ici qu’ils ont fabriqué ta mort ?
— Oui.
— Qui ?
Il continua de marcher.
— Moreau a signé une partie des documents. D’autres ordres venaient d’au-dessus.
— Janus ?
Thomas s’arrêta enfin.
— À l’époque, je ne connaissais pas ce nom.
— Mais tu connaissais l’homme.
Son silence revint.
Je l’attrapai par l’épaule.
— Ma femme est là-dedans. Plus de demi-vérités.
Il se retourna.
— J’ai rencontré Janus pour la première fois dans ce bâtiment.
— Qui est-il ?
Avant qu’il puisse répondre, un haut-parleur grésilla au-dessus de nous.
Puis une voix familière résonna.
— Toujours impatient, Raven.
Lefèvre.
Je levai immédiatement les yeux.
— Commandant.
Un rire bref traversa les haut-parleurs.
— Tu avais raison à l’hôpital. Ce n’était pas un cambriolage.
Je serrai les poings.
— Où est Tessa ?
— Vivante.
— Je veux l’entendre.
Quelques secondes plus tard, un souffle faible retentit.
Puis sa voix.
— Raven…
Je fermai les yeux une fraction de seconde.
Vivante.
— Tessa.
— Ne leur donne pas—
Le son fut coupé.
Ma rage monta instantanément.
Lefèvre reprit :
— Elle est courageuse. C’est précisément ce qui a créé tout ce désordre.
Thomas s’avança.
— Tu n’es pas Janus.
Silence.
Puis Lefèvre répondit :
— Enfin quelque chose sur lequel les deux frères sont d’accord.
Une porte s’ouvrit au bout du couloir.
— Venez.
Nous n’avions pas d’autre choix.
La pièce suivante ressemblait à un ancien centre de commandement.
Des écrans modernes avaient été installés au milieu du matériel militaire vieillissant.
Sur l’écran central, Tessa apparaissait attachée à un fauteuil médical.
Des bandages couvraient encore son corps.
Son visage était pâle.
Mais ses yeux étaient ouverts.
Je repérai immédiatement la caméra derrière elle, la porte à sa droite et l’ombre d’un homme hors champ.
— Où est-elle ?
Lefèvre entra par une porte latérale.
Il tenait une arme, mais pas dirigée vers nous.
— Pas ici.
Thomas regarda autour de lui.
— Tu joues toujours l’intermédiaire.
Le visage de Lefèvre se contracta.
— Et toi, tu as toujours cru être plus important que tu ne l’étais.
— Janus t’abandonnera comme Victor.
— Peut-être.
Lefèvre regarda mon frère.
— Mais il n’a jamais eu besoin que je sois important. Seulement utile.
Je fis un pas.
— La clé contre Tessa.
— Pose-la.
Je sortis la clé USB de ma poche.
Lefèvre sourit.
— Sur la table.
Je ne bougeai pas.
— D’abord, elle.
— Ce n’est pas toi qui négocies.
Une autre porte s’ouvrit derrière lui.
Victor Morel entra.
Sa chemise était couverte de sang séché.
Il tenait son flanc d’une main.
Et lorsqu’il vit Thomas, toute arrogance disparut de son visage.
— Espèce de salaud.
Thomas ne sembla pas surpris.
— Tu as survécu.
Victor éclata d’un rire amer.
— Tu m’as vendu à Janus.
— Tu as envoyé tes fils battre Tessa alors qu’on t’avait ordonné de récupérer la clé sans la tuer.
Victor pointa un doigt tremblant vers lui.
— Damien a perdu le contrôle.
Je fis un pas vers Victor.
— Trente et une fractures.
Il recula.
— Je n’étais pas dans la pièce.
— Mais tu les as envoyés.
Il détourna les yeux.
Je savais qu’un jour il répondrait de cela.
Mais pas maintenant.
Lefèvre claqua la main sur la table.
— Ça suffit.
Il indiqua la clé.
— Pose-la.
Je regardai l’écran.
Tessa avait légèrement tourné la tête.
Ses yeux fixaient quelque chose derrière la caméra.
Puis elle leva lentement deux doigts.
Deux.
Elle les abaissa.
Puis les releva.
Notre ancien signal.
Deux personnes.
Elle n’était pas seule avec un garde.
Quelqu’un d’autre se trouvait dans cette pièce.
Quelqu’un qu’elle voulait que je remarque.
Je déposai la clé sur la table.
Lefèvre s’approcha.
Au moment où sa main allait la saisir, toutes les lumières s’éteignirent.
Une détonation retentit.
Puis une seconde.
Je me jetai au sol.
Lorsque l’éclairage d’urgence se ralluma, Lefèvre était contre le mur, tenant son épaule ensanglantée.
Victor avait disparu.
Et Thomas pointait son arme vers la porte.
— Ce n’était pas moi, dit-il.
Le haut-parleur s’alluma de nouveau.
Cette fois, la voix n’était pas celle de Lefèvre.
Elle était calme.
Plus âgée.
Parfaitement maîtrisée.
— Thomas. Raven. Vous avez tous les deux été remarquablement prévisibles.
Thomas devint livide.
Je le vis avant même qu’il parle.
Il connaissait cette voix.
— Non…
Je me tournai vers lui.
— Qui est-ce ?
Il ne répondit pas.
Sur l’écran central, la caméra montrant Tessa recula lentement.
Un homme entra enfin dans le cadre.
Costume sombre.
Cheveux blancs.
Une chevalière noire à la main droite.
Tessa le regardait avec une haine pure.
Thomas, lui, avait l’air de voir un mort.
L’homme posa une main sur le dossier du fauteuil de ma femme.
Puis il regarda directement la caméra.
— Cela fait longtemps, mes fils.
Je me figeai.
Thomas recula d’un pas.
— C’est impossible.
Je n’avais pas entendu cette voix depuis mon enfance.
Mais soudain, chaque détail revint.
Notre maison.
Les ordres aboyés à table.
Les longues absences.
Et le cercueil que notre mère avait suivi des années avant celui de Thomas.
L’homme que nous avions tous les deux enterré bien avant que mon frère ne disparaisse.
Notre père.
L’écran devint noir.
Et dans l’obscurité, Thomas murmura enfin le nom que Tessa avait trouvé dans les fichiers.
— Janus.
À suivre — cliquez sur la Partie 8 pour continuer.







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