Je suis entré par la porte latérale sans quitter Moreau des yeux.
Thomas était appuyé contre une table métallique, les bras croisés, comme si nous nous retrouvions après un simple dîner manqué.
Onze ans.
Onze années à parler à un mort dans ma tête.
Onze années réduites à cet homme qui me regardait maintenant avec le visage de mon frère et les yeux d’un étranger.
Moreau posa lentement son arme sur la table.
— Raven…
— Ne m’appelle pas comme ça.
Il se tut.
Thomas inclina légèrement la tête.
— Tu veux des réponses.
— Je veux savoir ce que vous avez fait à Tessa.
Cette fois, Moreau regarda Thomas.
Un réflexe.
Petit.
Mais suffisant.
— Tu lui as obéi, dis-je.
Moreau serra la mâchoire.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Trente et une fractures me semblent assez simples.
Thomas se redressa.
— Je n’ai pas ordonné ça.
— Tu savais qu’ils allaient chez moi.
— Oui.
— Tu savais qu’ils étaient violents.
— Oui.
— Alors arrête de prétendre que tu n’as rien à voir avec ce qui lui est arrivé.
Thomas encaissa sans répondre.
Moreau prit enfin la parole.
— Nous pensions que Victor enverrait Damien récupérer la clé. Nous avions besoin qu’il se découvre.
Je tournai lentement la tête vers lui.
— Vous avez utilisé ma femme comme appât.
— Non.
— Choisis bien ton prochain mot.
Moreau pâlit.
— Tessa savait qu’ils viendraient.
Le silence qui suivit fut différent.
Plus lourd.
— Quoi ?
Thomas prit un dossier posé sur la table.
— Elle travaillait avec nous depuis trois semaines.
Je ne bougeai plus.
— Mens encore une fois et je te jure—
— Lis.
Il fit glisser le dossier vers moi.
Je ne le touchai pas.
Thomas soupira.
— Tessa avait compris que Victor blanchissait l’argent. Elle a d’abord contacté Moreau.
Je regardai le colonel.
Il ne nia pas.
— Pourquoi toi ?
— Parce qu’elle savait que je connaissais ton passé. Elle pensait que je pouvais vérifier les noms sans t’exposer pendant ton déploiement.
— Et tu lui as dit que Thomas était vivant.
— Pas immédiatement.
— Mais tu lui as dit.
— Oui.
Chaque réponse enfonçait un peu plus profondément la lame.
Thomas poursuivit :
— Tessa a accepté de nous aider à identifier Janus.
— En se faisant battre presque à mort ?
— Ce n’était pas le plan.
Je frappai la table si violemment que l’arme de Moreau vibra sur le métal.
— Alors quel était le plan ?
Thomas ne broncha pas.
— Laisser Victor croire qu’elle possédait seule la clé. Le forcer à mobiliser ses fils. Suivre les communications. Remonter jusqu’à celui qui donnait les ordres.
— Janus.
— Oui.
— Et vous l’avez trouvé ?
Personne ne répondit.
Je compris.
— Non.
Thomas serra les lèvres.
— Victor a cessé de suivre les instructions.
— Damien a apporté le marteau.
— Oui.
— Et vous n’êtes pas intervenus.
Moreau répondit immédiatement :
— Nous avons perdu la surveillance pendant neuf minutes.
Je me tournai vers lui.
— Neuf minutes ?
Sa voix se brisa légèrement.
— Victor avait fait couper le réseau de la rue. Quand l’image est revenue, Tessa était déjà au sol.
Je m’approchai de lui.
— Et tu veux que ça me suffise ?
— Non.
Il soutint enfin mon regard.
— Rien ne pourra suffire.
Pour la première fois, j’entendis de la honte dans sa voix.
Mais la honte ne réparait pas les os brisés.
Je pris le dossier.
Les premières pages contenaient des échanges entre Tessa et Moreau.
Des messages courts.
Des dates.
Des heures.
Puis une phrase écrite par Tessa :
« S’il arrive quelque chose, ne dites rien à Raven tant que vous ne savez pas qui est Janus. Il abandonnera la mission pour moi. »
Je relus cette ligne deux fois.
Bien sûr qu’elle avait raison.
J’aurais traversé un pays en guerre pour elle.
J’aurais brûlé chaque couverture, chaque opération et chaque ordre.
Elle le savait.
Cela ne rendait rien plus facile.
— Pourquoi la seringue à l’hôpital ?
Thomas échangea un regard avec Moreau.
Cette fois, la peur était réelle.
— Ce n’était pas nous, dit Thomas.
— L’homme a dit que ceux qui parlaient mourraient.
— Parce que Janus nettoie maintenant.
Je posai le dossier.
— Moreau. Le faux enlèvement.
Il ferma les yeux une seconde.
— Nous avions besoin que tu viennes ici sans surveillance.
— Pourquoi ?
Thomas répondit :
— Parce que nous avons intercepté un ordre envoyé après le réveil de Tessa.
Il sortit une tablette hors ligne et me montra une capture.
Une seule ligne.
« Éliminer la femme. Le militaire ensuite. Morel devient dispensable. »
Je fixai les mots.
— Victor est sur la liste.
— Toute sa famille, probablement.
Je pensai immédiatement à Mathis.
— Où est-il ?
Moreau fronça les sourcils.
— À l’hôpital, normalement.
Je sortis mon téléphone.
Aucun signal dans le hangar.
Je me dirigeai vers la porte.
Thomas m’attrapa le bras.
Je me retournai si vite qu’il le lâcha immédiatement.
— Si Janus sait que Tessa a parlé, l’hôpital est compromis.
— Alors je vais la chercher.
— C’est exactement ce qu’il prévoit.
— Ça ne change rien.
Thomas se plaça devant moi.
— Si tu y vas sans comprendre qui nous affronte, tu vas l’amener droit jusqu’à elle.
— Écarte-toi.
— Raven—
Je le frappai.
Mon poing heurta sa mâchoire.
Thomas recula contre la table.
Moreau fit un mouvement, puis s’arrêta lorsque je le regardai.
Thomas essuya lentement le sang au coin de sa bouche.
— Je suppose que je méritais ça.
— Tu mérites onze ans de plus.
Il hocha presque imperceptiblement la tête.
Puis il prit une photographie dans sa poche.
— Alors regarde d’abord ça.
Il me la tendit.
Une photo de surveillance.
Victor Morel sortait d’un bâtiment administratif.
À côté de lui marchait le commandant Lefèvre.
L’homme qui avait évité mon regard dans le couloir de l’hôpital.
L’homme qui voulait classer l’agression de Tessa comme un cambriolage.
— Lefèvre travaille pour Victor, dis-je.
— Pas exactement.
Thomas posa une deuxième photo.
Lefèvre entrait dans une voiture.
Sur le siège arrière se trouvait un homme dont le visage était caché.
Mais sa main était visible sur la portière.
Une chevalière noire.
Le même symbole que j’avais vu dans les fichiers de Tessa à côté de chaque paiement attribué à Janus.
Deux visages.
Deux identités.
C’était le sens du nom.
— Vous savez qui se trouve dans cette voiture ?
Moreau secoua la tête.
— Pas encore.
Puis son téléphone satellite sonna.
Il décrocha.
Son expression changea presque immédiatement.
— Répète.
Il activa le haut-parleur.
Une voix essoufflée retentit.
— Colonel, l’équipe de l’hôpital ne répond plus. Les caméras du troisième étage ont été coupées il y a quatre minutes.
Je courais déjà vers la sortie.
— Tessa.
Thomas me suivit.
— Raven, attends.
Je me retournai.
— Cette fois, personne ne m’empêchera d’aller vers ma femme.
Il ne tenta pas de discuter.
Nous avons pris deux véhicules.
Le trajet me parut interminable.
À moins de cinq minutes de l’hôpital, Moreau reçut un autre message.
Il me le transmit.
Une image extraite d’une caméra extérieure.
Victor Morel entrait par l’accès réservé au personnel.
Seul.
Pas Damien.
Pas ses fils.
Victor.
Je serrai le volant.
— Il va terminer ce qu’il a commencé.
Thomas, dans mon oreillette, répondit :
— Non.
— Quoi ?
— Regarde l’heure de l’image.
Je regardai.
Victor était entré douze minutes plus tôt.
Puis une seconde photographie arriva.
Cette fois, Victor courait vers la sortie.
Du sang sur sa chemise.
Son visage déformé par la peur.
Et derrière lui, dans l’encadrement de la porte, se tenait le commandant Lefèvre.
Une arme à la main.
Victor ne chassait pas Tessa.
Il fuyait quelqu’un.
Je garai la voiture en travers de l’entrée des urgences et bondis dehors.
Le bâtiment était en alerte.
Des infirmières criaient.
Les portes automatiques s’ouvraient et se refermaient.
Je montai les escaliers quatre à quatre.
Troisième étage.
Le couloir de réanimation était plongé dans une lumière d’urgence rouge.
Les deux agents que j’avais placés devant la chambre de Tessa gisaient au sol.
Vivants.
Inconscients.
Je courus jusqu’à la porte.
Elle était ouverte.
Le lit était vide.
Les tubes avaient été arrachés.
Une fine trace de sang traversait le drap.
Mais Tessa n’était plus là.
Sur l’oreiller se trouvait une feuille pliée.
Je la pris.
Une phrase était écrite à la main.
« Tu veux ta femme ? Apporte la clé et ton frère. »
En dessous figurait une adresse.
Thomas arriva derrière moi.
Il lut le message.
Son visage perdit toute couleur.
Je le regardai.
— Tu connais cet endroit.
Il resta silencieux.
— Thomas.
Il inspira lentement.
— Oui.
— Qu’est-ce que c’est ?
Il leva les yeux vers moi.
— L’endroit où je suis officiellement mort il y a onze ans.
Et soudain, j’ai compris.
Janus ne cherchait plus seulement la clé.
Il voulait réunir les deux frères au même endroit.
Comme si tout ce qui s’était passé jusque-là n’avait été qu’une manière de nous y conduire.
À suivre — cliquez sur la Partie 7 pour continuer.







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