Pendant quelques secondes, personne ne bougea. Même les ouvriers semblaient avoir cessé de respirer. Le silence qui venait de tomber sur la maison du lac était plus lourd que tous les bruits de marteaux qui avaient résonné quelques minutes auparavant. Mathieu fixait Élodie, mais son visage avait perdu toute assurance. Ma mère, elle, regardait les trois hommes en costume comme si elle cherchait désespérément à comprendre comment une simple décision familiale avait pu prendre une tournure aussi grave. Moi, je ne quittais pas mon frère des yeux. Je connaissais Mathieu depuis assez longtemps pour reconnaître le moment précis où il mentait. Il passait alors sa langue sur sa lèvre inférieure et évitait systématiquement le regard de la personne qui lui posait une question. Il venait de le faire.
L’homme qui dirigeait le groupe referma lentement son dossier.
« Nous allons devoir vérifier chaque pièce de cette propriété. Rien ne doit être déplacé, vendu ou détruit jusqu’à nouvel ordre. »
Mathieu s’est redressé.
« Vous n’avez aucun droit de me traiter comme un criminel. Je pensais avoir l’autorisation d’être ici. »
Je l’ai regardé sans répondre. C’était précisément ce qui me dérangeait. Mathieu ne disait pas : « Je n’ai rien pris. » Il disait qu’il pensait avoir le droit d’être là.
L’homme a tourné les yeux vers moi.
« Madame Vasseur, nous avons besoin de savoir exactement ce qui se trouvait dans cette maison avant le début des travaux. »
J’ai senti mon cœur se serrer. La question était plus difficile que je ne voulais l’admettre. La maison contenait des meubles, des tableaux, des souvenirs, mais surtout certaines choses que je n’avais jamais montrées à ma famille. Des objets hérités indirectement de mon grand-père, des documents anciens et une petite collection dont je ne parlais presque jamais. Pourtant, un objet en particulier n’avait aucune valeur sentimentale ordinaire.
« Il y avait une boîte en bois noir dans le bureau », ai-je finalement répondu. « Elle était toujours dans le tiroir inférieur du secrétaire. »
Ma mère a immédiatement relevé la tête.
« Quelle boîte ? »
Je l’ai regardée.
« Tu la connaissais ? »
Elle a hésité une fraction de seconde.
« Non. Je demande simplement. »
Mais son visage disait exactement le contraire.
Nous sommes entrés dans la maison sous la surveillance des trois hommes. Chaque pas dans les gravats me donnait l’impression de marcher sur mes propres souvenirs. Dans le bureau, le secrétaire ancien était toujours là, mais son tiroir inférieur avait été forcé. Le bois autour de la serrure était éclaté.
Je me suis approchée.
Le tiroir était vide.
« Voilà », ai-je murmuré.
L’homme en costume s’est penché pour examiner la serrure.
« Quelqu’un savait exactement où chercher. »
Cette phrase m’a glacée.
Ce n’était donc pas un simple vol commis au hasard.
Quelqu’un connaissait l’existence de cette boîte.
Je me suis tournée vers Mathieu.
« Qui t’a parlé de cette boîte ? »
« Personne. »
« Alors pourquoi le tiroir a-t-il été forcé ? »
« Je n’en sais rien. »
« Mathieu, regarde-moi. »
Il a levé les yeux.
« Je ne l’ai pas prise. »
Pour la première fois, je l’ai cru.
Et cette certitude m’a fait encore plus peur.
Parce que si Mathieu n’avait pas pris la boîte, quelqu’un d’autre l’avait fait.
Élodie s’est avancée lentement.
« Il y a peut-être une explication. Quand les ouvriers ont commencé à démonter les meubles, certains objets ont été déplacés. »
L’homme s’est tourné vers elle.
« Qui a donné l’ordre de vider cette pièce ? »
Elle a ouvert la bouche, puis l’a refermée.
Mathieu a répondu à sa place.
« Moi. »
« Et qui avait la liste des objets à retirer ? »
Cette fois, Mathieu n’a pas répondu.
Je l’ai vu devenir pâle.
Ma mère s’est avancée précipitamment.
« Une liste ? Quelle liste ? »
L’homme a sorti une feuille de son dossier.
« Nous avons retrouvé ceci dans le fourgon des ouvriers. »
Il me l’a tendue.
C’était une liste manuscrite. Plusieurs meubles y étaient cochés. Certains avaient disparu. Mais tout en bas, une ligne m’a immédiatement frappée.
Secrétaire du bureau — tiroir inférieur — récupérer le contenu.
Je n’ai plus entendu les autres respirer.
Cette écriture, je la connaissais.
Je l’avais vue des centaines de fois.
Je me suis tournée très lentement vers ma mère.
« Pourquoi ton écriture est-elle sur cette liste ? »
Sylvie est devenue immobile.
« Aurélie… »
« Pourquoi ? »
Elle a baissé les yeux.
Puis elle a murmuré :
« Parce que je savais ce qu’il y avait dans cette boîte. »
Un froid brutal m’a traversée.
« Depuis quand ? »
Ma mère n’a pas répondu.
Alors l’homme en costume a ouvert son dossier une dernière fois et en a sorti une photographie ancienne.
Il me l’a tendue.
J’ai reconnu la maison du lac.
Mais la photo avait été prise plus de trente ans auparavant.
Et devant la porte, à côté de mon grand-père, se tenait un homme que je n’avais jamais vu de ma vie.
Au dos de la photographie, une seule phrase était écrite à l’encre noire :
« Si Aurélie retrouve cette photo, dites-lui enfin pourquoi la maison lui a été laissée. »

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