La phrase de Romain resta suspendue dans la pièce.
« Elle voulait vérifier ce que je recevrais si Lisa mourait pendant sa prochaine mission. »
Hall ne posa pas immédiatement une autre question.
C’était une technique que je connaissais. Le silence obligeait souvent quelqu’un à remplir lui-même le vide.
Romain finit par le faire.
— Je n’ai jamais accepté qu’on lui fasse du mal.
Hall ne cilla pas.
— Personne ne vous a encore demandé si vous aviez accepté.
Romain comprit son erreur.
Son avocat se pencha aussitôt vers lui, mais il était trop tard.
— Qui a parlé de faire du mal à Lisa ?
— Je… personne directement.
— Alors pourquoi venez-vous de le préciser ?
Romain regarda la vitre sans tain.
Cette fois, j’étais certaine qu’il savait que j’étais derrière.
— Parce que j’ai entendu une conversation.
Hall attendit.
— Quand ?
— Il y a environ un mois.
— Entre qui et qui ?
— Ma mère et le Colonel.
Ruiz, debout à côté de moi, nota immédiatement quelque chose.
Romain poursuivit :
— Elle était dans la cuisine. Elle pensait que je dormais. Elle disait que Lisa devenait méfiante à cause des relevés bancaires.
Mon souvenir revint immédiatement : documents fermés lorsque j’entrais, dépenses inconnues, excuses de plus en plus maladroites.
— Et le Colonel ? demanda Hall.
— Je n’entendais pas sa voix. Seulement ma mère.
— Qu’a-t-elle dit exactement ?
Romain baissa la tête.
— « Si elle commence à fouiller avant son départ, il faudra avancer le calendrier. »
Un froid brutal me traversa.
Hall se redressa.
— Quel calendrier ?
— Je ne sais pas.
— Vous vivez avec cette femme. Vous participez à ses fraudes. Vous photographiez le testament de votre épouse. Et vous ne demandez pas ce que signifie « avancer le calendrier » ?
Romain serra les mâchoires.
— J’avais compris.
— Quoi ?
Il ferma les yeux.
— Qu’ils envisageaient quelque chose pendant la mission de Lisa.
Je quittai la salle d’observation.
Pas parce que j’étais bouleversée.
Parce que j’avais besoin de réfléchir sans regarder l’homme avec lequel j’avais partagé ma vie tenter de négocier la valeur de ses remords.
Ruiz me rejoignit quelques minutes plus tard dans le couloir.
— Lisa.
— Mon prochain déploiement.
Il comprit immédiatement.
— Quoi ?
— Combien de personnes connaissaient sa date exacte avant sa validation définitive ?
— Je vais vérifier.
— Pas seulement qui pouvait consulter le dossier. Qui l’a réellement consulté.
Une heure plus tard, nous avions une première liste.
Dix-sept accès.
La plupart étaient légitimes : planification, ressources humaines, chaîne opérationnelle.
Mais l’un d’eux avait eu lieu à 23 h 41, un dimanche.
Le terminal utilisé était le même que celui déjà identifié dans les consultations concernant plusieurs victimes.
Cette fois, un compte utilisateur apparaissait.
Adjudant-chef Marc Delmas.
Je connaissais ce nom.
Pas personnellement.
Mais je l’avais déjà croisé dans le bâtiment administratif de Toulouse. Cinquante ans environ, discret, efficace, le genre d’homme que personne ne remarquait parce qu’il semblait toujours appartenir au décor.
Hall demanda immédiatement une vérification.
Delmas travaillait depuis seize ans dans l’administration militaire.
Accès régulier aux ordres de mission.
Aucun antécédent disciplinaire.
Situation financière apparemment normale.
Puis Ruiz trouva quelque chose.
— Sa sœur.
— Quoi, sa sœur ?
— Nom de naissance : Mercier.
Je levai les yeux.
Évelyne Mercier.
La vérification généalogique prit moins d’une heure.
Aucun doute.
Marc Delmas était le frère cadet d’Évelyne.
Voilà comment elle obtenait les dates.
Mais quelque chose ne collait toujours pas.
— Romain l’aurait reconnu, dis-je.
Hall acquiesça.
— Et il parle du Colonel comme d’une personne différente.
Delmas pouvait être la fuite.
Pas nécessairement le chef.
Nous devions le prendre avant qu’il comprenne que le réseau était compromis.
Une équipe fut envoyée à son domicile.
Appartement vide.
Téléphone abandonné.
Ordinateur disparu.
Voiture introuvable.
Delmas avait fui.
Cela signifiait une seule chose.
Quelqu’un l’avait prévenu.
L’enquête était infiltrée plus profondément que nous ne le pensions.
Le soir même, je reçus un message de mon avocat.
Évelyne demandait à me parler.
Je refusai.
Elle demanda une seconde fois.
Je refusai encore.
Puis son avocat transmit une phrase.
« Dites à Lisa que Marc n’est pas celui qu’elle doit craindre. »
Je montrai le message à Hall.
Il resta silencieux.
— Elle sait que nous avons identifié Delmas.
— Oui.
— Comment ?
— C’est précisément le problème.
Nous décidâmes finalement d’accepter un entretien encadré.
Pas parce qu’Évelyne méritait quoi que ce soit.
Parce qu’elle avait peur.
Et les gens qui ont peur commettent des erreurs.
Elle entra dans la salle avec une posture presque aussi arrogante que dans mon salon.
Mais ses mains la trahissaient.
Elles tremblaient légèrement.
Je m’assis en face d’elle, accompagnée de Hall et de mon avocat.
Évelyne me regarda longtemps.
— Tu as toujours été trop curieuse.
Je ne répondis pas.
— Tu aurais pu continuer ta petite vie. Trente mille euros par mois. Une belle maison. Un mari.
— Un mari qui utilisait une fausse identité.
Son visage se crispa.
— Romain est faible.
— C’est vous qui l’avez recruté ?
Elle eut un sourire sans chaleur.
— Tu crois encore que j’ai créé tout ça ?
— Je pense que vous avez sélectionné des militaires, organisé des fraudes et utilisé votre propre fils pour voler des femmes pendant leurs missions.
Son sourire disparut.
— Je choisissais celles qu’on me donnait.
Hall intervint.
— Qui vous les donnait ?
Évelyne tourna lentement la tête vers lui.
— Vous savez déjà ce qui arrive aux gens qui posent cette question.
— Marc Delmas ?
Pour la première fois, son masque se fissura.
Très légèrement.
Mais suffisamment.
— Où est votre frère ? demanda Hall.
— Je ne sais pas.
— Il a disparu quelques heures après votre arrestation.
— Alors il est probablement plus intelligent que vous.
Je me penchai légèrement, malgré la douleur dans mes côtes.
— Vous m’avez frappée parce que j’ai refusé cinq mille euros.
Elle me fixa.
— Je t’ai frappée parce que tu allais tout détruire.
Voilà.
Pas une crise de colère.
Pas seulement une belle-mère persuadée d’avoir droit à mon argent.
Elle avait paniqué.
— Qu’est-ce que j’allais détruire ?
Évelyne regarda mon uniforme.
Puis elle murmura :
— Tu ne comprends toujours pas pourquoi ton dossier était plus épais que les autres.
Mon cœur ralentit.
— Expliquez.
— Les autres étaient choisies pour leur argent.
Elle se pencha vers moi.
— Toi, ils t’ont choisie pour ton accès.
Hall intervint immédiatement.
— Accès à quoi ?
Évelyne se recula.
Son avocat posa une main devant elle.
— Ma cliente ne répondra pas davantage sans accord formel concernant sa coopération.
L’entretien s’arrêta.
Mais nous avions obtenu ce qu’il nous fallait.
Je n’étais pas seulement une victime financière.
Quelqu’un avait ciblé une officier en activité pour autre chose.
De retour dans la salle sécurisée, nous examinâmes ma carrière entière.
Mes affectations.
Mes habilitations.
Mes responsabilités.
Les systèmes auxquels j’avais accès.
Rien ne semblait correspondre à un réseau de fraude financière.
Puis je compris.
— Mon entreprise.
Ruiz fronça les sourcils.
— Votre activité de conseil ?
— J’ai travaillé avec plusieurs entreprises dont les dirigeants avaient des contrats avec le secteur de la défense. Je n’avais accès à aucune donnée militaire classifiée par ce biais, mais Romain me demandait souvent qui étaient mes clients.
Hall se tourna vers l’analyste.
— Vérifiez les fichiers copiés depuis les appareils saisis.
La réponse arriva peu avant minuit.
Sur l’ordinateur d’une société-écran d’Évelyne se trouvait un répertoire chiffré.
Son nom :
L.MOREAU_PHASE2.
Nous ne pouvions pas encore l’ouvrir.
Mais les métadonnées indiquaient qu’il avait été créé six mois plus tôt.
Exactement au moment où Évelyne avait commencé à recevoir mes virements mensuels.
Puis mon téléphone vibra.
Numéro inconnu.
Un seul message.
Une photographie.
Marc Delmas était assis sur une chaise dans une pièce sombre.
Je ne pouvais pas déterminer s’il était retenu contre son gré ou s’il posait volontairement.
À côté de lui se trouvait une feuille portant trois mots écrits à la main :
« ARRÊTEZ DE CHERCHER. »
Puis un second message apparut.
Cette fois, il contenait mon nom.
« Commandante Moreau, votre belle-mère vous a volé de l’argent. Votre mari vous a trahie. Prenez votre victoire et partez. »
Hall me regarda.
— Ne répondez pas.
Je n’en avais aucune intention.
Un troisième message arriva.
Une photographie de moi sortant de l’hôpital militaire de Percy deux jours auparavant.
Prise à distance.
Quelqu’un nous observait déjà.
Je relevai les yeux vers Hall.
La fraude de 412 000 euros n’était plus le cœur de l’affaire.
C’était seulement la première couche.
Et quelque part, derrière Évelyne, derrière Romain et derrière Marc Delmas, quelqu’un venait de nous confirmer qu’il savait exactement où me trouver.
**À suivre — cliquez sur la Partie 6 pour continuer.**







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