« Si couverture compromise : activer Romain. »
Je fixai la phrase jusqu’à ce que les lettres cessent d’avoir l’air de mots.
Ruiz rompit le silence.
— Il faut déterminer ce que signifie « activer ».
Hall avait déjà saisi son téléphone.
— Et personne ne contacte Romain avant que son environnement soit sécurisé.
Quelques minutes plus tard, l’établissement où il était détenu passa sous contrôle renforcé. Communications suspendues. Visites vérifiées. Son avocat fut informé qu’aucun échange non supervisé ne serait autorisé tant que la provenance d’une menace potentielle n’aurait pas été établie.
Mais nous arrivions trop tard sur un point.
Romain avait reçu quelque chose.
Un courrier.
Remis le matin même.
L’enveloppe avait passé les contrôles ordinaires parce qu’elle ne contenait qu’une feuille blanche.
En apparence.
Sous lumière ultraviolette, trois caractères apparurent :
C-17.
Et une heure.
21:30.
Romain demanda immédiatement à parler.
Lorsque Hall entra dans la salle d’interrogatoire, je suivais depuis l’autre côté de la vitre.
Cette fois, Romain ne demanda aucune faveur.
— Il sait que vous avez trouvé le registre.
Hall posa l’enveloppe devant lui.
— Que signifie 21 h 30 ?
— C’est une heure d’appel.
— Avec qui ?
— Vasseur.
Hall ne réagit pas au nom.
— Comment ?
— Il existe un protocole. Quand quelque chose tourne mal, l’un de nous reçoit une heure. Un téléphone doit être récupéré dans un endroit convenu.
— Quel endroit ?
Romain hésita.
— Je peux vous y conduire.
— Non.
— Vous ne trouverez pas le téléphone sans moi.
Hall se pencha.
— Essayez-moi.
Romain baissa les yeux.
— Gare Matabiau. Consigne automatique. Casier 214.
— Code ?
— Il change.
— Comment l’obtenez-vous ?
Romain regarda la feuille blanche.
— L’heure est le code.
À 21 h 05, le casier était sous surveillance.
À 21 h 17, un homme entra dans la gare.
Il ne ressemblait à personne figurant dans nos dossiers.
Il passa devant les consignes.
Ne s’arrêta pas.
À 21 h 24, une femme fit la même chose.
Puis un voyageur déposa une valise dans un casier voisin.
Personne ne toucha au 214.
À 21 h 29, Hall donna l’ordre.
Le casier fut ouvert.
À l’intérieur se trouvait un téléphone basique.
Rien d’autre.
21 h 30.
Il sonna.
L’appareil fut connecté à un système d’enregistrement.
Hall décrocha.
Silence.
Puis une voix.
— Romain ?
C’était lui.
La voix que Delmas avait identifiée.
Antoine Vasseur.
Hall ne répondit pas.
— Romain, si tu m’entends, ne parle pas. Écoute.
Une pause.
— Le transfert est maintenu. Moreau doit porter le dossier. Ensuite, tu disparais.
Mon sang se glaça.
Hall fit signe aux techniciens de poursuivre la localisation.
Vasseur continua :
— Ta mère a échoué parce qu’elle a oublié la règle essentielle : on ne provoque jamais la cible avant d’avoir fini de l’utiliser.
Évelyne m’avait frappée par colère.
Et ce geste avait détruit leur calendrier.
— Tu as une dernière chance de réparer ça, poursuivit-il. Dans neuf jours, Moreau doit être présente.
Hall écrivit rapidement sur un bloc :
FAITES-LE PARLER.
Romain, placé dans une autre pièce avec un second appareil relié à la ligne, reçut l’autorisation d’intervenir.
Sa voix trembla.
— Et après ?
Silence.
Vasseur répondit finalement :
— Après, elle ne sera plus ton problème.
Je ne ressentis aucune peur.
Seulement une certitude.
S’ils avaient encore besoin de moi présente, nous pouvions les forcer à se montrer.
La localisation échoua.
L’appel avait rebondi sur plusieurs relais.
Mais Vasseur venait de confirmer deux éléments essentiels : le transfert était toujours sa priorité et il croyait encore pouvoir utiliser Romain.
Nous décidâmes de le laisser croire.
Pendant les jours suivants, une fausse version du plan continua de circuler dans les canaux qu’il avait autrefois surveillés.
La réunion était maintenue.
Le transfert aussi.
Et moi, officiellement, je devais y assister.
En réalité, le dispositif physique authentique avait déjà été remplacé.
Une copie extérieurement identique fut préparée.
Elle ne permettait aucun accès.
Mais elle contenait un traceur autonome.
Le matin du neuvième jour, je remis mon uniforme.
Mes côtes n’étaient pas guéries.
La douleur était devenue sourde, permanente.
Je regardai mon reflet.
Neuf jours auparavant, Évelyne avait pensé qu’un coup de batte suffirait à me remettre « à ma place ».
Elle avait eu raison sur un seul point.
Ce coup avait effectivement changé ma place.
Je n’étais plus au milieu de leur piège sans le savoir.
J’attendais désormais qu’ils entrent dans le nôtre.
La réunion se déroulait dans un centre professionnel sécurisé près de Toulouse.
Garnier était présent.
Les deux autres dirigeants également.
Des agents occupaient les pièces voisines.
Ruiz surveillait les accès.
Hall coordonnait l’opération depuis une salle distante.
À 10 h 42, le faux dispositif arriva.
À 10 h 51, rien.
11 h 03.
Toujours rien.
Puis l’alarme incendie retentit.
Ruiz parla immédiatement dans mon oreillette.
— Restez où vous êtes.
Les portes de sécurité s’ouvrirent automatiquement selon le protocole d’évacuation.
Des dizaines de personnes commencèrent à sortir.
Voilà leur méthode.
Créer du mouvement.
Diluer la surveillance.
Un homme portant la veste d’un prestataire technique entra dans le couloir.
Il possédait un badge valide.
Il se dirigea directement vers la pièce où se trouvait le dispositif.
Deux agents le suivirent.
Mais il n’était pas seul.
Une femme apparut à l’autre extrémité du couloir et déclencha volontairement une seconde alerte.
Pendant trois secondes, l’attention se divisa.
Trois secondes suffirent.
L’homme saisit la mallette contenant la copie et se mêla aux personnes évacuées.
Hall donna un ordre clair.
— Ne l’interceptez pas.
Nous voulions Vasseur.
Pas seulement un coursier.
Le traceur se déplaça vers le nord.
Une voiture.
Puis un changement de véhicule.
Puis un second.
L’équipe suivait à distance.
Je fus immédiatement évacuée vers un lieu sécurisé.
Deux heures plus tard, le signal s’immobilisa.
Un ancien domaine viticole à l’extérieur de la ville.
La propriété appartenait à une société créée seulement onze mois auparavant.
Son gérant officiel était un homme sans lien apparent avec Vasseur.
Mais son adresse administrative correspondait à celle d’un cabinet utilisé par deux sociétés-écrans du registre.
Hall obtint l’autorisation d’intervention.
Cette fois, Vasseur était là.
Je suivais les communications depuis le centre opérationnel.
— Entrée nord sécurisée.
— Véhicule identifié.
— Mouvement au premier étage.
Puis :
— Individu correspondant à Vasseur.
Je fermai les yeux une seconde.
Ils l’avaient trouvé.
Mais lorsqu’une équipe entra dans le bureau du premier étage, Vasseur ne tenta pas de fuir.
Il était assis devant un ordinateur.
La mallette se trouvait sur la table.
Il leva simplement les mains.
— Colonel Antoine Vasseur, annonça un agent. Ne bougez plus.
Vasseur sourit.
— Vous pensez vraiment que cette mallette était la raison pour laquelle je suis venu ?
Mon regard se fixa sur l’écran.
Hall ordonna immédiatement :
— Isolez tous les systèmes.
Trop tard.
L’ordinateur de Vasseur affichait déjà une barre de progression.
TRANSMISSION TERMINÉE.
Les techniciens se précipitèrent.
La mallette n’avait jamais été ouverte.
Vasseur n’avait même pas essayé d’utiliser le faux dispositif.
Il savait.
Il avait compris que c’était un piège.
Alors pourquoi venir ?
La réponse apparut quelques minutes plus tard.
Pendant que toutes nos équipes concentraient leur attention sur le transfert, quelqu’un avait tenté d’accéder à l’archive contenant les preuves numériques saisies contre le réseau.
La tentative avait échoué.
Mais une autre opération avait réussi.
Évelyne Mercier venait d’être déplacée.
Un ordre électronique parfaitement authentifié avait demandé son transfert vers un autre établissement pour une audition urgente.
Le véhicule était parti quarante minutes auparavant.
Il n’était jamais arrivé.
Je me tournai vers Hall.
— Vasseur s’est laissé prendre.
Hall ne répondit pas.
Il n’en avait pas besoin.
Vasseur n’était pas venu récupérer le dispositif.
Il avait servi de diversion.
Et quelque part sur une route autour de Toulouse, Évelyne venait de disparaître avec la seule personne encore libre qui connaissait assez bien le réseau pour savoir exactement pourquoi elle devait être récupérée.
Puis Ruiz reçut un appel.
Son visage se transforma.
— Le véhicule de transfert vient d’être retrouvé.
— Évelyne ?
Il secoua lentement la tête.
— Plus là.
— Les agents ?
— Vivants. Neutralisés, mais vivants.
Puis il ajouta :
— Ils ont laissé quelque chose sur le siège arrière.
Une enveloppe.
À l’intérieur, une seule photographie.
Ma maison.
Prise le matin même.
Au dos, une phrase :
« Vous avez arrêté le Colonel. Maintenant, découvrez qui lui donnait ses ordres. »
Je regardai Hall.
Vasseur n’était donc pas le sommet.
Et Évelyne, celle que nous avions prise pour l’organisatrice depuis le début, venait peut-être d’être récupérée non pour être sauvée…
mais pour être empêchée de révéler le dernier nom.
**À suivre — cliquez sur la Partie 9 pour continuer.**







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