« Le véritable Victor Delcourt est mort en 1991. »
Je regardai l’homme qui se tenait à quelques mètres de mes enfants. Il n’avait plus rien de l’oncle sûr de lui entré dans la maison quelques minutes plus tôt. Son visage s’était vidé de toute expression. Alexandre, lui, se déplaça immédiatement et se plaça devant nous.
« Camille, prends les enfants. »
Je n’attendis pas qu’il le répète. Je récupérai ma fille près de la bibliothèque et appelai doucement les deux autres. Ils sentirent probablement quelque chose dans ma voix, car aucun ne protesta.
L’homme que nous avions appelé Victor leva les mains.
« Attendez. Sophie ment. »
Sa voix avait changé. Plus sèche. Plus dure.
Dans le téléphone, Sophie répondit aussitôt :
« Demandez-lui comment Victor est mort. »
Alexandre ne quittait pas l’homme des yeux.
« Comment Victor Delcourt est-il mort ? »
« Il n’est pas mort. Je suis Victor. »
« Alors prouvez-le. »
« Comment veux-tu que je prouve mon identité après trente-cinq ans ? »
Éléonore s’était adossée au bureau. Je la regardai.
« Vous saviez ? »
Elle secoua la tête, mais ses yeux disaient autre chose.
Alexandre le remarqua.
« Maman. Regardez-moi. Est-ce Victor ? »
Elle resta silencieuse.
« Regardez-moi ! »
Éléonore sursauta.
Puis elle murmura :
« Je ne sais plus. »
L’homme eut un rire incrédule.
« Magnifique. Maintenant elle va prétendre avoir des doutes. »
Sophie intervint dans le téléphone.
« Camille, la photographie dans la boîte. Regardez-la attentivement. »
Je ramassai la vieille photographie trouvée avec la lettre d’Henri. Trois jeunes gens y apparaissaient : Éléonore, Henri et Victor. Je regardai le jeune Victor, puis l’homme devant moi.
Même forme générale du visage. Même couleur d’yeux. Avec trente-cinq années de différence, il aurait pu s’agir du même homme.
Puis Alexandre prit la photo.
« L’oreille. »
« Quoi ? »
Il me montra le portrait.
Le jeune Victor avait une petite malformation visible au sommet de l’oreille gauche.
L’homme devant nous n’en avait aucune.
Il porta instinctivement une main à son oreille.
Ce geste suffit.
Alexandre avança.
« Qui êtes-vous ? »
« Victor Delcourt. »
« Votre oreille a repoussé ? »
L’homme ne répondit pas.
Puis il regarda vers la porte.
Alexandre comprit son intention.
« N’essayez même pas. »
Éléonore murmura soudain :
« Marc. »
Tout le monde se tourna vers elle.
L’homme ferma les yeux.
Je sentis mon cœur accélérer.
« Marc qui ? » demanda Alexandre.
Éléonore s’assit lourdement.
« Marc Valenne. »
Alexandre répéta le nom, comme s’il cherchait un souvenir.
Puis son visage changea.
« Valenne… Le chauffeur de mon grand-père ? »
« Son fils », répondit Éléonore.
Marc ne nia plus.
Sophie poussa un soupir à l’autre bout du téléphone.
« Enfin. »
Alexandre semblait incapable de comprendre.
« Comment le fils d’un chauffeur peut-il prendre l’identité de mon oncle pendant trente-cinq ans ? »
Éléonore regarda Marc.
« Parce qu’ils se ressemblaient déjà beaucoup. »
Victor et Marc avaient grandi ensemble sur la propriété familiale. Même âge, même taille, mêmes yeux. Le père de Marc travaillait pour les Delcourt depuis des décennies. À l’adolescence, les deux garçons étaient devenus presque inséparables. Selon Éléonore, ils s’amusaient parfois à échanger leurs vêtements pour tromper le personnel.
Puis, en 1991, tout avait basculé.
« Victor avait découvert quelque chose concernant Henri », expliqua-t-elle. « Il voulait quitter la France. »
Marc parla enfin.
« Il voulait surtout détruire la famille. »
Alexandre se tourna vers lui.
« Et vous l’avez remplacé ? »
« Ce n’était pas prévu comme ça. »
« Alors racontez ce qui était prévu. »
Marc eut un sourire fatigué.
« Ton père et Victor se détestaient. Victor avait découvert des comptes cachés et menaçait de tout révéler. La nuit où il devait partir, il m’a demandé de conduire sa voiture jusqu’en Suisse pour détourner l’attention. »
« Et ensuite ? »
Marc regarda Éléonore.
« Il n’est jamais arrivé au rendez-vous. »
« Parce qu’il était mort ? »
« Je ne le savais pas encore. »
Sophie intervint.
« Son corps a été retrouvé trois semaines plus tard sous un autre nom dans un hôpital près de Lausanne. J’ai obtenu le dossier l’année dernière. »
Marc pâlit.
« Impossible. »
« C’est pourtant vrai. »
Alexandre serra les poings.
« Et après sa disparition, vous avez pris son identité. »
Marc baissa les yeux.
« Henri me l’a demandé. »
Cette fois, Éléonore se leva brusquement.
« Mensonge. »
Marc se retourna vers elle.
« Tu veux vraiment continuer ? »
« Henri n’aurait jamais fait ça. »
Marc eut un rire amer.
« Henri avait besoin que Victor reste officiellement vivant. Certaines sociétés, certains comptes et surtout certains trusts nécessitaient sa signature. Alors pendant quelques mois, j’ai joué son rôle. Quelques mois sont devenus quelques années. Puis il était trop tard pour revenir en arrière. »
Alexandre semblait écœuré.
« Et ma mère ? »
Marc la regarda.
« Elle l’a découvert plus tard. »
« Quand ? »
Éléonore ne répondit pas.
Marc le fit.
« Avant ta naissance. »
Alexandre pâlit.
Je compris immédiatement la question qui venait de surgir.
Si Éléonore avait eu une liaison avec Victor à cette époque, mais que le véritable Victor avait déjà disparu…
« Non », murmura Éléonore.
Marc sourit tristement.
« Voilà pourquoi elle avait tellement peur du test génétique. »
Alexandre recula comme si quelqu’un venait de le frapper.
« Vous dites que vous pourriez être mon père ? »
« Je dis que ta mère ne savait pas toujours lequel des deux frères elle croyait rencontrer. »
« Vous n’êtes pas frères », répliquai-je.
Marc tourna les yeux vers moi.
« C’est là que vous vous trompez. »
Un nouveau silence tomba.
Il expliqua que son père, officiellement chauffeur des Delcourt, avait eu pendant des années une liaison avec la grand-mère d’Alexandre. Victor et Marc étaient nés à quelques mois d’intervalle de deux femmes différentes, mais du même père. Demi-frères cachés. Cette ressemblance qui avait permis l’imposture n’était donc pas un hasard.
Tout devenait encore plus trouble.
Alexandre reprit le rapport génétique.
« Alors le Sujet A était votre ADN. »
Marc hocha la tête.
« Apparemment. »
« Et il exclut pratiquement votre lien direct avec mes enfants. Donc vous n’êtes pas mon père. »
Quelque chose ressemblant à du soulagement traversa le visage d’Éléonore.
Mais Sophie parla immédiatement.
« Ce rapport ne permet pas de conclure ça. L’échantillon de Marc était trop ancien et partiellement dégradé. C’est précisément pour cela que je suis allée plus loin. »
« Plus loin comment ? » demandai-je.
« J’ai retrouvé un échantillon biologique du véritable Victor. »
Marc se figea.
« Où ? »
« Dans le dossier hospitalier suisse. »
Alexandre prit le téléphone.
« Sophie, pourquoi avez-vous fait tout ça ? »
Un long silence suivit.
« Parce que je voulais savoir qui était mon père. »
Sa voix se brisa légèrement.
« Et parce que lorsque j’ai obtenu les premiers résultats, j’ai découvert quelque chose que personne n’avait prévu. »
« Quoi ? »
« Alexandre et moi partageons le même père biologique. »
Éléonore porta une main à sa bouche.
Marc secoua la tête.
« Impossible. »
« Non », répondit Sophie. « Le véritable Victor était notre père à tous les deux. »
Alexandre s’appuya contre le bureau.
Cela signifiait que Victor était encore vivant au moment de sa conception, malgré ce que Marc avait laissé entendre. Mais une autre question me vint immédiatement.
« Alors pourquoi avoir testé mes enfants ? Vous aviez Alexandre. »
Sophie se tut.
« Sophie ? »
« Parce que l’échantillon d’Alexandre que j’avais obtenu était insuffisant pour la dernière analyse. J’avais besoin d’une descendance directe pour confirmer le marqueur. Je sais que ce que j’ai fait était impardonnable, Camille. »
Je serrai mon fils contre moi.
« Comment avez-vous obtenu l’ADN de mes bébés ? »
Sa respiration trembla.
« Je ne l’ai pas prélevé moi-même. »
« Qui l’a fait ? »
« Quelqu’un de la maternité. Je l’avais payé pour récupérer des prélèvements déjà destinés à être détruits. »
La colère monta en moi.
« Vous avez acheté l’ADN de trois nouveau-nés pour résoudre votre histoire familiale ? »
« Oui. Et je le regrette. Mais les résultats ont révélé quelque chose concernant les enfants que je ne pouvais pas ignorer. »
Alexandre releva brusquement la tête.
« Quoi ? »
Sophie hésita.
« Le marqueur Delcourt est présent chez les trois. Mais chez l’un d’eux, il apparaît avec une seconde mutation. »
Je cessai de respirer.
« Une mutation de quoi ? »
« Je ne veux pas vous affoler. Elle n’est probablement pas dangereuse. Mais elle ne peut pas venir d’Alexandre. »
Je regardai mes enfants.
« Alors elle vient de moi. »
« C’est ce que je pensais aussi. Jusqu’à ce que je compare les données à une ancienne analyse conservée par Henri. »
Éléonore devint soudain livide.
« Sophie, tais-toi. »
« Non », répondit-elle.
Alexandre se retourna vers sa mère.
« Quelle ancienne analyse ? »
Sophie reprit d’une voix plus basse :
« Celle d’un autre enfant de la famille Delcourt. »
« Sophie est votre fille », dis-je. « Alexandre est votre fils. De quel autre enfant parlez-vous ? »
Éléonore ferma les yeux.
Marc, lui, avait complètement cessé de sourire.
Sophie prononça alors un prénom.
« Julien. »
Alexandre se figea.
« Qui est Julien ? »
Ce fut Marc qui répondit.
« Ton frère. »
Alexandre le fixa.
« Je n’ai pas de frère. »
Éléonore commença à pleurer silencieusement.
Puis Sophie ajouta :
« Si. Et d’après les registres que j’ai retrouvés, Julien Delcourt n’est jamais mort comme Éléonore l’a prétendu. »
Je regardai Alexandre.
« Où est-il ? »
Au téléphone, Sophie inspira profondément.
« C’est justement ce que je voulais vous dire. J’ai retrouvé son dossier d’adoption. »
Un bruit de papiers se fit entendre.
Puis sa voix changea.
« Camille… le nom de la famille qui l’a adopté est le même que votre nom de jeune fille. »







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