Pendant quelques secondes, je fus incapable de parler. Sophie venait de prononcer une phrase qui aurait dû être impossible, et pourtant mon corps réagit avant mon esprit. Je serrai instinctivement mon fils contre moi tandis que des souvenirs anciens, sans rapport apparent, remontaient brutalement à la surface.
« Mon nom de jeune fille est Laurent », murmurai-je.
« Je sais », répondit Sophie.
Alexandre me regarda.
« Camille, qui pourrait être Julien dans ta famille ? »
Je secouai la tête.
« Personne. Mon père s’appelle Michel Laurent. Il a soixante-deux ans. Il a grandi près de Grenoble. »
Un silence suivit.
Puis je compris.
Mon père avait été adopté.
Je connaissais cette histoire depuis toujours, mais elle n’avait jamais eu d’importance particulière. Mes grands-parents, Paul et Madeleine Laurent, l’avaient accueilli alors qu’il était bébé. Papa parlait rarement de ses origines. Il disait simplement qu’une famille était faite de ceux qui restaient, pas de ceux dont le nom apparaissait sur un certificat de naissance.
Je sentis mes jambes faiblir.
« Quel âge aurait Julien aujourd’hui ? »
Sophie consulta probablement le dossier.
« Soixante-deux ans. »
Alexandre ferma les yeux.
Éléonore laissa échapper un sanglot.
« Non… »
Je me tournai vers elle.
« Michel Laurent est-il Julien Delcourt ? »
Elle ne répondit pas.
Je m’approchai.
« Regardez-moi. »
Elle finit par lever les yeux.
« Je n’ai jamais connu son nom d’adoption. »
« Mais vous avez eu un fils avant Sophie ? »
« Oui. »
Sa voix était presque inaudible.
La chronologie qu’elle nous avait donnée était donc encore fausse. Sophie n’était pas son premier enfant. Éléonore avait commencé à mentir avant même que nous sachions quelles questions poser.
Alexandre semblait arriver à la même conclusion.
« Combien d’enfants avez-vous cachés ? »
Éléonore se leva.
« Julien n’était pas censé survivre. »
Je ressentis une colère si brutale que j’en eus les mains froides.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Il est né prématurément. Ma famille m’avait envoyée en Suisse pendant ma grossesse. On m’a dit qu’il était mort quelques heures après sa naissance. Je n’avais que dix-sept ans. »
Marc, resté près de la porte, la regardait avec stupeur.
« Tu ne m’as jamais parlé de lui. »
« Parce qu’il n’était pas ton enfant. »
Alexandre s’immobilisa.
« Alors de qui était-il ? »
Éléonore regarda la photographie ancienne posée sur le bureau.
« D’Henri. »
Cette réponse changeait encore une fois toute la structure de cette famille.
Henri Delcourt avait donc eu un fils avec Éléonore lorsqu’elle avait dix-sept ans. Cet enfant avait été déclaré mort puis adopté sous le nom de Michel Laurent. Des années plus tard, Éléonore avait eu Sophie avec Victor, puis Alexandre, dont Sophie venait d’établir qu’il était également le fils biologique de Victor.
Et si Michel Laurent était réellement Julien Delcourt…
Mon père était le demi-frère d’Alexandre.
Je regardai Alexandre.
Puis mes enfants.
Une nausée violente me traversa.
Il comprit immédiatement ce que je pensais.
« Camille… »
« Ne me touche pas. »
Il s'arrêta net.
« Sophie », dis-je au téléphone, la gorge serrée. « Si Michel est le fils d’Henri et d’Éléonore… et Alexandre celui de Victor et d’Éléonore… »
Je n’arrivai pas à terminer.
« Vous partagez une grand-mère biologique », répondit-elle doucement.
Le monde sembla basculer.
« Et nos enfants ? »
« Camille, écoute-moi. Je comprends pourquoi tu as peur, mais ne tire aucune conclusion avant une analyse complète. Le dossier d’adoption ne prouve pas encore que Michel Laurent et Julien Delcourt sont la même personne. Il existe une correspondance de date, de lieu et de famille adoptive. Pas encore une preuve génétique. »
« Mais c’est pour ça que l’un des enfants avait cette seconde mutation ? »
Sophie resta silencieuse.
« Sophie ! »
« C’est possible. »
Alexandre prit le téléphone.
« Pourquoi ne nous l’as-tu pas dit immédiatement ? »
« Parce que je viens seulement de recevoir le dossier complet. Et parce qu’il y a autre chose. »
Je fermai les yeux.
Je n’étais plus certaine de pouvoir supporter une nouvelle révélation.
« Quoi encore ? »
« Le certificat d’adoption a été modifié. »
Alexandre fronça les sourcils.
« Comment ça ? »
« Le document original mentionnait Julien Henri Delcourt. Mais cette ligne a été recouverte dans la copie officielle. J’ai fait examiner le registre original. Quelqu’un a payé pour effacer l’identité de naissance de l’enfant. »
« Qui ? »
« Henri Delcourt. »
Éléonore recula.
« Impossible. Henri croyait Julien mort. »
« Apparemment non », répondit Sophie.
Je regardai Éléonore.
Si Henri savait que son fils avait survécu, pourquoi l’abandonner ? Pourquoi conserver ensuite une lettre demandant à Alexandre de chercher cet enfant ?
Sophie poursuivit :
« Trois jours après l’adoption, Henri a créé un compte fiduciaire au nom de Julien. Il y a versé de l’argent pendant trente ans. »
Alexandre se pencha vers le téléphone.
« Combien ? »
« Avec les investissements, près de cent quatre-vingts millions d’euros aujourd’hui. »
Même Marc sembla surpris.
Mais je ne pensais pas à l’argent.
« Mon père n’a jamais reçu un centime. »
« Parce que le trust n’était pas destiné à être libéré automatiquement. Henri avait imposé une condition. »
« Laquelle ? »
« Julien devait découvrir lui-même son identité biologique avant son soixante-troisième anniversaire. »
Je regardai l’heure, comme si elle pouvait soudain avoir une importance.
« Mon père aura soixante-trois ans dans douze jours. »
Personne ne parla.
Douze jours.
Henri avait construit une sorte d’épreuve cruelle à travers les décennies, et mon père ignorait jusqu’à son existence.
Alexandre passa une main sur son visage.
« Nous devons retrouver Michel. »
Mon cœur se serra.
« Il est à Annecy. »
« Appelle-le. »
Je sortis mon téléphone et composai son numéro.
Aucune réponse.
Je recommençai.
Toujours rien.
Puis j’appelai ma mère.
Elle décrocha presque immédiatement.
« Camille ? Vous êtes déjà arrivés à Montréal ? »
« Maman, où est papa ? »
Un silence.
« Je pensais qu’il était avec toi. »
Mon sang se glaça.
« Pourquoi serait-il avec moi ? »
« Il a reçu une lettre hier soir. Après l’avoir lue, il a fait sa valise. Il m’a dit qu’il devait aller à Paris te parler avant ton départ. »
Je regardai Alexandre.
« Quelle lettre ? »
« Je ne sais pas. Il ne voulait pas me la montrer. Mais il était bouleversé. »
« Quand est-il parti ? »
« Vers cinq heures ce matin. »
Nous étions déjà en début d’après-midi.
« Tu l’as appelé ? »
« Plusieurs fois. Son téléphone est éteint. »
Je fermai les yeux.
« Maman, est-ce qu’il a dit où il allait à Paris ? »
Elle réfléchit.
« Une adresse. Attends… Il l’avait notée près du téléphone. »
J’entendis des tiroirs s’ouvrir.
Puis elle revint.
« 14, rue de Varenne. »
Alexandre se figea.
Marc aussi.
« Quoi ? » demandai-je.
Alexandre me prit doucement le téléphone des mains et activa le haut-parleur.
« Madame Laurent, êtes-vous certaine de l’adresse ? »
« Oui. Quatorze, rue de Varenne. Pourquoi ? »
Alexandre me regarda.
« C’était l’ancienne résidence privée de mon père. »
Éléonore devint blanche.
« Elle est vide depuis sa mort. »
Marc secoua lentement la tête.
« Non. »
Tous les regards se tournèrent vers lui.
« Henri l’a transférée à une société écran deux semaines avant sa mort. »
« À qui appartient-elle maintenant ? » demanda Alexandre.
Marc hésita.
« Je l’ignore. »
Sophie parla depuis le téléphone.
« Moi, je le sais. »
Un bruit de clavier retentit.
« La société propriétaire s’appelle Montclar Gestion. Son bénéficiaire réel a été masqué jusqu’à une déclaration judiciaire faite l’année dernière. »
« Quel nom ? »
Sophie inspira.
« Michel Laurent. »
Je sentis le sang quitter mon visage.
Mon père possédait donc, sans que je le sache, une maison ayant appartenu à Henri Delcourt.
« C’est impossible. Il vit dans la même maison depuis vingt-cinq ans. Il conduit une vieille Peugeot et répare lui-même son toit. »
« Alors quelqu’un utilise son identité », dit Alexandre.
À cet instant, Marc fit lentement un pas vers la porte.
Alexandre le remarqua.
« Où allez-vous ? »
« Nulle part. »
Mais sa main venait de glisser dans la poche de son manteau.
Je vis un objet métallique.
Pas une arme.
Une clé.
La même forme que celle utilisée pour ouvrir le coffre.
Alexandre l’attrapa par le poignet.
La clé tomba au sol.
Avec elle glissa une petite carte plastifiée.
Je la ramassai.
Il s’agissait d’un badge d’accès portant l’adresse du 14, rue de Varenne.
Le nom imprimé dessus n’était pas Victor Delcourt.
Ni Marc Valenne.
C’était Michel Laurent.
Je levai les yeux vers lui.
« Pourquoi avez-vous un badge au nom de mon père ? »
Marc resta silencieux.
Alexandre resserra sa prise.
« Répondez. »
Marc finit par sourire, mais il n’y avait plus aucune chaleur dans son expression.
« Parce que Michel n’a pas reçu cette lettre hier par hasard. »
Mon cœur se mit à battre violemment.
« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »
« Rien. Pas encore. »
Je fis un pas vers lui.
« Où est mon père ? »
Marc regarda l’horloge du bureau.
Puis il répondit calmement :
« Si Michel a suivi les instructions de la lettre, il est probablement déjà rue de Varenne. »
« Pourquoi l’avez-vous fait venir ? »
Son regard passa d’Alexandre à Éléonore, puis à moi.
« Parce qu’Henri a laissé cent quatre-vingts millions à Julien Delcourt. Mais vous n’avez toujours pas compris la partie importante. »
Alexandre se raidit.
« Laquelle ? »
Marc baissa les yeux vers mes trois enfants.
« Le trust ne revient pas seulement à Julien s’il découvre qui il est. S’il meurt avant d’accepter officiellement son identité, l’argent passe automatiquement à ses descendants biologiques. »
Je sentis ma poitrine se comprimer.
« Ses descendants… »
Marc hocha lentement la tête.
« Toi, Camille. Puis tes enfants. »
Et pour la première fois depuis le début, je compris pourquoi quelqu’un s’intéressait autant à mes triplés bien avant notre rencontre à l’aéroport.







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