« Elle a signé ça ? » demanda Julien.
Damien ne répondit pas immédiatement.
Ce bref silence fut la première fissure.
Éléonore, elle, ne perdit pas une seconde.
« Bien sûr qu’elle a signé. Elle était parfaitement consciente de ce qu’elle faisait. »
Je tournai lentement la tête vers elle.
« Vraiment ? »
Son regard se posa sur moi.
Pendant une fraction de seconde, quelque chose passa dans ses yeux.
Pas de la peur.
Pas encore.
Seulement cette irritation glaciale qu’elle éprouvait chaque fois que je refusais de jouer le rôle qu’elle avait choisi pour moi.
Damien ouvrit la chemise en cuir et sortit les feuilles.
« Claire a apposé sa signature ici, ici et là. »
Julien lui arracha presque les documents des mains.
Je vis ses yeux descendre vers la dernière page.
Puis revenir vers moi.
« Claire, est-ce ta signature ? »
Je pris quelques secondes avant de répondre.
« Elle ressemble à ma signature. »
Éléonore poussa un soupir exaspéré.
« Voilà. Elle recommence. Elle essaie de semer le doute parce qu’elle regrette sa décision. »
« Je n’ai pas demandé si elle ressemblait à sa signature », coupa Julien.
Sa voix venait de changer.
Elle était plus basse.
Plus dure.
« J’ai demandé si elle avait signé volontairement. »
Le docteur Laurent intervint aussitôt.
« Julien, votre épouse vient de subir un accouchement particulièrement éprouvant. Dans son état, la confusion, l’agitation et même certains souvenirs déformés peuvent— »
« Je n’ai pas de souvenirs déformés », dis-je.
Il se tut.
Je regardai directement Julien.
« Deux infirmières m’ont maintenue. Damien tenait ma main. »
Damien pâlit légèrement.
Éléonore, elle, éclata d’un petit rire sec.
« C’est absurde. »
Je soulevai mon bras droit.
Des marques rouge sombre encerclaient encore mon poignet.
Julien les vit immédiatement.
Son visage se contracta.
« C’est quoi, ça ? »
Personne ne répondit.
Il fit deux pas vers Damien.
« J’ai posé une question. »
Damien redressa les épaules.
« Elle s’est débattue pendant une crise de panique. Nous avons simplement empêché qu’elle se blesse davantage. »
Je laissai échapper un rire faible.
« En m’obligeant à signer des documents qui vous donnent mon bébé ? »
« Personne ne te prend ton enfant », répliqua Éléonore.
Puis elle se tourna vers Julien.
« Nous le protégeons. Tu le sais très bien. Regarde-la. Elle est incapable de se contrôler. »
Ces mots produisirent exactement l’effet inverse de celui qu’elle espérait.
Julien se retourna vers moi.
Il regarda mes jambes.
Mes poignets.
Puis la tablette métallique renversée près du lit.
Enfin, ses yeux s’arrêtèrent sur le docteur Laurent.
« Vous étiez là ? »
Le médecin hésita.
« Pas pendant toute la procédure. »
« Quelle procédure ? »
Le silence retomba.
Cette fois, je vis clairement Éléonore se crisper.
Julien le vit aussi.
« Quelle procédure ? » répéta-t-il.
Laurent humidifia ses lèvres.
« Une évaluation préliminaire de l’état psychologique de Claire. »
« Qui vous l’a demandée ? »
Le médecin jeta un regard presque imperceptible vers Éléonore.
C’était minuscule.
Mais Julien le vit.
Moi aussi.
Éléonore intervint immédiatement.
« J’ai simplement demandé qu’on s’assure qu’elle ne représente aucun danger pour elle-même ou pour le bébé. C’est une précaution parfaitement normale. »
Je fermai les yeux une seconde.
Des mois plus tôt, cette réponse aurait suffi à Julien.
Sa mère parlait.
Il acquiesçait.
Elle décidait.
Il trouvait une justification.
Mais cette fois, lorsqu’il répondit, sa voix ne contenait plus aucune hésitation.
« Je veux que tout le monde sorte. »
Éléonore resta figée.
« Pardon ? »
« Damien. Docteur Laurent. Toi. Sortez. »
« Julien— »
« Maintenant. »
Éléonore le fixa longuement.
Puis son visage changea.
Le masque de la mère inquiète disparut.
« Tu es en train de commettre une grave erreur. »
Julien s’approcha d’elle.
« Ce serait loin d’être la première. »
Elle devint livide.
Damien rangea précipitamment les documents dans sa chemise.
C’est là que je compris qu’il allait tenter de les emporter.
« Julien. »
Il se retourna vers moi.
Je regardai la chemise.
Il comprit immédiatement.
« Laisse les documents ici, Damien. »
« Ils appartiennent au cabinet. »
« Ils concernent ma femme et mon enfant. »
« Justement, pour des raisons de confidentialité— »
Julien lui arracha la chemise des mains.
Damien fit un mouvement pour la récupérer, mais s’arrêta presque aussitôt.
Le changement dans le regard de Julien était impossible à ignorer.
« Touche encore à ça », murmura mon mari, « et je demanderai moi-même à l’hôpital de vérifier comment ces signatures ont été obtenues. »
Éléonore le regarda comme s’il venait de la trahir.
« Après tout ce que j’ai fait pour toi… tu vas choisir cette femme contre ta propre famille ? »
Julien ne répondit pas.
Mais il ne lui rendit pas les documents.
Éléonore se tourna alors vers moi.
Son sourire avait disparu.
« Tu ne sais pas ce que tu viens de déclencher, Claire. »
Je soutins son regard.
« Si. »
C’était la première fois que je lui répondais sans baisser les yeux.
« Je crois que c’est justement ça qui te fait peur. »
Elle quitta la chambre sans ajouter un mot.
Damien la suivit.
Le docteur Laurent fut le dernier à sortir.
Avant de refermer la porte, il me lança un regard que je connaissais parfaitement.
Le regard d’un homme qui venait de comprendre qu’un dossier soigneusement construit pouvait commencer à se retourner contre lui.
La porte se referma.
Julien resta immobile plusieurs secondes.
Puis il posa la chemise sur la table.
« Claire… »
Je savais ce qui allait suivre.
Les excuses.
Les questions.
Les promesses trop tardives.
Je levai une main.
« Pas maintenant. »
Il s’arrêta.
« J’ai besoin que tu fasses une seule chose. »
« N’importe quoi. »
Je regardai la porte.
« Fais sortir ces deux infirmières de mon dossier médical. Demande les noms de toutes les personnes qui ont eu accès à cette chambre. Et surtout… ne dis à personne que tu me crois. »
Il fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
Je tournai les yeux vers le minuscule point noir dissimulé dans la grille d’aération.
Julien suivit mon regard.
Puis il le vit.
Son expression changea.
Je parlai presque en chuchotant.
« Parce que ta mère pense encore qu’elle contrôle tout. »
Il fixa la caméra.
« Depuis combien de temps est-ce là ? »
« Assez longtemps. »
Son visage se décomposa lentement.
« Tu as enregistré ce qui s’est passé ? »
Je posai une main sur mon ventre lorsque mon bébé bougea de nouveau.
« Chaque seconde. »
Pour la première fois depuis son arrivée, Julien ne trouva rien à répondre.
Mais mon téléphone, posé dans le tiroir de la table de nuit, vibra soudain.
Une seule fois.
Je l’ouvris.
Une notification sécurisée venait d’apparaître.
**Copie distante terminée. Fichiers transférés.**
Je sentis mon cœur accélérer.
Quelqu’un venait d’accéder aux enregistrements.
Et cette personne ne faisait pas partie de la famille Delcourt.
À suivre — cliquez sur la Partie 4 pour continuer.







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