Le lendemain matin, Julien quitta l’hôpital seul.
Du moins, c’était ce qu’Éléonore devait croire.
Avant son départ, j’avais glissé dans la poche intérieure de sa veste un petit enregistreur synchronisé avec mon ordinateur. Son téléphone transmettait également sa position et le son en temps réel.
Julien baissa les yeux vers moi.
« Si elle comprend ce qu’on fait… »
« Elle comprendra trop tard. »
Il regarda le berceau.
Notre bébé dormait paisiblement.
Puis ses yeux revinrent vers moi.
« Je suis désolé, Claire. »
Je ne répondis pas.
Ce n’était pas le moment des excuses.
« Fais-la parler. Ne l’accuse pas trop vite. Laisse-la croire que tu veux encore sauver la famille. »
Il hocha la tête.
« Et Damien ? »
« Il parlera si ta mère commence à lui faire porter la responsabilité. »
Julien eut un sourire sans joie.
« Tu les connais mieux que moi. »
« Non. J’ai simplement commencé à les regarder pendant que toi, tu choisissais de ne pas le faire. »
Il encaissa la phrase sans protester.
Puis il partit.
À dix heures douze, le son de son enregistreur apparut sur mon ordinateur.
La maison familiale des Delcourt était étrangement silencieuse.
J’entendis des pas.
Puis la voix d’Éléonore.
« Enfin. »
Julien ne répondit pas immédiatement.
« Où est Damien ? »
« Dans le salon. »
Quelques secondes plus tard, une troisième voix entra dans l’enregistrement.
Damien.
« Tu as laissé Claire seule ? »
« Elle est à l’hôpital. »
« Avec le bébé ? »
Julien laissa passer une seconde.
« Oui. »
Éléonore souffla de soulagement.
Elle pensait encore que l’enfant était accessible.
Je serrai les dents.
« Écoute-moi bien, Julien », commença-t-elle. « Tout peut encore être réparé. Claire est fatiguée, confuse, elle interprète mal certaines choses. Si elle retire ses accusations, nous pouvons expliquer le reste. »
« Le reste ? »
« Les enregistrements. Les documents. Cette histoire grotesque de faux diagnostic. »
« Grotesque ? »
« Laurent a commis quelques maladresses. »
Dans ma chambre, je retins mon souffle.
Julien jouait parfaitement son rôle.
« Et Damien ? »
Un silence.
Éléonore répondit :
« Damien a voulu aller trop vite. »
Je vis exactement ce qui allait se produire.
Elle commençait déjà à distribuer les fautes.
Damien le comprit lui aussi.
« Pardon ? »
« Tu as forcé Claire à signer alors que je t’avais dit qu’il fallait éviter toute scène. »
« Tu m’avais ordonné d’obtenir sa signature avant le retour de Julien ! »
Voilà.
Première fissure.
Julien ne dit rien.
Éléonore répondit d’une voix plus froide.
« Fais attention à ce que tu dis. »
« Non. J’en ai assez. Toute cette opération venait de toi. Laurent, les infirmières, l’évaluation psychiatrique… tout. »
Je lançai immédiatement une copie supplémentaire de l’enregistrement vers mon espace sécurisé.
Éléonore baissa la voix.
« Tu oublies qui a protégé tes comptes. »
Damien se tut.
Puis :
« Et toi, tu oublies qui a déplacé l’argent de la fondation pour payer Laurent. »
Mon cœur accéléra.
Ils venaient eux-mêmes de relier les deux dossiers.
La fraude financière.
Et le complot contre moi.
Julien parla enfin.
« Combien ? »
« De quoi parles-tu ? » demanda Éléonore.
« Combien d’argent avez-vous détourné ? »
Le silence devint lourd.
Puis Damien éclata.
« Ne fais pas semblant d’être innocent. Ton nom est sur chaque rapport annuel. »
« Parce que vous me faisiez signer des comptes falsifiés. »
Éléonore intervint.
« Et tu les signais volontiers. »
La phrase frappa Julien de plein fouet.
Même à travers l’enregistrement, je l’entendis respirer plus difficilement.
« Tu savais que je ne les lisais pas. »
« Bien sûr que je le savais. »
Sa mère eut presque un rire.
« C’est précisément pour cela que tu étais utile. »
Je fermai les yeux.
La phrase de l’enregistrement de Sophie revenait exactement sous une autre forme.
Julien ne bougea pas.
« Et Claire ? »
La voix d’Éléonore se durcit.
« Claire était devenue un problème. »
« Parce qu’elle regardait les comptes ? »
« Parce qu’elle posait des questions. »
« Alors tu as décidé de la faire interner. »
« Temporairement. »
Je sentis un froid me traverser.
Elle venait de l’admettre.
Julien poursuivit.
« Et de prendre notre enfant. »
Cette fois, Éléonore hésita.
« Le bébé garantissait qu’elle coopérerait. »
Je dus fermer les yeux une seconde.
Même en connaissant la vérité, l’entendre de sa propre bouche me donna envie de vomir.
Damien marcha brusquement dans la pièce.
« Ça suffit. Julien, donne-nous les copies. Claire retire sa plainte, nous corrigeons le dossier médical et tout s’arrête. »
« Et si elle refuse ? »
Damien ne répondit pas.
Éléonore, elle, répondit.
« Alors elle perdra bien plus qu’elle ne l’imagine. »
Julien prit une inspiration.
« Vous pensez encore pouvoir lui prendre le bébé ? »
« Si nécessaire. »
« Après tout ce qu’elle possède contre vous ? »
Silence.
Puis Éléonore demanda très doucement :
« Qu’est-ce qu’elle possède exactement ? »
Voilà la question qu’elle n’aurait pas dû poser.
Julien avait réussi.
Elle ne savait pas jusqu’où nous étions allés.
Il répondit :
« Assez. »
J’entendis soudain une chaise racler le sol.
Damien.
« Ton téléphone. »
Julien ne répondit pas.
« Pose ton téléphone sur la table. »
Mon corps se raidit.
La transmission vacilla légèrement.
Puis j’entendis Damien s’approcher.
« Pourquoi ? » demanda Julien.
« Parce que je ne te fais pas confiance. »
Éléonore intervint.
« Damien, calme-toi. »
« Non. Il est venu ici trop tranquillement. »
Le bruit d’un vêtement froissé.
Puis Julien :
« Ne me touche pas. »
La transmission se coupa.
Mon écran devint silencieux.
Pendant deux secondes, je ne bougeai plus.
Puis l’enregistreur secondaire reprit.
Ils avaient probablement pris son téléphone.
Mais pas trouvé l’appareil dans sa veste.
Damien parlait plus loin.
« Il enregistrait peut-être. »
Éléonore répondit :
« Alors trouve ce qu’il a sur lui. »
Je saisis mon propre téléphone.
Tout ce que nous avions prévu reposait sur un principe simple : si la réunion tournait mal, Julien devait sortir immédiatement.
Mais je savais maintenant qu’ils n’allaient pas le laisser partir tranquillement.
Puis une nouvelle voix apparut.
Laurent.
Je me figeai.
Il était donc là.
Pas un nouvel élément.
Le dernier membre du même cercle.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-il.
Damien répondit :
« Julien sait pour les paiements. Claire a les enregistrements. »
Un silence.
Laurent murmura :
« Alors il faut détruire les dossiers avant qu’ils ne soient saisis. »
Éléonore répondit immédiatement :
« Les originaux sont où ? »
« Une partie à mon cabinet. Le reste sur le serveur de la fondation. »
J’ouvris le dossier que j’avais préparé.
Le témoignage de Sophie.
Les copies financières.
L’enregistrement de la chambre.
La falsification du dossier psychiatrique.
Et maintenant, cette conversation.
Je n’avais plus besoin d’attendre.
Je lançai l’envoi.
Pas à la presse.
Pas à la famille.
Aux autorités compétentes et au service juridique de l’hôpital, avec les fichiers sources, leurs métadonnées et plusieurs copies sécurisées.
Puis j’envoyai un seul message à Julien.
**C’est fait. Sors.**
Quelques secondes plus tard, je l’entendis dire :
« C’est terminé. »
Éléonore rit.
« Tu n’as aucune idée de ce que tu racontes. »
« Si. »
Sa voix était calme.
« Claire vient d’envoyer tout le dossier. »
Le silence qui suivit fut différent de tous les autres.
Cette fois, ce n’était plus de l’arrogance.
C’était de la peur.
Éléonore murmura :
« À qui ? »
Julien répondit :
« À des gens que tu ne peux pas faire taire. »
Puis Damien cria :
« Prenez son téléphone ! »
Un bruit violent éclata.
Une table fut renversée.
La transmission devint chaotique.
Et juste avant que le son ne coupe complètement, j’entendis Éléonore hurler une phrase qui confirma que son empire venait enfin de comprendre ce qui lui arrivait.
« Détruisez tout avant qu’ils arrivent ! »
Mais il était déjà trop tard.
Parce que cette fois, chaque mot venait également d’être enregistré.
À suivre — cliquez sur la Partie 9 pour lire la fin.







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