Je fixai la notification pendant plusieurs secondes.
**Copie distante terminée. Fichiers transférés.**
Julien s’approcha.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Je verrouillai aussitôt l’écran.
« Que les enregistrements ne peuvent plus disparaître. »
Il fronça les sourcils.
« Tu les as envoyés à qui ? »
« Pas à quelqu’un que ta mère peut acheter. »
Son visage se durcit.
Je savais qu’il voulait insister, mais il finit par se taire.
C’était nouveau.
Pendant des années, Julien avait cru qu’il suffisait de poser une question pour obtenir une réponse. Il avait grandi dans une famille où l’argent ouvrait toutes les portes et où le silence des autres était interprété comme une forme d’obéissance.
Cette nuit-là, pour la première fois, il comprit que je pouvais avoir des secrets qui n’appartenaient pas aux Delcourt.
Je désignai les documents posés sur la table.
« Photographie chaque page. »
« Pourquoi ? Ils sont ici. »
« Ils ne le resteront peut-être pas. »
Il sortit immédiatement son téléphone.
Page après page, il photographia les formulaires.
Consentement pour une garde temporaire.
Demande d’évaluation psychiatrique.
Autorisation permettant à Éléonore d’obtenir certaines informations concernant mon bébé.
Et, tout au fond de la chemise, un document que je n’avais encore jamais vu.
Julien s’arrêta.
« Claire… »
Je tendis la main.
Il me donna la feuille.
Le titre me glaça.
**Demande de transfert vers une unité psychiatrique spécialisée.**
La date figurant au bas du document remontait à trois semaines avant mon accouchement.
Trois semaines.
Ils n’avaient donc pas improvisé.
Ils avaient préparé ma disparition bien avant mon entrée à la maternité.
Julien lut par-dessus mon épaule.
« Pourquoi est-ce que mon nom apparaît ici ? »
Je baissai les yeux.
Dans la rubrique destinée au conjoint figurait une signature.
La sienne.
Julien resta silencieux.
Puis il secoua lentement la tête.
« Je n’ai jamais signé ça. »
Je levai les yeux vers lui.
« Tu en es certain ? »
« Oui. »
Sa voix se brisa.
« Claire, je signe énormément de documents au bureau, mais ça… jamais. »
Je regardai de nouveau la signature.
Elle était presque parfaite.
Presque.
Mais j’avais passé assez d’années à analyser de faux contrats et des dossiers maquillés pour reconnaître ce genre de détail.
« Ce n’est pas ta signature. »
Julien se rapprocha.
« Comment tu peux le savoir ? »
Je lui montrai la dernière lettre de son nom.
« Tu termines toujours le “t” par un trait vers le bas. Là, il remonte. »
Il me regarda comme s’il me découvrait pour la première fois.
« Tu avais remarqué ça ? »
« C’était mon métier, Julien. Remarquer ce que les autres ne regardent pas. »
Il s’assit lentement dans le fauteuil près du lit.
La colère avait disparu de son visage.
À sa place, je vis quelque chose de plus difficile à supporter.
La honte.
« Depuis combien de temps tu les soupçonnes ? »
Je regardai le plafond.
« Ta mère ? Depuis ma grossesse. »
« Et Damien ? »
« Plus récemment. »
« Et Laurent ? »
Je pris quelques secondes.
« Depuis qu’il a essayé de me prescrire un traitement dont je n’avais pas besoin. »
Julien releva brusquement la tête.
« Quel traitement ? »
« Des anxiolytiques. »
« Tu m’avais dit que tu refusais de les prendre parce que tu avais peur pour le bébé. »
« C’est vrai. Mais je ne t’ai jamais dit qu’Éléonore avait insisté pour que Laurent augmente la dose. »
Julien ferma les yeux.
Je vis ses mâchoires se contracter.
« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »
La question me fit presque rire.
Mais je n’avais plus assez de force pour être cruelle.
« Parce que chaque fois que je te parlais de ta mère, tu disais que j’exagérais. »
Il ne répondit rien.
Cette fois, il n’essaya même pas de se défendre.
Quelqu’un frappa à la porte.
Julien se leva immédiatement.
Une infirmière que je n’avais jamais vue entra.
Elle devait avoir une cinquantaine d’années, les cheveux gris attachés soigneusement derrière la tête.
« Madame Delcourt ? Je suis Véronique Martin, cadre infirmière de nuit. »
Je hochai la tête.
Elle regarda Julien.
« Monsieur Delcourt, pourriez-vous attendre dehors quelques minutes ? »
Il hésita.
Je lui fis signe d’y aller.
Lorsque la porte se referma, Véronique s’approcha de mon lit.
Elle ne parla pas immédiatement.
Puis elle sortit une petite enveloppe pliée de sa poche.
« Je pense que ceci vous appartient. »
À l’intérieur se trouvait une carte mémoire.
Mon souffle se bloqua.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
« Une aide-soignante me l’a remise il y a environ vingt minutes. Elle l’avait trouvée dans la poche d’une des deux infirmières qui étaient avec vous cet après-midi. »
Je sentis mon ventre se nouer.
« Pourquoi me la donner ? »
Véronique baissa la voix.
« Parce que cette infirmière vient de quitter l’hôpital sans terminer son service. »
« Laquelle ? »
« Sophie Marceau. »
Le nom ne me disait rien.
« Elle travaillait dans ma chambre ? »
« Officiellement, non. »
Je la regardai fixement.
« Elle n’était pas affectée à ce service. »
Véronique acquiesça.
« Exactement. »
Un frisson me traversa.
Donc Éléonore n’avait pas seulement influencé le personnel.
Elle avait fait entrer des personnes qui n’auraient jamais dû se trouver près de moi.
« Qu’y a-t-il sur cette carte ? »
« Je ne sais pas. Mais je pense que quelqu’un voulait la sortir de l’hôpital. »
Elle me tendit l’enveloppe.
« Je vous conseille de ne pas la consulter sur un appareil appartenant à votre famille. »
Je la pris.
« Merci. »
Elle se dirigea vers la porte, puis s’arrêta.
« Madame Delcourt… »
Je levai les yeux.
« Votre dossier médical a été modifié trois fois aujourd’hui. »
Je sentis mon sang se refroidir.
« Modifié comment ? »
« Plusieurs observations concernant votre état psychologique ont été ajoutées rétroactivement. »
Je serrai la carte mémoire entre mes doigts.
« Par qui ? »
Véronique hésita.
« Les identifiants utilisés appartiennent au docteur Laurent. »
Puis elle sortit.
Quelques secondes plus tard, Julien rentra.
Je cachai immédiatement la carte sous mon oreiller.
Pas parce que je pensais qu’il était encore leur complice.
Mais parce que je n’étais pas encore certaine de ce qu’il ferait lorsqu’il comprendrait jusqu’où sa famille était allée.
« Qu’est-ce qu’elle voulait ? » demanda-t-il.
« Vérifier mon état. »
Je détestais mentir.
Mais j’avais appris une chose pendant mes années d’enquête financière.
On ne révélait jamais toutes ses preuves avant de savoir qui se trouvait réellement de son côté.
Julien reprit son téléphone.
« J’ai appelé l’administration. Les deux infirmières ne doivent plus entrer ici. J’ai aussi demandé une copie complète de ton dossier. »
Je le regardai.
« Et ta mère ? »
« Elle vient de quitter l’étage avec Damien. »
Je savais qu’Éléonore n’abandonnait jamais.
Si elle partait, c’était parce qu’elle préparait autre chose.
Mon téléphone vibra de nouveau.
Cette fois, ce n’était pas une notification automatique.
Un message venait d’arriver d’un numéro que je n’avais pas enregistré.
**Claire, ne faites confiance à personne. Le dossier psychiatrique n’est qu’une partie du plan. Vérifiez les comptes de la Fondation Delcourt. Commencez par les versements au docteur Laurent.**
Je relus le message.
Puis une seconde ligne apparut.
**Et surtout, ne dites pas à Julien que je vous ai contactée.**
Je levai lentement les yeux vers mon mari.
Il se tenait à moins d’un mètre de moi.
« Claire ? »
Je verrouillai l’écran.
« Rien. »
Mais à cet instant précis, je compris que la guerre ne concernait plus seulement la garde de mon enfant.
Quelqu’un, quelque part, venait de me montrer la porte d’entrée vers quelque chose de beaucoup plus vaste.
Et cette fois, je n’avais plus l’intention de rester couchée dans un lit pendant que les Delcourt décidaient de mon avenir.
À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.







No comments yet