Je restai quelques secondes incapable de répondre.
Un quatrième homme.
Dix-sept années effacées des rapports, des procès-verbaux et de l’histoire officielle de Moreau Maritime.
« Quel était son nom ? »
À l’autre bout de la ligne, Laurent Mercier inspira lentement.
« Pas au téléphone. »
« Mon père est déjà en route quelque part. Je n’ai plus le luxe d’attendre. »
« Justement. Si Philippe cherche à me retrouver, cela signifie qu’il sait que vous avez ouvert le coffre. Et s’il sait cela, il sait aussi que je peux encore le détruire. »
Marguerite se rapprocha de moi.
« Demandez-lui où nous pouvons le rencontrer. »
Je répétai la question.
Mercier resta silencieux quelques secondes.
Puis il me donna une adresse.
Pas celle laissée par ma grand-mère.
Une petite maison située à l’écart de la route, au sud de Rochefort, appartenant autrefois à sa sœur.
« Venez avec Marguerite Delmas. Personne d’autre. »
Je regardai Élodie.
Elle comprit immédiatement.
« Je reste ici. »
Sa voix était méconnaissable.
Plus de colère.
Plus de mise en scène.
Seulement une fatigue immense.
Avant que je monte dans la voiture, elle me retint.
« Camille… »
Je me retournai.
Elle baissa les yeux.
« Si tu découvres que papa a fait quelque chose de vraiment grave… ne me protège pas. »
Je restai immobile.
« Je n’avais pas prévu de le faire. »
Elle acquiesça.
Pour la première fois de la soirée, nous nous comprîmes parfaitement.
La route jusqu’à Rochefort se fit presque entièrement dans le silence.
Marguerite travaillait sur son téléphone, transmettant des instructions au service juridique et demandant que toutes les archives relatives au Varenne soient préservées immédiatement.
Moi, je relisais les photographies des documents du coffre.
Les paiements.
Les courriels.
Les contrats.
Une chose commençait à apparaître.
Les versements à Laurent Mercier n’étaient pas réguliers.
Ils augmentaient chaque fois qu’un événement important concernait Philippe.
Sa prise de contrôle opérationnel de Moreau Maritime.
L’achat de la maison de Saint-Martin.
La création de plusieurs structures liées à la fondation.
Puis, plus récemment, le mariage d’Élodie.
Je montrai la chronologie à Marguerite.
« Ce ne sont pas des paiements destinés simplement à acheter son silence. »
Elle examina l’écran.
« Vous pensez qu’il réclamait davantage d’argent lorsqu’il sentait Philippe vulnérable. »
« Ou lorsqu’il découvrait quelque chose de nouveau. »
La maison apparut derrière une rangée d’arbres un peu après minuit.
Petite.
Volets fermés.
Aucune lumière visible depuis la route.
Le chauffeur resta dans la voiture tandis que Marguerite et moi avancions jusqu’à la porte.
Je frappai trois fois.
Rien.
Puis un verrou glissa.
L’homme qui ouvrit avait environ soixante ans.
Je reconnus immédiatement son visage.
Vieilli.
Amaigri.
Mais c’était bien l’homme de la photographie prise devant le Varenne.
Laurent Mercier.
Son regard descendit jusqu’à la petite clé que je tenais encore.
Il pâlit.
« Vous lui ressemblez. »
« À ma grand-mère ? »
« Plus que vous ne le pensez. »
Il nous fit entrer et verrouilla aussitôt la porte.
La maison semblait inhabitée.
Pas de photographies personnelles.
Pas de vêtements.
Seulement une table, trois chaises et une vieille sacoche en cuir posée près du mur.
Mercier resta debout.
« Vous avez trouvé sa lettre ? »
« Oui. »
« Et les dossiers ? »
« Oui. »
« Alors Éléonore a gagné. »
Je secouai la tête.
« Trois personnes sont mortes et presque un million d’euros vient de disparaître. Je ne suis pas certaine que le mot “gagner” soit approprié. »
Il baissa les yeux.
« Vous avez raison. »
Je posai la photographie sur la table.
« Qui était le quatrième homme ? »
Mercier regarda longtemps la photo.
Puis il prit la sacoche en cuir.
« Avant de répondre, vous devez comprendre ce qui s’est réellement passé sur le Varenne. »
Il en sortit un dossier jauni.
Sur la couverture figurait une date correspondant à celle de l’accident.
**RAPPORT INTERNE — VERSION ORIGINALE**
Marguerite inspira brusquement.
« C’est votre rapport. »
« Celui que Philippe pensait avoir détruit. »
Il ouvrit le dossier.
« Le matin de l’incendie, une équipe technique avait signalé une fuite dans un circuit d’alimentation. Le navire aurait dû être immobilisé immédiatement. »
« Mais il ne l’a pas été », dis-je.
Mercier secoua la tête.
« Philippe préparait un contrat important. Tout retard lui aurait coûté plusieurs millions et aurait fragilisé sa prise de contrôle de l’entreprise. »
Je sentis déjà la réponse.
« Il a ordonné de continuer. »
« Oui. »
Marguerite ferma les yeux.
Mercier poursuivit.
« Les trois hommes officiellement morts avaient été envoyés dans la zone technique pour effectuer une réparation provisoire. Mais ils n’étaient pas seuls. »
Il tourna plusieurs pages.
Une liste de personnel apparut.
Quatre noms étaient inscrits.
Trois avaient été entourés en rouge.
Le quatrième avait été barré au stylo noir.
**Gabriel Fournier.**
« Qui était-il ? »
Mercier s’assit enfin.
« Un ingénieur indépendant engagé deux semaines auparavant. Il avait été chargé d’examiner plusieurs anomalies mécaniques sur le Varenne. »
« Il est mort lui aussi ? »
Mercier me regarda.
« Non. »
Je sentis mon cœur accélérer.
« Il a survécu ? »
« Il est sorti de la salle des machines quelques minutes avant l’explosion. Gravement blessé, mais vivant. »
Marguerite fronça les sourcils.
« Pourquoi son nom n’apparaît-il dans aucun rapport officiel ? »
Mercier sortit une seconde feuille.
« Parce que Philippe l’a fait retirer. »
Je regardai le document.
En bas figurait la signature de mon père.
Une instruction interne demandant la correction de la liste du personnel présent sur le navire au moment de l’accident.
« Pourquoi ? »
Mercier ouvrit la bouche.
Puis la referma.
« Parce que Gabriel avait enregistré la conversation qui avait précédé l’explosion. »
La phrase d’Élodie me revint immédiatement.
**Quelqu’un avait retrouvé un enregistrement.**
« Il avait une copie ? »
« Oui. »
« Et Philippe parlait dessus ? »
Mercier acquiesça.
« On l’entend ordonner au responsable technique de maintenir le système en fonctionnement malgré l’alerte. On l’entend aussi dire que si l’équipe refusait d’entrer, elle serait remplacée le lendemain. »
Je sentis une nausée monter.
Ce n’était plus une négligence abstraite.
Mon père avait su.
Il avait choisi.
Trois hommes avaient payé ce choix de leur vie.
« Pourquoi Gabriel n’a-t-il jamais témoigné ? »
Mercier me fixa.
« Parce qu’après l’accident, il avait peur. Il était blessé. Il avait une femme enceinte. Et Philippe lui a proposé beaucoup d’argent. »
Je regardai les paiements.
« Les fonds de la fondation ? »
« Pas au début. Les premiers versements venaient de sociétés contrôlées directement par Philippe. Mais quand ses besoins financiers ont augmenté, il a commencé à utiliser des structures liées à Moreau Maritime, puis à la fondation. »
Marguerite posa la main sur le dossier.
« Et vous ? Pourquoi vous a-t-il payé ? »
Mercier eut un sourire amer.
« Parce que j’avais découvert Gabriel pendant l’audit. »
Il tourna une page.
La première était numérotée 1.
La suivante portait le numéro 3.
Je compris.
« La seconde page. »
Mercier hocha la tête.
Puis il sortit une feuille pliée d’une enveloppe séparée.
Page 2.
Tout y était.
Le nom de Gabriel.
Le témoignage recueilli à l’hôpital.
L’ordre de Philippe.
Et la mention d’un enregistrement audio existant.
« Philippe vous a forcé à la retirer du rapport ? »
« Il m’a menacé. Ensuite il m’a payé. »
Sa voix se brisa légèrement.
« J’ai accepté. »
Il ne chercha pas d’excuse.
« Pendant dix-sept ans, je me suis raconté que j’avais protégé ma famille. En réalité, j’ai aidé un homme puissant à enterrer trois morts. »
Je regardai la page.
« Grand-mère savait ? »
« Elle a découvert la falsification plus tard. »
« Pourquoi n’a-t-elle pas dénoncé Philippe ? »
Mercier resta silencieux.
Cette fois, son hésitation m’inquiéta davantage que toutes les autres.
« Pourquoi ? »
Il sortit une petite clé USB de sa poche.
« Parce qu’elle n’avait pas l’enregistrement. Seulement mon témoignage et des copies partielles. Philippe aurait prétendu que je mentais pour obtenir de l’argent. »
« Et Gabriel ? »
« Disparu. »
« Mort ? »
« Je ne le crois pas. »
Je me levai.
« Alors où est-il ? »
Mercier posa la clé USB devant moi.
« Pendant quinze ans, je ne savais pas. Puis, il y a deux ans, j’ai reçu ceci. »
Marguerite prit la clé mais ne l’inséra pas immédiatement.
« De Gabriel ? »
« Aucune signature. Mais le fichier contenait trente-sept secondes de l’enregistrement original. »
Mon cœur battait dans mes tempes.
« C’est pour ça que vous avez rencontré mon père à Saint-Martin. »
Mercier acquiesça.
« Je lui ai dit que l’enregistrement existait encore. »
« Et vous avez demandé plus d’argent. »
Il ne nia pas.
« J’avais peur. Et j’étais lâche. »
« Où est l’enregistrement complet ? »
« Je ne l’ai jamais eu. »
Une vibration coupa la conversation.
Le téléphone de Mercier.
Il regarda l’écran.
Son visage se décomposa.
« Quoi ? »
Il me montra le message.
Un numéro inconnu.
**Vous auriez dû rester silencieux.**
Marguerite se leva immédiatement.
« Nous partons. »
Mais Mercier ne bougea pas.
Il regardait par la fenêtre.
Je suivis son regard.
Au bout de la petite route, deux phares venaient d’apparaître.
Une voiture s’arrêta à une cinquantaine de mètres de la maison.
Marguerite appela aussitôt la sécurité.
Je pris mon téléphone.
Puis un autre message arriva.
Cette fois sur le mien.
Un fichier audio.
Aucun texte.
Aucun expéditeur identifiable.
Seulement une pièce jointe de trente-sept secondes.
Je regardai Mercier.
« Vous venez de me l’envoyer ? »
Il secoua lentement la tête.
Je lançai le fichier.
Un souffle métallique remplit la pièce.
Puis une voix plus jeune, mais immédiatement reconnaissable.
Celle de Philippe.
« Vous maintenez le circuit ouvert. Je ne veux aucun retard. »
Une autre voix répondit :
« Monsieur Moreau, il y a un risque d’incendie. »
Puis mon père, froidement :
« Alors réparez-le. Mais le Varenne ne s’arrête pas. »
Le fichier se termina.
Personne ne parla.
Je regardai l’écran.
Le message contenait maintenant une seconde pièce jointe.
Une photographie récente.
Un homme plus âgé se tenait devant une marina.
Sous l’image, une seule phrase :
**Je m’appelle Gabriel Fournier. Si vous avez reçu ceci, Philippe sait probablement déjà que je suis vivant.**
Puis un dernier message apparut.
**Ne faites confiance à personne qui vous dit que l’argent disparu était destiné à moi. Philippe préparait autre chose. Et cette chose concerne Moreau Maritime aujourd’hui.**
Je relevai les yeux vers Marguerite.
Dehors, les phares s’éteignirent.
Et je compris que le passé du Varenne n’était pas seulement en train de rattraper mon père.
Quelqu’un venait de nous prévenir que le véritable danger se trouvait encore dans le présent.
**La suite — cliquez sur la Partie 8 pour continuer.**







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