La voiture resta immobile dans l’obscurité.
Aucune portière ne s’ouvrit.
Aucune silhouette n’apparut.
Puis, après presque une minute, les phares se rallumèrent et le véhicule repartit lentement dans la direction opposée.
Marguerite ne quitta pas la fenêtre des yeux.
« Il faut partir. Maintenant. »
Mercier attrapa sa sacoche.
« Non. »
Je me tournai vers lui.
« Quoi ? »
« Si Philippe voulait me faire peur, il vient d’y parvenir. Mais si nous partons tous en courant, nous lui donnons exactement ce qu’il veut : du temps. »
Je regardai le dernier message de Gabriel.
**Philippe préparait autre chose. Et cette chose concerne Moreau Maritime aujourd’hui.**
Ce n’était plus seulement une affaire ancienne.
Quelque chose était en cours.
Je me tournai vers Marguerite.
« Les trois sociétés portuaires dont Antoine a parlé. Elles négocient quoi avec Moreau Maritime ? »
Son expression se durcit.
« Une opération de cession d’actifs. »
« Quels actifs ? »
« Deux terminaux logistiques, des participations dans plusieurs entrepôts et certains droits d’exploitation. »
« Valeur ? »
« Plusieurs dizaines de millions d’euros. »
Je sentis le piège se refermer.
« Et qui devait approuver ? »
Marguerite prit son téléphone.
« Le conseil devait voter lundi. »
Nous étions samedi soir.
Philippe n’avait donc pas seulement voulu m’exclure de la famille.
Il avait voulu le faire juste avant une opération majeure.
Je compris alors pourquoi le compte d’Aster avait été vidé la veille.
« Les sociétés qu’Antoine a citées ne sont pas seulement des partenaires. »
Marguerite me regarda.
« Vous pensez que Philippe possède indirectement des intérêts dedans. »
« Je pense qu’il allait utiliser l’argent détourné pour les contrôler, puis faire racheter leurs actifs par Moreau Maritime à un prix artificiel. »
Mercier secoua la tête.
« Ce serait énorme. »
« Et très rentable pour quelqu’un qui connaît le vote à l’avance. »
Je pris mon téléphone.
« Il faut bloquer le conseil de lundi. »
Marguerite composait déjà un numéro.
« Je peux demander une suspension d’urgence, mais il nous faut davantage que des soupçons. »
Gabriel venait peut-être de nous donner ce davantage.
Je répondis au numéro inconnu.
**Je suis Camille Moreau. Si vous voulez que j’arrête ce que Philippe prépare, dites-moi où regarder.**
La réponse arriva moins d’une minute plus tard.
**Le contrat Orphée. Annexe 7. Regardez les bénéficiaires après le troisième niveau.**
Marguerite releva brusquement la tête.
« Orphée ? »
« Vous connaissez ? »
« C’est le nom interne de l’opération de lundi. »
Elle appela le directeur juridique de Moreau Maritime et exigea l’accès immédiat au dossier complet.
Dix minutes plus tard, les documents arrivaient sur sa tablette.
Nous ouvrîmes l’annexe 7.
Au premier niveau apparaissaient trois sociétés françaises.
Au deuxième, deux holdings luxembourgeoises.
Au troisième, une structure enregistrée au nom d’un fonds privé.
Marguerite zooma.
« Il faut le registre des bénéficiaires. »
Quelques recherches internes plus tard, un nom apparut.
Pas Philippe.
Pas Antoine.
Pas Élodie.
**Horizon Atlantique Gestion.**
Je reconnus immédiatement ce nom.
Il figurait sur l’un des dossiers du coffre.
Je retournai à mes photographies.
Un ancien paiement de la fondation.
Puis un autre.
Et encore un.
« Voilà où passait une partie de l’argent. »
Marguerite comprit aussitôt.
« Philippe alimentait une structure qui achetait indirectement des participations dans les sociétés avec lesquelles Moreau Maritime allait conclure. »
Mercier me regarda.
« Et lundi, il aurait fait voter l’entreprise pour acheter à prix fort des actifs qu’il contrôlait lui-même. »
Je sentis une colère froide remplacer la peur.
Les trois morts du Varenne avaient été le début.
Les paiements à Mercier avaient permis à Philippe de préserver sa position.
Puis, année après année, l’impunité avait grandi avec lui.
Il n’essayait plus seulement de cacher le passé.
Il utilisait désormais l’entreprise comme si elle lui appartenait personnellement.
Marguerite fit défiler les documents.
« Camille… regardez ça. »
Une procuration.
Datée de la veille.
Philippe avait obtenu l’autorisation de signer certains actes préparatoires avant le vote définitif.
Mais une seconde signature figurait au bas du document.
Élodie.
Je fermai les yeux.
« Appelez-la. »
Elle décrocha presque immédiatement.
« Camille ? »
« Tu as signé une procuration hier pour l’opération Orphée. »
Silence.
« Oui. Papa m’a dit que c’était une formalité avant la réunion de lundi. »
« Est-ce que tu as lu les annexes ? »
« Non. »
J’entendis sa respiration changer.
« Pourquoi ? »
« Parce que l’une des sociétés bénéficiaires semble liée à une structure financée avec l’argent de la fondation. »
Élodie ne répondit pas.
Puis elle murmura :
« Mon Dieu. »
« Où est papa ? »
« Je ne sais pas. Mais Antoine vient de m’appeler. »
« Qu’est-ce qu’il voulait ? »
« Il a retrouvé son frère. »
Je me redressai.
« Et ? »
« Son frère affirme que le compte d’Aster n’a pas été vidé par lui. Il a reçu un ordre signé électroniquement depuis un accès administratif de la fondation. »
Marguerite me regarda.
« Quel accès ? »
Élodie hésita.
« Le mien. »
Je sentis mon estomac se contracter.
« Tu as autorisé le transfert ? »
« Non ! »
Sa voix éclata.
« Je n’ai jamais vu cette opération. »
« Qui connaissait tes codes ? »
Silence.
Puis :
« Papa. »
Tout s’alignait.
Philippe avait utilisé Élodie comme couverture.
Si tout fonctionnait, il contrôlait l’argent.
Si quelque chose échouait, les signatures conduisaient vers elle.
Je serrai le téléphone.
« Écoute-moi. Ne supprime rien. Sauvegarde tous tes messages avec lui. Les courriels, les instructions, les fichiers qu’il t’a envoyés. Tout. »
« Camille… »
Elle se mit à pleurer.
« Il m’a préparée comme coupable, n’est-ce pas ? »
Je ne pouvais pas lui mentir.
« Oui. Je crois que oui. »
Un silence déchirant suivit.
Puis sa voix devint soudain plus ferme.
« Alors je vais te donner quelque chose. »
« Quoi ? »
« Il garde un ordinateur dans le bureau de Saint-Martin. Celui qu’il m’interdisait d’utiliser. Il m’a demandé cet après-midi de faire disparaître une clé USB qui se trouvait dans le tiroir inférieur. »
Marguerite et moi échangeâmes un regard.
« Tu l’as détruite ? »
« Non. »
Je retins mon souffle.
« Où est-elle ? »
« Dans mon sac. »
Moins d’une heure plus tard, nous étions de retour à La Rochelle.
Élodie nous attendait dans une salle privée de l’hôtel.
Sa robe de mariée avait disparu.
Elle portait un pantalon noir et une veste empruntée à une amie.
Lorsqu’elle me tendit la clé USB, sa main tremblait.
« S’il y a quelque chose là-dessus, je veux savoir. »
Nous branchâmes la clé sur un ordinateur isolé fourni par le service juridique.
Il n’y avait que cinq fichiers.
Trois tableaux.
Un contrat.
Et une vidéo.
Je lançai la vidéo.
Philippe apparut dans son bureau de Saint-Martin.
La date remontait à quatre mois.
Il parlait avec un homme que je ne connaissais pas.
La caméra semblait avoir été laissée allumée par accident.
« Lundi, dit Philippe, Moreau Maritime rachète les actifs. Une fois le vote passé, Horizon Atlantique encaisse, et tout le monde sort proprement. »
L’homme répondit :
« Et si le conseil pose des questions sur les bénéficiaires ? »
Philippe sourit.
« Il ne les posera pas. Et si Camille devient un problème, elle sera déjà sortie de la famille avant le vote. »
À côté de moi, Élodie porta une main à sa bouche.
La vidéo continuait.
L’homme demanda :
« Et votre fille ? »
Philippe ne demanda même pas laquelle.
« Élodie a signé tout ce dont j’ai besoin. Si quelqu’un cherche un responsable, les documents mèneront à elle. »
Élodie ferma les yeux.
Je crus qu’elle allait s’effondrer.
Puis Philippe prononça une dernière phrase.
« Après lundi, je vends mes positions indirectes et je quitte le conseil. Personne ne remontera jusqu’au Varenne. »
Marguerite arrêta la vidéo.
Personne ne parla.
Nous n’avions plus des soupçons.
Nous avions le mécanisme.
Le mobile.
Les signatures.
La tentative de dissimulation.
Et surtout, nous avions Philippe enregistrant lui-même son plan.
Je pris mon téléphone.
« Convoquez le conseil demain matin. Réunion d’urgence. »
Marguerite hocha la tête.
« Et Philippe ? »
Je regardai la vidéo figée sur son visage.
« Invitez-le. »
Élodie me fixa.
« Pourquoi lui donner une chance de venir ? »
Je remis lentement la clé USB dans son étui.
« Parce que pendant toute cette histoire, papa a gagné en contrôlant ce que les autres savaient et quand ils l’apprenaient. »
Je me levai.
« Demain, il entrera dans une salle en pensant encore qu’il peut mentir. »
À cet instant, mon téléphone vibra.
Gabriel.
Un seul message.
**Je viendrai témoigner.**
Puis un second.
**Mais avant le conseil, demandez à Philippe ce qu’il a fait du rapport médical des trois hommes morts. Ce document prouve qu’il a menti dès la première heure.**
Je regardai Marguerite.
Le passé, le présent et l’argent détourné venaient enfin de se rejoindre.
Il ne restait plus qu’à mettre Philippe face à tout ce qu’il avait passé dix-sept ans à enterrer.
Et cette fois, les caméras ne seraient pas là pour m’humilier.
Elles seraient là pour l’empêcher de réécrire la vérité.
**La suite — cliquez sur la Partie 9 pour lire la fin.**







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