Divertissement

Deux mois après notre divorce, j’ai retrouvé Manon seule dans un couloir d’hôpital… puis elle m’a révélé ce qu’elle traversait en silence

Manon garda les yeux fixés sur nos mains pendant quelques secondes.

Puis elle retira doucement la sienne.

Ce simple geste me fit plus mal que je ne voulais l’admettre.

« J’ai une leucémie, Julien. »

Je crus d’abord avoir mal entendu.

Autour de nous, le couloir continuait de vivre. Une infirmière poussait un chariot. Quelqu’un riait faiblement derrière une porte. Des chaussures claquaient sur le sol brillant.

Mais pour moi, tout venait de s’arrêter.

« Quoi ? »

Manon inspira lentement.

« Une leucémie. Les médecins l’ont diagnostiquée il y a quelques semaines. Je suis un traitement depuis. »


Je la regardais sans réussir à comprendre comment ces mots pouvaient appartenir à notre histoire.

À Manon.

À cette femme qui, quelques mois auparavant encore, préparait du café le matin en chantonnant presque inaudiblement dans notre cuisine.

« Depuis quelques semaines ? »

Elle ne répondit pas.

Et quelque chose dans son silence me glaça.

« Manon… depuis quand savais-tu que quelque chose n’allait pas ? »

Elle ferma les yeux.

« Avant le divorce. »

Ces trois mots me coupèrent le souffle.


Je me redressai brusquement.

« Avant ? »

Elle hocha la tête.

« J’étais déjà très fatiguée. J’avais des vertiges. Des bleus apparaissaient sans raison. Parfois, mes gencives saignaient. »

Des souvenirs remontèrent brutalement.

Manon assise à la table de la cuisine, le visage pâle.

Manon s’appuyant contre le plan de travail parce qu’elle disait avoir « juste un peu la tête qui tourne ».

Manon dormant davantage le week-end.

Et moi…

Moi qui lui avais reproché de ne plus faire d’efforts.


Je baissai les yeux.

« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »

Un sourire triste passa sur son visage.

« J’ai essayé. »

Je relevai la tête.

Elle me regardait maintenant.

Pas avec colère.

J’aurais presque préféré qu’elle soit en colère.

« Tu te souviens du soir où tu es rentré après vingt-trois heures et où je t’ai demandé si on pouvait parler ? »

Je m’en souvenais.


J’avais posé mon ordinateur sur la table et répondu que j’avais une présentation importante le lendemain.

« Et le dimanche où je t’ai demandé de venir avec moi chez le médecin ? »

Je m’en souvenais aussi.

J’avais refusé parce qu’un collègue avait besoin de moi pour terminer un dossier.

Ma gorge se serra.

« Je ne savais pas… »

« Je sais. »

Sa voix ne contenait aucun reproche.

C’était pire.

« À ce moment-là, moi non plus, je ne savais pas ce que j’avais. Je savais seulement que quelque chose n’allait pas. »


Je passai une main sur mon visage.

« Et après le divorce ? »

Elle détourna les yeux.

« Trois jours après avoir quitté l’appartement, je me suis évanouie dans un supermarché. Une ambulance m’a amenée ici. Ils ont fait des analyses. Ensuite d’autres examens. »

Elle marqua une pause.

« Puis ils m’ont annoncé le diagnostic. »

Trois jours.

Seulement trois jours après notre séparation.

Pendant que je déballais mes cartons dans mon nouvel appartement, Manon apprenait qu’elle avait une leucémie.

Je sentis la honte me brûler le visage.


« Pourquoi tu ne m’as pas appelé ? »

Cette fois, elle eut un petit rire sans joie.

« Pour te dire quoi, Julien ? »

Je restai silencieux.

« Tu venais de me demander de sortir de ta vie. »

« Je ne t’ai jamais demandé de sortir de ma vie. »

Elle me regarda longuement.

« C’est pourtant ce que j’ai compris. »

Je n’eus rien à répondre.

Une infirmière s’approcha alors de nous.


« Madame Delorme ? »

Entendre son nom de jeune fille me fit étrangement mal.

Pendant cinq ans, elle avait porté le mien.

L’infirmière vérifia rapidement la perfusion.

« Votre chambre est prête. Vous pouvez revenir avec moi. »

Manon se leva lentement.

Ses jambes tremblèrent presque immédiatement.

Instinctivement, je lui attrapai le bras.

Elle ne protesta pas.

« Je viens avec toi », dis-je.


Elle secoua la tête.

« Julien… »

« Je viens avec toi. »

Pour la première fois depuis que je l’avais retrouvée, quelque chose ressemblant à de l’agacement apparut dans son regard.

« Tu étais venu voir Romain. »

J’avais complètement oublié Romain.

« Il comprendra. »

« Mais moi, peut-être que je ne veux pas que tu restes. »

Cette phrase me frappa en plein cœur.

Je lâchai doucement son bras.


« D’accord. »

Elle sembla surprise.

Je pris une inspiration.

« Mais réponds-moi juste à une question. Est-ce que quelqu’un vient te voir ? Ta famille ? Une amie ? Quelqu’un ? »

Elle baissa les yeux.

Je connaissais déjà la réponse.

Les parents de Manon étaient morts à quelques années d’intervalle avant notre mariage. Elle avait toujours eu très peu de proches.

« Une ancienne collègue est venue une fois », murmura-t-elle. « Mais elle a deux enfants. Je ne veux pas déranger les gens. »

« Et pour les traitements ? »

« Je viens seule. »


Je sentis quelque chose se nouer violemment dans ma poitrine.

« Tu rentres seule aussi ? »

Elle hocha la tête.

Je détournai le visage une seconde.

Je ne pouvais pas supporter qu’elle voie ce qui se passait sur le mien.

Pendant deux mois, je m’étais plaint du silence de mon appartement.

Pendant ce temps, elle affrontait ça seule.

« Manon. »

Ma voix trembla.

« Je sais que je n’ai plus le droit de décider quoi que ce soit pour toi. »

Elle resta immobile.

« Et je sais que revenir maintenant n’efface absolument rien. Mais laisse-moi au moins être là. Pas comme ton mari. Je ne le suis plus. Pas comme quelqu’un à qui tu dois quelque chose. »

Je la regardai droit dans les yeux.

« Juste comme Julien. »

Ses lèvres tremblèrent légèrement.

Puis elle regarda ailleurs.

« Je ne veux pas de ta pitié. »

« Ce n’est pas de la pitié. »

« Alors qu’est-ce que c’est ? »

La question resta suspendue entre nous.

Je voulus répondre immédiatement.

Mais aucun mot ne semblait assez honnête.

De la culpabilité ?

Oui.

Du regret ?

Évidemment.

Mais il y avait autre chose.

Quelque chose que j’avais essayé d’enterrer sous les papiers du divorce, les heures supplémentaires et les soirées silencieuses.

« Je ne sais pas encore », avouai-je. « Mais je sais que je ne peux pas te regarder partir seule dans cette chambre et faire comme si je ne t’avais pas vue. »

Ses yeux se remplirent de larmes.

Elle cligna rapidement des paupières pour les retenir.

L’infirmière, qui s’était discrètement éloignée de quelques pas, revint vers nous.

« Madame Delorme, il faut vraiment y aller. »

Manon acquiesça.

Puis, avant de suivre l’infirmière, elle se tourna vers moi.

« Rentre chez toi, Julien. »

Elle fit quelques pas.

« Manon. »

Elle s’arrêta sans se retourner.

« Je serai ici demain matin. »

Ses épaules se raidirent.

« Ne viens pas. »

Puis elle disparut derrière les portes du service.

Je restai dans ce couloir pendant plusieurs minutes.

Cette nuit-là, je ne dormis presque pas.

Je revoyais chaque moment des derniers mois de notre mariage sous un angle différent.

Ses silences.

Sa fatigue.

Les rendez-vous qu’elle avait essayé de mentionner.

Les fois où elle avait demandé que je reste un peu avec elle.

Je pensais autrefois que notre mariage s’était terminé parce que nous avions cessé de nous aimer.

Pour la première fois, je me demandais si nous n’avions pas simplement cessé de nous écouter.

À sept heures trente le lendemain matin, j’étais déjà devant l’hôpital.

J’avais acheté un café par habitude avant de me rappeler que je ne savais même pas si elle pouvait en boire.

Je le jetai.

Lorsque j’arrivai dans son service, une infirmière m’arrêta.

« Vous venez voir Madame Delorme ? »

« Oui. Je suis… »

Je faillis dire son mari.

« Son ex-mari. Julien Morel. »

L’expression de l’infirmière changea légèrement.

« Elle est partie faire des examens. »

« Je peux attendre ? »

Elle hésita.

Puis elle consulta quelque chose sur son écran.

« Vous pouvez attendre ici. »

Je m’assis.

Une demi-heure passa.

Puis presque une heure.

Enfin, un médecin d’une cinquantaine d’années sortit d’une porte avec un dossier à la main.

Il demanda quelque chose à l’infirmière.

Elle me désigna discrètement.

Le médecin s’approcha.

« Monsieur Morel ? »

Je me levai immédiatement.

« Oui. »

« Je suis le docteur Laurent, je m’occupe de Madame Delorme. »

Mon cœur accéléra.

« Est-ce qu’elle va bien ? »

Il resta professionnel, prudent.

« Je ne peux évidemment pas discuter de son dossier médical sans son autorisation. »

« Je comprends. »

Il sembla hésiter avant d’ajouter :

« Mais je peux vous dire qu’elle a besoin de repos et de soutien. »

Je baissai les yeux.

« Elle est toute seule. »

Le médecin ne répondit pas tout de suite.

Puis il dit simplement :

« Oui. Je le sais. »

Cette réponse me bouleversa plus que je ne l’aurais cru.

Quelques minutes plus tard, Manon apparut au bout du couloir dans un fauteuil roulant.

Lorsqu’elle me vit, elle ferma les yeux une seconde.

« Je t’avais dit de ne pas venir. »

Je m’approchai.

« Je sais. »

« Alors pourquoi tu es là ? »

Je m’accroupis devant elle.

« Parce que, cette fois, je t’ai entendue. »

Elle resta silencieuse.

Puis son regard se posa derrière moi.

Son visage changea soudainement.

Toute couleur disparut de ses joues.

Je me retournai.

Un homme venait d’entrer dans le service.

Une cinquantaine d’années, costume sombre, mallette à la main.

Il regarda autour de lui avant de nous apercevoir.

Et lorsqu’il vit Manon, il marcha directement vers nous.

« Madame Delorme ? »

Manon agrippa brusquement l’accoudoir de son fauteuil.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? »

L’homme s’arrêta devant elle.

« Je suis désolé de venir vous trouver à l’hôpital, mais vous ne répondez plus à mes appels. »

Je me relevai.

« Qui êtes-vous ? »

Il me regarda, puis regarda Manon.

« Maître Antoine Girard. Notaire. »

Je fronçai les sourcils.

« Un notaire ? »

Manon ferma les yeux.

Maître Girard ouvrit lentement sa mallette.

« Madame Delorme, nous ne pouvons plus repousser cette conversation. »

Il en sortit une enveloppe épaisse.

Puis il prononça une phrase qui me fit comprendre que la maladie de Manon n’était peut-être pas le seul secret qu’elle m’avait caché.

« Cela concerne les deux enfants. »

Je cessai de respirer.

Les deux enfants ?

Je regardai Manon.

Elle avait commencé à pleurer.

**À suivre — cliquez sur la Partie 4 pour continuer.**

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