Divertissement

Deux mois après notre divorce, j’ai retrouvé Manon seule dans un couloir d’hôpital… puis elle m’a révélé ce qu’elle traversait en silence

Je regardai le docteur Laurent sans réussir à prononcer un mot.

« Qu’est-ce que ça veut dire, exactement ? »

Il choisit ses mots avec prudence.

« La maladie évolue rapidement. Nous poursuivons les traitements, mais son organisme est fragilisé. Si une greffe devient possible, il faudra agir au moment où son état permettra de la réaliser. »

« Et si Thomas est compatible ? »

« Alors nous aurons une option supplémentaire. Mais un résultat de compatibilité ne garantit jamais à lui seul l’issue du traitement. »

Je hochai la tête.

Je savais qu’il essayait de m’empêcher de transformer un espoir en certitude.

Mais à cet instant, j’avais besoin de quelque chose auquel m’accrocher.

Lorsque je retournai dans la chambre, Manon comprit immédiatement.


« Il t’a parlé de moi. »

Je m’assis près d’elle.

« Oui. »

« Et tu vas essayer de me cacher ce qu’il a dit pour ne pas m’inquiéter ? »

Malgré tout, je souris.

« Tu me connais encore trop bien. »

« Alors ne le fais pas. »

Je lui racontai exactement ce que le médecin m’avait expliqué.

Elle écouta sans m’interrompre.

Puis elle regarda Thomas, assis près de la fenêtre avec Élodie.


En quelques jours, cette chambre autrefois silencieuse s’était remplie de personnes qu’elle croyait perdues ou dont elle ignorait l’existence.

« C’est étrange », murmura-t-elle.

« Quoi ? »

« J’ai passé des semaines ici en pensant que j’étais seule. Maintenant, j’ai presque trop de monde dans ma chambre. »

Élodie lui lança un regard faussement sévère.

« Habitue-toi. »

Manon rit.

Un rire faible, mais réel.

Je n’avais pas entendu ce son depuis si longtemps que j’en eus les larmes aux yeux.

Thomas revint le lendemain.


Puis le jour suivant.

Sa sœur, Camille, que les médecins avaient également contactée avec l’accord de Manon, accepta elle aussi d’effectuer les examens nécessaires.

Pendant ce temps, Élodie ne quittait presque plus Manon.

Je les observais reconstruire vingt et une années en quelques conversations.

Elles parlaient de leur enfance.

Des voisins.

Des vacances.

De leur mère.

Parfois elles riaient.

Parfois elles pleuraient.


Et parfois elles restaient simplement silencieuses, leurs mains jointes sur la couverture.

Moi, je faisais ce que j’aurais dû apprendre à faire bien plus tôt.

J’étais présent.

Sans chercher à tout réparer.

Sans imposer mes réponses.

Le quatrième matin, le docteur Laurent entra avec deux membres de son équipe.

Je me levai.

Thomas était là.

Élodie aussi.

Le médecin regarda Manon.


« Nous avons les résultats complets. »

Personne ne bougea.

« Thomas présente une compatibilité suffisamment favorable pour que nous puissions envisager la suite du protocole. »

Manon porta immédiatement ses mains à son visage.

Élodie éclata en sanglots.

Thomas resta silencieux quelques secondes.

Puis il demanda :

« Qu’est-ce que je dois faire ? »

Le médecin lui expliqua que d’autres étapes étaient nécessaires et que l’équipe devait maintenant préparer chacun avec prudence.

Thomas hocha simplement la tête.


« Faites ce qu’il faut. »

Manon tendit la main vers lui.

« Tu n’es pas obligé. »

Thomas s’approcha.

« Mon père a passé une partie de sa vie à regretter de ne pas avoir pu te retrouver. »

Sa voix trembla.

« Laisse-moi au moins faire ce que lui aurait voulu faire s’il avait été là. »

Manon pleura longtemps.

Mais pour la première fois, ce n’étaient pas seulement des larmes de douleur.

Les jours suivants furent difficiles.


Examens.

Traitements.

Attente.

Précautions.

Il n’y avait rien de simple ni de miraculeux.

Certains jours, Manon arrivait à parler pendant des heures.

D’autres, elle avait à peine la force d’ouvrir les yeux.

Un soir, elle me demanda de prendre son téléphone.

« Ouvre la note avec ton prénom. »

Je me figeai.


Je savais exactement de laquelle elle parlait.

**Pour Julien — s’il m’arrive quelque chose.**

« Manon… »

« Ouvre-la. »

Je m’assis.

La note contenait seulement quelques lignes.

Elle les avait écrites après son diagnostic.

Elle disait qu’elle ne me reprochait pas le divorce.

Qu’elle regrettait seulement que nous ayons laissé la douleur parler à notre place.

Et qu’elle espérait qu’un jour je comprendrais qu’elle ne m’avait jamais cessé de m’aimer simplement parce que notre mariage avait pris fin.


Je reposai le téléphone.

Je ne pouvais plus retenir mes larmes.

« Pourquoi tu m’as caché ça ? »

Elle sourit faiblement.

« Parce que ce n’était pas une lettre destinée à te faire revenir. C’était une lettre au cas où je ne pourrais plus te parler. »

Je pris sa main.

« Alors parle-moi maintenant. »

Elle me regarda longtemps.

« Je t’ai aimé, Julien. Même quand j’étais en colère contre toi. Même quand j’ai signé les papiers. »

Ma poitrine se serra.


« Je t’aime encore. »

Les mots sortirent avant que je puisse les retenir.

Elle ferma les yeux.

Une larme glissa sur sa joue.

« Ne dis pas ça parce que je suis malade. »

« Je ne le dis pas pour ça. »

Je me rapprochai.

« Je crois que j’ai passé deux mois à essayer de me convaincre que je t’avais quittée parce que je ne t’aimais plus. Mais ce n’était pas vrai. J’étais épuisé. J’avais peur. Je ne savais plus comment vivre avec notre douleur, alors j’ai fui. »

Elle serra mes doigts.

« Ça ne veut pas dire qu’on pourrait simplement redevenir ceux qu’on était. »

« Je sais. »

« Beaucoup de choses étaient cassées avant la maladie. »

« Je sais. »

« Et je ne veux pas qu’on transforme ce qui m’arrive en histoire romantique où tout est soudain pardonné. »

Je hochai la tête.

« Moi non plus. »

C’était peut-être la première conversation véritablement honnête que nous avions eue depuis des années.

« Alors qu’est-ce qu’on fait ? » demanda-t-elle.

« Aujourd’hui ? »

« Oui. »

Je réfléchis.

« Aujourd’hui, je reste avec toi. Demain, on verra pour demain. »

Elle sourit.

« Ça me va. »

Le traitement entra ensuite dans une phase plus éprouvante.

Thomas suivit de son côté les procédures prévues par l’équipe médicale.

Élodie et moi organisions nos journées pour que Manon ne reste jamais seule lorsqu’elle souhaitait de la compagnie.

Même Romain, encore en convalescence, réussit à venir lui rendre visite.

Lorsqu’il me vit, il me donna une tape sur l’épaule.

« Finalement, tu étais venu me voir ce jour-là. »

Je baissai les yeux.

« Oui. Et je ne suis jamais arrivé jusqu’à ta chambre. »

Il regarda Manon.

« Je crois que je peux te pardonner. »

Elle rit doucement.

Puis vint le jour où l’équipe annonça que toutes les conditions nécessaires étaient enfin réunies pour poursuivre le protocole envisagé.

Avant qu’on ne l’emmène, Manon demanda quelques minutes seule avec moi.

Élodie et Thomas sortirent.

Manon ouvrit le tiroir de sa table de nuit.

Elle en sortit l’enveloppe de Maître Girard.

Je l’avais presque oubliée.

Les embryons.

Nos « deux enfants », comme elle les appelait.

Elle posa l’enveloppe entre nous.

« Si je ne reviens pas… »

« Manon. »

« Laisse-moi finir. »

Je me tus.

« Si je ne reviens pas, je veux que tu respectes les documents que nous avons signés et les décisions prévues avec la clinique. Ne transforme pas ce que nous avions rêvé en une façon de rester accroché à moi. »

Mes yeux brûlèrent.

« D’accord. »

Elle inspira.

« Et si je reviens… »

Cette fois, un petit sourire apparut.

« On ne décidera rien tout de suite. »

Je souris à travers mes larmes.

« D’accord. »

« On apprendra d’abord à se parler. »

« Ça me paraît être un bon début. »

Elle me tendit la main.

Je la pris.

« J’ai peur », avoua-t-elle.

C’était la première fois qu’elle le disait aussi clairement.

Je me penchai vers elle.

« Moi aussi. »

Elle eut un rire tremblant.

« Tu n’es vraiment pas doué pour rassurer les gens. »

« J’essaie d’arrêter de mentir. »

Elle serra ma main.

Puis les infirmiers entrèrent.

Je dus la lâcher.

Les portes se refermèrent derrière elle.

L’attente qui suivit fut interminable.

Élodie marchait dans le couloir.

Thomas restait assis, les coudes sur les genoux.

Moi, je fixais la même porte.

Les heures passèrent.

Enfin, le docteur Laurent apparut.

Nous nous levâmes tous en même temps.

« La procédure prévue a pu être menée à son terme. »

Je sentis mes jambes faiblir.

« Elle va bien ? »

« Pour le moment, son état est conforme à ce que nous pouvons attendre à ce stade. Mais maintenant commence une période essentielle de surveillance. Les prochaines semaines seront déterminantes. »

Ce n’était pas une victoire.

Pas encore.

Mais c’était une chance.

Et nous la prîmes comme telle.

Les jours suivants furent parmi les plus longs de ma vie.

Puis, un matin, j’entrai dans la chambre et trouvai Manon éveillée.

Elle regardait par la fenêtre.

Lorsque je m’approchai, elle tourna la tête.

« Tu es encore là ? »

« Malheureusement pour toi. »

Elle sourit.

Je posai un petit sac sur la table.

« J’ai quelque chose. »

« Quoi ? »

J’en sortis la boîte métallique bleu foncé.

Les vingt-sept lettres.

« Élodie et moi les avons classées. Elle veut les lire avec toi quand tu seras assez forte. »

Manon posa la main sur le couvercle.

« Vingt et une années perdues. »

« Peut-être. »

Je m’assis près d’elle.

« Mais pas celles qui restent. »

Elle me regarda longtemps.

Puis elle posa sa tête contre mon épaule.

Je ne bougeai plus.

Quelques semaines plus tard, les médecins commencèrent enfin à employer des mots légèrement plus encourageants.

Prudemment.

Sans promesse.

Mais Manon récupérait.

Un matin, le docteur Laurent entra avec les derniers résultats.

Il avait un sourire discret.

« Les nouvelles sont encourageantes. »

Manon se mit à pleurer.

Élodie lui prit la main.

Moi, je dus regarder ailleurs pour reprendre mon souffle.

Ce jour-là, après le départ du médecin, Manon me demanda :

« Tu crois qu’on peut vraiment recommencer ? »

Je savais ce qu’elle voulait dire.

Je pris quelques secondes avant de répondre.

« Pas recommencer. »

Son sourire disparut légèrement.

Je poursuivis :

« Ce qu’on avait n’a pas fonctionné. Je ne veux pas faire semblant que ça n’est jamais arrivé. »

Je pris sa main.

« Mais peut-être qu’on peut construire quelque chose de nouveau. Lentement. Sans promesse qu’on ne peut pas tenir. »

Elle sourit.

« Lentement. »

« Très lentement. »

« D’accord. »

Je pensais alors que le plus difficile était derrière nous.

Je me trompais sur un point.

Pas concernant Manon.

Concernant notre passé.

Car deux jours avant la date envisagée pour sa sortie de l’hôpital, Maître Girard revint.

Il avait la même mallette que le jour où je l’avais rencontré.

Mais cette fois, il ne sortit pas l’enveloppe concernant les embryons.

Il en posa une autre sur la table.

« Madame Delorme, maintenant que votre état s’est stabilisé, je dois vous remettre quelque chose que votre mère avait déposé auprès de mon prédécesseur. »

Manon fronça les sourcils.

« Ma mère ? »

« Avec instruction de ne vous le transmettre que si certaines informations concernant votre filiation étaient un jour officiellement découvertes. »

Élodie et moi échangeâmes un regard.

Manon ouvrit lentement l’enveloppe.

À l’intérieur se trouvait un document et une courte lettre.

Elle lut.

Puis son visage changea.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je.

Elle releva les yeux vers Maître Girard.

« C’est vrai ? »

Le notaire hocha la tête.

« J’ai vérifié les références avant de venir. »

Manon regarda Élodie.

Puis moi.

Et prononça une phrase que personne dans cette chambre n’attendait.

« Marc Vannier n’a pas seulement laissé des lettres pour moi. »

Sa main tremblait autour du document.

« Il avait aussi pris des dispositions légales à mon nom avant sa mort. »

**À suivre — cliquez sur la Partie 9 pour lire la fin.**

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