Je ne me souviens presque pas du trajet jusqu’à l’hôpital.
Je me souviens seulement de mes mains crispées sur le volant et de la voix du docteur Laurent qui tournait en boucle dans ma tête.
Son état s’est dégradé rapidement.
Lorsque j’arrivai dans le service, la chambre de Manon était vide.
Le lit défait.
La potence à perfusion repoussée contre le mur.
Je sentis mon cœur s’arrêter.
Une infirmière me reconnut.
« Monsieur Morel ? »
« Où est-elle ? »
« L’équipe l’a transférée en soins intensifs pour la stabiliser. »
Je dus m’appuyer contre le mur.
« Est-ce qu’elle… »
Je n’arrivai pas à terminer.
« Elle est prise en charge. Le docteur Laurent viendra vous parler dès qu’il le pourra. »
Je m’assis dans le couloir.
La boîte métallique de Manon reposait sur mes genoux.
J’étais parti la chercher pour retrouver sa sœur.
À présent, je ne savais même pas si Manon serait consciente lorsque je pourrais enfin la revoir.
Une heure passa.
Puis une deuxième.
Finalement, le docteur Laurent apparut.
Je me levai immédiatement.
« Elle est stable pour le moment. »
Je fermai les yeux.
Je n’avais pas réalisé que je retenais ma respiration.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Une complication infectieuse. Avec sa maladie et les traitements, ses défenses immunitaires sont très faibles. Nous avons commencé les soins nécessaires. »
« Je peux la voir ? »
« Quelques minutes. »
Avant d’entrer, je posai la boîte à l’accueil.
Manon semblait encore plus petite dans ce lit entouré de machines.
Ses yeux étaient fermés.
Je m’assis près d’elle sans la toucher.
Pendant plusieurs minutes, je ne fis rien.
Puis ses paupières bougèrent.
« Julien… »
« Je suis là. »
« Les lettres ? »
Même dans cet état, c’était ce qu’elle me demandait.
« Elles sont avec moi. Elles sont en sécurité. »
Elle sembla se détendre.
Je savais que ce n’était probablement pas le moment.
Pourtant, une question me brûlait.
« Manon… j’ai trouvé le document sous la photo. »
Ses yeux s’ouvrirent davantage.
« Quel document ? »
« Celui concernant ton père et Élodie. »
Son expression changea immédiatement.
« Tu l’as lu ? »
« Seulement ce qui était visible. Je n’ai ouvert aucune lettre. »
Elle resta silencieuse.
« Pourquoi ton père avait-il demandé une mesure d’éloignement contre elle ? »
Manon ferma les yeux.
« Parce qu’il disait qu’elle était dangereuse. »
« Tu le croyais ? »
« J’avais treize ans, Julien. Je croyais tout ce que mon père disait. »
Elle tourna légèrement la tête vers moi.
« Il m’avait raconté qu’Élodie était devenue instable. Qu’elle avait essayé de prendre de l’argent à la famille. Qu’elle avait menacé maman. »
« Et maintenant ? »
Une larme glissa vers sa tempe.
« Maintenant, je ne sais plus ce qui était vrai. »
Elle m’expliqua que la dernière lettre d’Élodie contenait seulement quelques phrases sur leur père.
Pas de détails.
Seulement une promesse.
Si elles se retrouvaient un jour, Élodie lui raconterait tout en face.
« Alors laisse-moi la retrouver. »
Manon hésita.
Puis elle hocha faiblement la tête.
« Mais ne lui demande rien pour la greffe avant de lui avoir parlé de moi. »
« Je te le promets. »
« Et ne lui dis pas que je lui en veux. »
« Tu lui en veux ? »
Elle réfléchit.
« Je crois que j’en veux surtout aux années perdues. »
Je restai encore quelques minutes.
Avant de partir, elle serra faiblement mes doigts.
« Julien ? »
« Oui ? »
« Merci d’être revenu. »
Je sortis avant qu’elle puisse voir mes yeux se remplir de larmes.
Le lendemain matin, avec l’accord de Manon, j’appelai le numéro figurant sur la dernière lettre.
Il n’était plus attribué.
J’appelai ensuite l’association de Grenoble.
Une femme nommée Sophie me répondit.
Au début, elle refusa de donner la moindre information.
Je lui expliquai seulement que je cherchais Élodie pour une raison familiale urgente et que Manon souhaitait reprendre contact.
Le silence tomba au bout du fil.
« Vous avez dit Manon ? »
« Oui. Manon Delorme. Sa sœur. »
La femme inspira brusquement.
« Attendez. »
Elle disparut plusieurs minutes.
Lorsqu’elle revint, sa voix avait changé.
« Je ne peux pas vous donner l’adresse d’Élodie. Mais je peux lui transmettre votre numéro. »
« Vous savez où elle est ? »
« Oui. »
Mon cœur bondit.
« Dites-lui simplement que Manon veut la voir. »
« Je le ferai. »
J’attendis toute la journée.
Aucun appel.
Le soir, je retournai voir Manon.
Elle était revenue dans une chambre du service, toujours très faible.
Je ne lui dis pas que j’avais passé chaque minute à regarder mon téléphone.
Vers vingt-deux heures, je rentrai chez moi.
À 23 h 17, mon téléphone sonna.
Numéro inconnu.
« Allô ? »
Une femme resta silencieuse quelques secondes.
Puis :
« Vous êtes Julien ? »
Je me redressai.
« Oui. »
« L’ex-mari de Manon ? »
« Oui. Vous êtes Élodie ? »
Un souffle tremblant traversa la ligne.
« Est-ce qu’elle va bien ? »
Je fermai les yeux.
Je ne pouvais pas mentir.
« Non. Elle est malade. »
Long silence.
« Quelle maladie ? »
« Une leucémie. »
J’entendis quelque chose tomber de l’autre côté.
Puis Élodie murmura :
« Depuis quand ? »
« Le diagnostic date d’après notre divorce. Mais elle avait déjà des symptômes avant. »
Élodie se mit à pleurer.
Pas bruyamment.
C’était un son étouffé, presque retenu.
« Elle veut me voir ? »
« Oui. »
« Après toutes ces années ? »
« Elle n’a découvert tes lettres qu’après la mort de votre mère. »
Le silence devint total.
« Quoi ? »
« Elle ne les avait jamais reçues. Votre père les avait cachées. »
Élodie ne répondit plus pendant plusieurs secondes.
Puis sa voix devint froide.
« Bien sûr qu’il les avait cachées. »
Je sentis mon dos se raidir.
« Élodie… pourquoi êtes-vous partie ? »
« Ce n’est pas une conversation à avoir avec vous. »
« Je comprends. Mais Manon pense encore que vous êtes partie parce que vous étiez en conflit avec votre père. »
« J’étais en conflit avec lui. »
Elle inspira profondément.
« Mais je ne suis pas partie volontairement. »
La photographie me revint immédiatement en mémoire.
« Alors qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Il m’a mise dehors. »
Je ne dis rien.
« Et ensuite il a fait en sorte que je ne puisse plus approcher Manon. »
« Pourquoi ? »
Élodie resta silencieuse.
« Parce que j’avais découvert quelque chose qu’il ne voulait surtout pas qu’elle sache. »
Mon cœur accéléra.
« Quoi ? »
« Je le dirai à Manon. Pas au téléphone. »
« Vous allez venir ? »
« Demain. »
Je fermai les yeux de soulagement.
Puis je pensai à la greffe.
Je n’avais pas le droit de lui cacher complètement l’urgence.
« Élodie, il y a autre chose. Les médecins cherchent un donneur compatible. »
Elle comprit immédiatement.
« Ils veulent me tester. »
« Seulement si vous acceptez. Personne ne vous forcera à quoi que ce soit. »
Sa réponse arriva sans hésitation.
« Je ferai le test. »
Je restai silencieux.
« Même après vingt et un ans ? »
Sa voix se brisa.
« C’est ma petite sœur. »
Le lendemain, à neuf heures quarante, je l’attendais dans le hall de l’hôpital.
Je la reconnus immédiatement.
Elle avait cinquante ans maintenant, quelques mèches grises dans les cheveux, mais les mêmes yeux que Manon.
Elle s’arrêta devant moi.
« Julien ? »
« Élodie. »
Elle serrait un vieux sac contre elle.
« Elle sait que je viens ? »
« Non. Je pensais que vous voudriez lui faire la surprise. »
Élodie secoua immédiatement la tête.
« Non. Après tout ce qui s’est passé, plus de surprises. Dites-lui d’abord. »
Cette phrase me fit comprendre qu’elle connaissait Manon mieux que je ne l’aurais imaginé.
Je montai dans la chambre.
Lorsque je lui annonçai que sa sœur se trouvait en bas, Manon resta parfaitement immobile.
Puis elle commença à trembler.
« Elle est vraiment venue ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que tu lui manques depuis vingt et un ans. »
Manon porta une main à sa bouche.
Quelques minutes plus tard, Élodie entra.
Aucune des deux ne parla.
Elles se regardèrent simplement.
Puis Manon murmura :
« Tu m’as vraiment écrit ? »
Élodie posa son sac et traversa la chambre.
« Chaque année. »
Manon éclata en sanglots.
Élodie la prit dans ses bras.
Je quittai la pièce et refermai doucement la porte.
Près d’une heure plus tard, Élodie vint me chercher.
Ses yeux étaient rouges.
« Elle veut que vous entriez. »
Lorsque je revins, Manon tenait une vieille enveloppe ouverte.
« Élodie m’a raconté pourquoi papa l’a chassée. »
Je m’assis lentement.
Élodie resta près de la fenêtre.
Manon regarda sa sœur, puis moi.
« À vingt et un ans, Élodie a découvert des documents que papa gardait dans son bureau. »
Je sentis immédiatement que nous arrivions au cœur de ce secret.
« Quels documents ? »
Élodie répondit cette fois.
« Des résultats médicaux. »
Je fronçai les sourcils.
« Concernant qui ? »
Elle me regarda.
« Manon. »
Je tournai les yeux vers elle.
Manon avait pâli.
Élodie poursuivit.
« Notre père m’a mise dehors parce que j’avais découvert que, lorsqu’elle était enfant, il avait reçu une information médicale importante la concernant. »
« Quelle information ? »
Élodie ouvrit son vieux sac.
Elle en sortit une enveloppe jaunie.
« J’ai gardé une copie pendant toutes ces années. »
Elle la posa devant Manon.
« Je pensais qu’un jour, j’aurais enfin la possibilité de te la donner. »
Manon sortit le document.
Je vis ses mains trembler pendant qu’elle lisait.
Puis elle releva lentement les yeux vers sa sœur.
« Pourquoi personne ne me l’a dit ? »
Élodie commença à pleurer.
« J’ai essayé. C’est pour ça qu’il m’a chassée. »
Je regardai le document sans pouvoir en lire le contenu depuis ma chaise.
« Qu’est-ce qu’il dit ? »
Manon posa une main sur sa bouche.
Élodie répondit à sa place.
« Il révèle une information sur les antécédents biologiques de Manon que notre père avait décidé de lui cacher. »
Mon cœur se mit à battre plus vite.
Manon regarda de nouveau la feuille.
Puis elle murmura :
« Alors les médecins doivent voir ça. »
« Pourquoi ? »
Elle leva vers moi un regard bouleversé.
« Parce que ça pourrait changer complètement la recherche d’un donneur. »
**À suivre — cliquez sur la Partie 7 pour continuer.**







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