« Ta sœur ? »
Je répétai ces deux mots comme s’ils appartenaient à une langue que je ne comprenais plus.
Manon retira lentement sa main de la mienne.
Le docteur Laurent observa son visage.
« Vous souhaitez que nous continuions cette conversation plus tard ? »
Elle secoua la tête.
« Non. »
Puis elle se tourna vers moi.
« Elle s’appelle Élodie. »
Je m’assis.
Pendant cinq ans, j’avais partagé la vie de cette femme.
J’avais connu ses habitudes, ses peurs, la manière dont elle repliait les manches de ses pulls lorsqu’elle était nerveuse.
Je connaissais les prénoms de ses parents.
Les histoires de son enfance.
Du moins, je croyais les connaître.
« Pourquoi m’avoir dit que tu étais fille unique ? »
Manon resta silencieuse un moment.
« Parce que, dans ma famille, c’est ce qu’on m’a appris à dire. »
Le docteur Laurent se leva.
« Je vais vous laisser quelques minutes. Nous reparlerons ensuite des démarches médicales. »
Lorsqu’il fut parti, Manon fixa la fenêtre.
« Élodie a huit ans de plus que moi. »
Je ne dis rien.
« Quand j’étais petite, elle était tout pour moi. Elle m’emmenait à l’école, me coiffait, me racontait des histoires le soir. Nos parents travaillaient beaucoup, alors c’était souvent elle qui s’occupait de moi. »
Un sourire fugitif apparut sur son visage.
« J’étais convaincue qu’elle savait tout faire. »
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Le sourire disparut.
« Elle est partie. »
« Quand ? »
« J’avais treize ans. Elle en avait vingt et un. »
Manon prit une longue inspiration.
« Elle s’était disputée avec mon père. Une dispute terrible. Je n’avais jamais entendu quelqu’un lui parler comme ça. Le lendemain, Élodie avait disparu. »
« Disparu comment ? »
« Elle avait pris ses affaires. Elle avait laissé ses clés et elle était partie. »
Je fronçai les sourcils.
« Et vous n’avez jamais repris contact ? »
Manon baissa les yeux.
« C’est ce que je croyais. »
Cette réponse me fit immédiatement penser à ce qu’elle avait murmuré quelques minutes plus tôt.
Les lettres.
« Élodie écrivait ? »
Manon me regarda.
Je compris avant même qu’elle réponde.
« Oui. »
Elle se mit à pleurer silencieusement.
« Pendant des années. »
Je sentis mon estomac se contracter.
« Tes parents te donnaient ses lettres ? »
Elle secoua la tête.
« Non. Je ne savais même pas qu’elles existaient. »
Après la mort de sa mère, Manon avait dû vider l’appartement familial. Son père était mort deux ans auparavant.
Dans un carton rangé tout au fond d’une armoire, elle avait trouvé une boîte métallique fermée.
À l’intérieur se trouvaient vingt-sept enveloppes.
Toutes portaient son prénom.
Toutes avaient été envoyées par Élodie.
« Certaines dataient de quelques semaines seulement après son départ », murmura Manon. « Elle me disait qu’elle était désolée. Qu’elle ne m’avait pas abandonnée. Qu’elle voulait me revoir. »
Je l’écoutais sans l’interrompre.
« Mon père les avait toutes cachées. »
« Pourquoi ? »
« Je ne sais pas exactement. Dans plusieurs lettres, Élodie disait qu’un jour elle m’expliquerait pourquoi elle avait dû partir. Mais elle refusait de l’écrire clairement. »
Manon essuya ses joues.
« Elle avait peur que mon père lise les lettres. Et elle avait raison. »
« Tu les as trouvées quand ? »
« Il y a presque trois ans. »
Je restai figé.
Trois ans.
Nous étions encore mariés.
« Pourquoi tu ne m’en as rien dit ? »
Elle eut un rire douloureux.
« Au début, je voulais le faire. »
Encore une fois, je savais que la suite allait me faire mal.
« Mais c’était au moment de ma première fausse couche. Ensuite il y a eu les traitements, puis la deuxième grossesse… et nous avons commencé à nous perdre. »
Elle me regarda.
« Je ne savais plus comment te parler de quelque chose d’aussi lourd quand nous n’arrivions déjà plus à parler de nous. »
Cette fois, je ne cherchai pas à me défendre.
« Tu lui as répondu ? »
« J’ai essayé. »
Élodie avait changé plusieurs fois d’adresse.
Les anciennes coordonnées ne fonctionnaient plus.
Manon avait recherché son nom sur Internet, contacté quelques personnes, envoyé des messages qui étaient restés sans réponse.
Puis, quelques mois avant notre divorce, elle avait finalement retrouvé une piste.
« Une association à Grenoble. Elle y avait travaillé comme infirmière pendant plusieurs années. »
« Tu l’as contactée ? »
« J’ai appelé. Ils m’ont dit qu’Élodie n’y travaillait plus, mais ils ont accepté de transmettre mes coordonnées à quelqu’un qui la connaissait. »
« Et ? »
Manon regarda son téléphone posé sur la table.
« Trois semaines plus tard, j’ai reçu une lettre. »
Mon cœur accéléra.
« D’Élodie ? »
« Oui. »
« Qu’est-ce qu’elle disait ? »
Manon hésita.
« Qu’elle voulait me voir. »
Je me penchai légèrement.
« Alors pourquoi tu ne l’as pas fait ? »
Ses yeux se remplirent de larmes.
« Parce que la lettre est arrivée quatre jours après que tu m’as demandé le divorce. »
Je fermai les yeux.
Tout semblait converger vers cette période.
Notre séparation.
Sa maladie.
Sa sœur.
Les embryons.
Pendant que je pensais que nous mettions simplement fin à un mariage qui ne fonctionnait plus, la vie de Manon s’effondrait de tous les côtés.
« Où est Élodie maintenant ? »
« Je ne sais pas. »
« Tu as encore la lettre ? »
Elle hocha la tête.
« Toutes les lettres sont dans une boîte chez moi. »
Je compris soudain ce qu’elle avait murmuré dans son sommeil.
Ne les laisse pas disparaître.
« C’est de ces lettres que tu parlais tout à l’heure. »
Manon acquiesça.
« Si quelque chose m’arrive, je ne veux pas qu’elles soient jetées. C’est tout ce qu’il me reste de cette partie de ma vie. »
Je me penchai vers elle.
« Rien ne va leur arriver. »
Elle détourna les yeux.
« Julien… »
« Et on va retrouver Élodie. »
Son visage se crispa.
« Je ne veux pas que tu lui dises que je suis malade. »
Je la regardai, stupéfait.
« Pourquoi ? »
« Parce que je ne veux pas qu’elle revienne uniquement parce qu’elle pense que je vais mourir. »
« Mais si elle peut être compatible… »
« Je sais. »
Sa voix se brisa.
« Je sais. »
Je compris alors l’impossible choix qui se dressait devant elle.
Retrouver une sœur qu’elle n’avait pas vue depuis plus de vingt ans.
Et lui demander presque immédiatement si elle accepterait peut-être de devenir donneuse.
Le docteur Laurent revint peu après.
Il expliqua que l’équipe allait commencer les recherches dans les registres de donneurs et qu’Élodie pourrait être testée si elle acceptait.
Mais pour cela, il fallait d’abord la retrouver.
Lorsque Manon s’endormit quelques heures plus tard, je quittai l’hôpital avec son autorisation et ses clés.
Je me rendis chez elle.
C’était la première fois que j’entrais dans son nouvel appartement.
Il était petit.
Propre.
Presque vide.
Sur la table se trouvait une tasse avec un fond de thé séché.
Une couverture était soigneusement pliée sur le canapé.
Je ressentis une douleur étrange en imaginant Manon rentrer ici seule après ses traitements.
Elle m’avait indiqué où trouver la boîte.
Dans le placard de sa chambre, derrière une pile de vêtements.
Je la sortis.
Une vieille boîte métallique bleu foncé.
À l’intérieur, les vingt-sept lettres étaient rangées chronologiquement.
Je ne les ouvris pas.
Elles appartenaient à Manon.
Je cherchais uniquement la plus récente, celle qui pourrait contenir une adresse ou un numéro.
Je la trouvai au fond.
L’enveloppe était différente des autres.
Plus récente.
L’adresse de retour indiquait Grenoble.
Je pris mon téléphone pour photographier les coordonnées.
Puis quelque chose attira mon attention.
Sous les lettres se trouvait une photographie.
Je la retirai doucement.
Deux jeunes filles se tenaient devant une maison.
La plus petite était clairement Manon.
L’autre devait être Élodie.
Je souris malgré moi.
Elles avaient les mêmes yeux.
Mais au dos de la photo, quelqu’un avait écrit quelques mots à l’encre noire.
Je reconnus immédiatement l’écriture de Manon.
**« Élodie m’a dit que papa avait menti sur la raison de son départ. »**
En dessous, une deuxième phrase.
**« Elle dit que maman savait tout. »**
Je restai immobile.
Puis je remarquai autre chose.
Une petite feuille pliée était coincée derrière la photographie.
Je l’ouvris.
Ce n’était pas une lettre d’Élodie.
C’était une copie d’un ancien document administratif portant le nom du père de Manon.
Et sous son nom apparaissait celui d’une autre personne.
**Élodie Delorme.**
À côté, une mention manuscrite avait été entourée par Manon.
Je la lus deux fois.
Puis une troisième.
Parce que ce que j’avais devant les yeux ne correspondait pas à l’histoire qu’elle venait de me raconter.
Élodie n’avait pas simplement quitté la maison à vingt et un ans.
D’après ce document, son père avait obtenu contre elle, cette même année, une mesure juridique dont Manon ne m’avait jamais parlé.
Je photographiai la feuille sans rien déplacer.
Puis mon téléphone sonna.
C’était l’hôpital.
Je décrochai immédiatement.
« Monsieur Morel ? Ici le docteur Laurent. »
Sa voix était beaucoup plus pressée que quelques heures auparavant.
« Oui. Qu’est-ce qui se passe ? »
« Madame Delorme a fait un malaise. Son état s’est dégradé rapidement. »
Mon sang se glaça.
« J’arrive. »
Je remis précipitamment les documents dans la boîte.
Mais avant de refermer le couvercle, je regardai une dernière fois la photo des deux sœurs.
Et pour la première fois, une question différente traversa mon esprit.
Et si Élodie n’avait jamais choisi d’abandonner Manon ?
**À suivre — cliquez sur la Partie 6 pour continuer.**







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