« Quels enfants ? »
Ma voix résonna plus fort que je ne l’aurais voulu dans le couloir.
Manon essuya rapidement ses larmes.
Maître Girard regarda tour à tour Manon et moi, comprenant visiblement qu’il venait de révéler quelque chose que je n’étais pas censé savoir.
« Je pense que cette conversation devrait avoir lieu en privé. »
« Je vous ai demandé quels enfants. »
« Julien… »
La voix de Manon était presque un murmure.
Je me tournai vers elle.
Elle tremblait.
Toute ma colère disparut aussitôt, remplacée par une peur beaucoup plus profonde.
Le docteur Laurent, qui se trouvait encore à quelques mètres, intervint.
« Pas ici. Madame Delorme doit éviter tout stress inutile. »
Une infirmière nous conduisit dans une petite salle de consultation vide.
Manon resta dans son fauteuil.
Je m’assis en face d’elle.
Maître Girard referma la porte derrière nous, puis posa l’enveloppe sur la table sans l’ouvrir.
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Finalement, Manon leva les yeux vers moi.
« Tu te souviens de ma deuxième fausse couche ? »
La question me transperça.
Comment aurais-je pu oublier ?
Je me souvenais de la chambre blanche.
De Manon recroquevillée sous une couverture.
De ma main dans la sienne.
Et de notre retour dans un appartement où nous avions déjà préparé un petit espace pour le bébé.
« Oui. »
Elle inspira difficilement.
« Les médecins m’avaient dit que la grossesse était terminée. Mais quelques semaines plus tard, après des examens complémentaires, ils ont découvert quelque chose d’inhabituel. »
Je fronçai les sourcils.
« Quoi ? »
« Deux embryons avaient été conservés lors du traitement de fertilité que nous avions commencé avant cette grossesse. »
Je la fixai.
Des souvenirs oubliés remontèrent.
Après notre première fausse couche, nous avions consulté une spécialiste.
Examens.
Traitements.
Rendez-vous.
Puis la deuxième grossesse était arrivée et nous avions arrêté de parler du reste.
« Les embryons… »
Manon hocha lentement la tête.
« Ils existaient toujours. »
Je regardai Maître Girard.
« Et quel rapport avec vous ? »
Il posa une main sur l’enveloppe.
« Madame Delorme m’a contacté après votre divorce pour régler plusieurs questions juridiques liées à leur conservation et à votre consentement initial. »
Je me tournai brusquement vers Manon.
« Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? »
« Parce que je venais d’apprendre que j’étais malade. »
Elle serra ses doigts entre eux.
« Et parce que nous étions déjà divorcés. »
« Mais ils sont aussi… »
Je m’arrêtai.
Je n’arrivais même pas à terminer la phrase.
Manon me regarda.
« Oui. Biologiquement, ils viennent de nous deux. »
Le silence devint étouffant.
Je fixai l’enveloppe comme si elle contenait une bombe.
« Alors pourquoi il a dit “les deux enfants” ? Ce sont des embryons, pas… »
Manon ferma les yeux.
Maître Girard répondit calmement :
« C’est la manière dont Madame Delorme les désigne dans les documents personnels qu’elle m’a confiés. »
Je regardai Manon.
Elle semblait honteuse.
« Je sais que ça paraît ridicule », murmura-t-elle. « Mais après avoir perdu les deux grossesses… je n’arrivais plus à les considérer comme de simples dossiers dans une clinique. »
« Ce n’est pas ridicule. »
Les mots sortirent immédiatement.
Ses yeux rencontrèrent les miens.
Pour la première fois depuis notre rencontre à l’hôpital, quelque chose se brisa dans son expression.
« J’avais encore un peu d’espoir, Julien. »
Sa voix tremblait.
« Même quand notre mariage allait mal. Même quand nous ne nous parlions presque plus. Une partie de moi pensait qu’un jour, peut-être… »
Elle s’arrêta.
Je compris la suite sans qu’elle ait besoin de la prononcer.
Un jour, peut-être, nous aurions essayé encore.
Mais j’avais demandé le divorce.
« Après mon diagnostic, j’ai contacté la clinique », continua-t-elle. « Je voulais savoir combien de temps ils pouvaient rester conservés et ce qui arriverait si… »
Elle s’interrompit.
« Si quoi ? »
Elle baissa les yeux.
« Si je mourais. »
Je me levai brusquement.
« Ne dis pas ça. »
« Julien. »
« Non. »
Je fis quelques pas dans la petite pièce.
« Tu suis un traitement. Tu es ici. Les médecins vont… »
« Ils vont faire tout ce qu’ils peuvent. »
Sa voix calme me força à m’arrêter.
« Mais je dois aussi préparer ce qui peut arriver. »
Je sentis mes yeux brûler.
Maître Girard poussa doucement l’enveloppe vers moi.
« C’est précisément la raison de ma présence. »
Je ne la touchai pas.
« Qu’est-ce qu’il y a dedans ? »
« Des documents concernant les embryons, ainsi que certaines volontés de Madame Delorme. Votre signature pourrait devenir nécessaire pour plusieurs décisions futures. »
Je regardai Manon.
« Tu allais gérer tout ça sans moi ? »
Elle releva lentement les yeux.
« Je pensais que c’était ce que tu voulais. »
Encore cette phrase.
Encore cette conséquence de ma décision.
Je me rassis.
« Je ne savais même pas qu’ils existaient toujours. »
« Je sais. »
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit avant qu’on signe le divorce ? »
Cette fois, son expression changea.
Une douleur plus ancienne apparut.
« Parce que deux semaines avant notre dernière dispute, j’avais posé une brochure de la clinique sur la table de la cuisine. »
Je restai immobile.
« Tu es rentré tard. Tu as posé ton ordinateur dessus. Le lendemain matin, tu es parti avec tes dossiers et la brochure était toujours exactement au même endroit. »
Je me souvenais vaguement d’un dépliant blanc et vert.
Je ne l’avais jamais ouvert.
« J’ai attendu trois jours que tu me demandes ce que c’était », poursuivit-elle. « Tu ne l’as jamais fait. »
Je baissai la tête.
Chaque détail semblait révéler une version de moi-même que je détestais regarder.
« Je suis désolé. »
Manon secoua doucement la tête.
« Je ne veux plus que tu sois désolé pour tout. »
« Alors qu’est-ce que tu veux ? »
Elle réfléchit longtemps.
« Je veux que tu arrêtes d’essayer de réparer deux années en deux jours. »
La phrase était juste.
Terriblement juste.
Je hochai la tête.
« D’accord. »
Maître Girard consulta sa montre.
« Je peux revenir à un autre moment pour les signatures. Mais il y a une échéance. La clinique doit recevoir certaines instructions avant la fin du mois. »
« Je lirai tout », dis-je.
Manon me regarda avec surprise.
« Pas aujourd’hui. »
Je désignai l’enveloppe.
« Je lirai tout quand tu voudras. Et quelle que soit la décision… on en parlera ensemble. »
Elle ne répondit pas.
Mais elle ne protesta pas non plus.
Maître Girard rangea les documents et quitta la pièce.
Quelques minutes plus tard, l’infirmière revint chercher Manon.
Cette fois, lorsqu’elle se leva du fauteuil, je ne me précipitai pas pour la toucher.
J’attendis.
Elle fit deux pas.
Ses jambes fléchirent légèrement.
Alors seulement, elle tendit instinctivement la main vers moi.
Je la pris.
Nous avançâmes lentement jusqu’à sa chambre.
À la porte, elle me regarda.
« Tu peux rester un peu. »
Quatre mots.
Rien de plus.
Mais ils signifiaient davantage pour moi que tout ce que j’avais entendu depuis la veille.
Je m’assis près de son lit pendant qu’elle s’endormait.
Pour la première fois, je ne cherchais pas quoi dire.
Je restais simplement là.
Une heure plus tard, son téléphone vibra sur la petite table.
Je n’y aurais pas touché.
Mais l’écran s’alluma.
Et je vis mon prénom.
Pas dans un message reçu.
Dans le titre d’une note enregistrée sur son téléphone.
**« Pour Julien — s’il m’arrive quelque chose. »**
Mon estomac se noua.
Je détournai immédiatement les yeux.
C’était privé.
Je n’avais aucun droit de l’ouvrir.
À cet instant, Manon remua dans son sommeil.
« Julien… »
Je me rapprochai.
« Je suis là. »
Ses yeux restèrent fermés.
« Ne les laisse pas disparaître. »
Je crus qu’elle parlait des embryons.
« Je ne les laisserai pas disparaître. »
Mais elle secoua faiblement la tête.
« Pas eux… »
Ses doigts se refermèrent autour de mon poignet.
Puis elle murmura quelque chose qui me glaça.
« Les lettres. »
Je me penchai vers elle.
« Quelles lettres ? »
Ses yeux s’ouvrirent lentement.
Et lorsqu’elle comprit ce qu’elle venait de dire, la peur apparut immédiatement sur son visage.
Une peur qui n’avait rien à voir avec sa maladie.
« Manon ? »
Elle retira sa main.
« Oublie ce que je viens de dire. »
« Quelles lettres ? »
Elle tourna le visage vers la fenêtre.
« S’il te plaît, Julien. »
Je la connaissais depuis plus de sept ans.
Je savais reconnaître sa tristesse.
Sa fatigue.
Sa culpabilité.
Et je savais reconnaître lorsqu’elle cachait quelque chose.
Je me levai lentement.
« Ces lettres ont un rapport avec moi ? »
Elle ne répondit pas.
Puis quelqu’un frappa à la porte.
Le docteur Laurent entra avec une infirmière.
Son expression était sérieuse.
« Madame Delorme, nous venons de recevoir vos derniers résultats. »
Manon pâlit.
Je reculai immédiatement.
« Je vais sortir. »
Mais alors que je passais près du médecin, Manon prononça mon prénom.
« Julien. »
Je me retournai.
Elle tendait la main vers moi.
« Reste. »
Je revins près du lit et pris sa main.
Le docteur Laurent s’assit en face de nous.
Il posa le dossier sur ses genoux.
« Les résultats montrent que votre organisme ne répond pas au traitement comme nous l’espérions. »
Les doigts de Manon se resserrèrent autour des miens.
« Qu’est-ce que ça signifie ? » demandai-je.
Le médecin regarda Manon avant de répondre.
« Que nous devons envisager rapidement une autre stratégie thérapeutique. »
Manon resta étonnamment calme.
« Une greffe ? »
Le docteur Laurent hocha lentement la tête.
« C’est désormais une possibilité que nous devons prendre très au sérieux. »
Mon cœur battait violemment.
« Alors trouvez un donneur. »
Le médecin me regarda.
« Nous allons lancer les recherches et effectuer les tests nécessaires. Mais la compatibilité peut être difficile à trouver. Les membres de la famille proche sont généralement les premiers à être évalués. »
Je tournai les yeux vers Manon.
Ses parents étaient morts.
Elle n’avait jamais parlé de frère ni de sœur.
« Elle n’a plus de famille proche », murmurai-je.
Le silence qui suivit me sembla étrange.
Manon ne me regardait plus.
Le docteur Laurent, lui, resta parfaitement immobile.
Puis Manon ferma les yeux.
Une larme glissa sur sa joue.
« Si », murmura-t-elle.
Je crus avoir mal compris.
« Quoi ? »
Elle ouvrit les yeux.
« Il reste quelqu’un. »
Je sentis ma poitrine se contracter.
« Qui ? »
Manon fixa longtemps nos mains jointes avant de répondre.
« Ma sœur. »
Je restai sans voix.
Pendant cinq années de mariage, Manon m’avait toujours dit qu’elle était enfant unique.
**À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.**







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