Lucas ne répondit pas immédiatement. Sa main se resserra autour du combiné tandis qu’Anna, à quelques mètres de lui, semblait comprendre à son visage que quelque chose venait de basculer. Sophie s’était rapprochée de sa mère. Samuel, lui, observait toujours Lucas avec ses grands yeux encore lourds de sommeil.
« Qui êtes-vous ? » demanda Lucas.
Un silence bref précéda la réponse.
« Étienne Valois, responsable de la sécurité de nuit. Monsieur Moreau, je suis au poste de contrôle. J’ai vérifié les caméras après avoir appris que Mme Lefèvre avait utilisé votre suite. Il y a quelque chose que vous devez voir. »
Lucas regarda Anna.
« Vous venez de me dire que ces enfants ne sont pas ceux qu’elle prétend. Expliquez-vous. »
« Pas au téléphone. »
La voix de Valois avait perdu son ton professionnel. Elle contenait quelque chose de plus inquiétant : de la peur.
Lucas raccrocha.
Anna se releva lentement.
« Qu’est-ce qu’il a dit ? »
« Que Sophie et Samuel ne sont pas ceux que vous prétendez. »
Le visage d’Anna se vida de toute couleur.
Ce ne fut pas la réaction d’une femme surprise. Ce fut celle de quelqu’un qui venait d’entendre prononcer à voix haute une menace qu’elle redoutait depuis longtemps.
Lucas le remarqua immédiatement.
« Vous savez de quoi il parle. »
« Non. »
« Ne me mentez pas. »
Anna serra les mâchoires.
« Ce sont mes enfants. »
« Je n’ai pas demandé cela. »
Il fit un pas vers elle, sans élever la voix.
« J’ai dit que vous saviez de quoi il parlait. »
Anna baissa les yeux vers les jumeaux. Sophie avait glissé sa petite main dans la sienne.
« Maman… on doit encore partir ? »
Anna s’accroupit aussitôt.
« Non, ma chérie. »
Mais sa voix tremblait.
Lucas sentit sa colère changer de nature. Quelques minutes auparavant, il avait cru avoir devant lui une employée désespérée ayant enfreint le règlement pour protéger ses enfants. Désormais, il avait la certitude qu’une autre histoire se cachait derrière cette nuit.
Il prit sa veste.
« Vous venez avec moi. »
Anna secoua immédiatement la tête.
« Je ne les laisse pas seuls. »
« Vous ne les laisserez pas seuls. Je vais faire monter quelqu’un de confiance. »
« Non. »
Cette fois, le refus fut si rapide que Lucas s’immobilisa.
« Personne ne reste avec eux sans moi. »
Il la fixa longuement.
« Alors nous descendons tous. »
Vingt minutes plus tard, ils traversaient un couloir réservé au personnel, loin des clients. Lucas avait demandé qu’aucune information ne soit enregistrée dans le système officiel. Samuel était dans les bras d’Anna, l’éléphant coincé entre eux, tandis que Sophie marchait en tenant deux doigts de sa mère.
Dans la salle de sécurité, Étienne Valois les attendait devant un mur d’écrans.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années que Lucas connaissait depuis huit ans. Ancien gendarme, Valois n’avait jamais été homme à dramatiser.
Cette nuit-là, pourtant, son visage était tendu.
« Montrez-moi », ordonna Lucas.
Valois lança une vidéo.
L’image montrait l’entrée réservée au personnel, à 18 h 42. Anna apparaissait, tenant Sophie par la main tandis que Samuel dormait contre son épaule.
« Et alors ? »
« Regardez derrière eux. »
Valois agrandit l’image.
Un homme se tenait de l’autre côté de la rue.
Grand. Manteau sombre. Casquette basse.
Il observait Anna.
Une deuxième vidéo apparut. 19 h 16. L’homme était dans le hall.
Puis 20 h 03, près des ascenseurs.
Puis 21 h 27, devant l’entrée du parking souterrain.
Toujours à distance.
Toujours tourné vers Anna et les enfants.
Lucas sentit son instinct professionnel se réveiller.
« Qui est-il ? »
« Nous avons utilisé la reconnaissance interne sur les images disponibles. Aucun résultat. Mais ce n’est pas ce qui m’a poussé à vous appeler. »
Valois ouvrit un autre dossier.
« Il y a quarante minutes, quelqu’un a téléphoné à la réception. Il cherchait deux enfants. Des jumeaux de trois ans. Une fille appelée Sophie et un garçon appelé Samuel. »
Anna recula.
Samuel sentit le mouvement et s’accrocha à elle.
Lucas se tourna vers elle.
« Qui les cherche ? »
« Je ne sais pas. »
« Anna. »
« Je ne sais pas ! »
Sa voix claqua dans la pièce. Sophie sursauta et Anna ferma aussitôt les yeux, regrettant son éclat.
Puis elle murmura :
« Mais je sais peut-être pourquoi. »
Lucas attendit.
Anna posa Samuel sur une chaise et sortit lentement son téléphone. Ses doigts tremblaient lorsqu’elle chercha une photographie.
Elle la tendit à Lucas.
L’image montrait les jumeaux plus jeunes, probablement âgés d’un an. Entre eux se tenait un homme souriant, brun, élégant, la trentaine.
Lucas sentit son estomac se contracter.
Il connaissait ce visage.
« Julien Delcourt », souffla-t-il.
Valois se retourna brusquement.
Anna releva les yeux.
« Vous le connaissez ? »
Lucas connaissait effectivement Julien Delcourt. Tout Paris financier connaissait ce nom. Héritier d’une importante famille d’investisseurs, ancien administrateur de plusieurs groupes hôteliers, Delcourt avait disparu deux ans auparavant après l’effondrement mystérieux d’un fonds d’investissement. Les journaux avaient parlé de fraude, de comptes offshore et de centaines de millions d’euros évaporés.
Mais Lucas se souvenait surtout d’autre chose.
Julien Delcourt avait travaillé avec son propre père.
« Quel rapport a-t-il avec vos enfants ? »
Anna resta silencieuse.
« Anna. »
Une larme roula enfin sur sa joue.
« C’était leur père. »
Lucas regarda de nouveau la photographie.
« Était ? »
« Julien est mort il y a dix-huit mois. »
« Comment ? »
« Accident de voiture. »
Valois intervint doucement.
« Il n’existe aucun décès enregistré au nom de Julien Delcourt au cours des deux dernières années. »
Anna se figea.
Cette fois, son incompréhension semblait réelle.
« Quoi ? »
Valois fit pivoter son écran.
« J’ai vérifié avant votre arrivée. Aucun acte de décès. Aucun rapport correspondant. Rien. »
Anna secoua lentement la tête.
« J’ai identifié son corps. »
Lucas sentit le froid lui parcourir le dos.
« Vous avez vu son visage ? »
Elle hésita.
Cette hésitation fut la réponse.
« La voiture avait brûlé », murmura-t-elle. « On m’a montré ses affaires. Sa montre. Son alliance. Ses papiers. On m’a dit que les analyses confirmaient son identité. »
Lucas allait répondre lorsqu’un petit bruit retentit derrière eux.
Samuel avait laissé tomber son éléphant.
Lucas se pencha pour le ramasser. Lorsqu’il saisit la peluche, quelque chose de dur craqua sous ses doigts.
Il fronça les sourcils.
« Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? »
Anna sembla confuse.
« Rien. Samuel l’a depuis sa naissance. Julien le lui avait offert. »
Lucas palpa délicatement la couture du ventre. Une partie avait été recousue avec un fil légèrement différent.
Valois apporta de petits ciseaux.
« Non ! » protesta Samuel en récupérant presque la peluche.
Anna s’agenouilla.
« Juste une seconde, mon cœur. Maman te la rend tout de suite. »
Valois ouvrit quelques centimètres de couture.
Un objet métallique tomba sur la table.
Une petite clé.
À laquelle était attachée une plaque portant trois caractères :
**M-317.**
Anna porta une main à sa bouche.
« Je n’ai jamais vu ça. »
Lucas prit la clé.
Au même instant, Valois reçut une alerte sur son écran.
« Monsieur Moreau… »
La caméra du parking venait de détecter un mouvement.
L’homme au manteau sombre était revenu.
Mais cette fois, il ne se trouvait plus à l’extérieur.
Il était dans l’hôtel.
Lucas regarda l’image agrandie tandis que l’homme retirait lentement sa casquette devant l’ascenseur de service.
Anna poussa un cri étranglé.
Ses jambes semblèrent céder sous elle.
Lucas se retourna.
« Vous le connaissez ? »
Elle ne parvenait plus à quitter l’écran des yeux.
« C’est impossible… »
« Qui est-ce ? »
Des larmes apparurent dans ses yeux.
« C’est Julien. »







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