Pendant une seconde, personne ne bougea. Sur l’écran, l’homme avançait dans le couloir de service avec une lenteur presque tranquille. Anna avait les deux mains plaquées contre sa bouche. Son visage exprimait quelque chose de plus profond que la peur : la douleur brutale de voir revenir un mort.
« Julien… » répéta-t-elle.
Lucas se tourna vers Valois.
« Où est-il maintenant ? »
Le responsable de la sécurité changea de caméra.
« Niveau moins un. Il vient de quitter l’ascenseur de service. »
Lucas regarda le plan de l’hôtel. Le poste de sécurité se trouvait au deuxième sous-sol.
« Verrouillez les accès. »
« Déjà fait. »
« Et n’appelez pas la police. Pas encore. »
Anna releva brusquement la tête.
« Pourquoi ? »
Lucas referma sa main sur la clé M-317.
« Parce qu’un homme officiellement mort depuis dix-huit mois vient d’entrer dans mon hôtel en suivant vos enfants. Je veux comprendre ce qu’il cherche avant de lui annoncer que nous l’avons vu. »
Anna serra Sophie contre elle.
« Il les cherche eux. »
« Non », répondit Lucas en regardant la clé. « Je pense qu’il cherche ça. »
Valois fit conduire Anna et les jumeaux dans une pièce sécurisée attenante. Sophie protesta lorsqu’on lui demanda de quitter Lucas.
« Monsieur pas fâché vient avec nous ? »
Malgré la tension, Anna ferma les yeux une seconde.
Lucas s’accroupit devant la fillette.
« Pas tout de suite. Mais votre maman reste avec vous. »
Sophie sembla réfléchir sérieusement avant de lui tendre quelque chose.
Une petite étoile autocollante dorée.
« Pour pas avoir peur. »
Lucas resta immobile.
Puis il prit l’étoile.
« Merci. »
Lorsque la porte se referma, son visage changea.
« Trouvez-moi M-317 », ordonna-t-il.
Valois consulta les plans internes, les casiers du personnel, les coffres clients, les archives.
Rien.
Lucas observait la petite clé. Elle n’avait pas l’apparence d’une clé moderne. Le métal était épais, presque ancien.
Puis un souvenir remonta.
« Les anciennes consignes. »
Valois fronça les sourcils.
« Quelles consignes ? »
« Avant la rénovation de 2009, mon père avait installé des coffres privés au sous-sol pour certains clients historiques. »
Valois ouvrit les anciens plans.
Quelques secondes plus tard, une série de numéros apparut.
M-301 à M-340.
Les deux hommes échangèrent un regard.
Le coffre 317 se trouvait derrière l’ancienne cave à vins.
Ils descendirent.
Le couloir n’était plus utilisé depuis des années. Une odeur de pierre humide et de bois ancien flottait dans l’air. Valois avançait devant Lucas lorsqu’un bruit métallique résonna plus loin.
Ils s’arrêtèrent.
Quelqu’un était déjà là.
Valois fit signe à Lucas de rester derrière lui, puis tourna l’angle.
Le couloir était vide.
Mais une porte venait de se refermer au fond.
Ils coururent.
Lorsqu’ils l’atteignirent, l’ancienne salle des coffres était déserte. Une seconde sortie donnait sur les locaux techniques.
L’homme avait disparu.
Lucas se dirigea vers le coffre 317.
La serrure portait des marques récentes.
Quelqu’un avait essayé de l’ouvrir.
Il introduisit la clé.
Un déclic.
À l’intérieur se trouvait une enveloppe brune, un petit disque dur et une photographie.
Lucas prit d’abord la photo.
Son souffle se bloqua.
Elle avait été prise près de vingt ans auparavant.
Deux hommes souriaient devant le Grand Hôtel Wellington.
L’un était beaucoup plus jeune, mais Lucas reconnut immédiatement son père, Henri Moreau.
À côté de lui se tenait le père de Julien, Philippe Delcourt.
Au dos, une date et quatre mots avaient été écrits :
**« Le pacte commence ici. »**
Valois regarda Lucas.
« Quel pacte ? »
« Je n’en sais rien. »
Il ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une lettre manuscrite.
Lucas reconnut immédiatement l’écriture de son père.
*Lucas, si cette lettre arrive entre tes mains, cela signifie que nous avons échoué.*
Il sentit sa poitrine se contracter.
Henri Moreau était mort six ans auparavant.
Lucas continua.
*Ne fais confiance à personne au conseil. Ce que Philippe et moi avons découvert ne concerne pas seulement les hôtels. Des sociétés ont été utilisées pour déplacer de l’argent pendant des années. Lorsque Philippe a voulu tout révéler, ils l’ont fait taire.*
Lucas releva les yeux.
« Philippe Delcourt est mort d’une crise cardiaque », murmura Valois.
« C’est ce qu’on nous a dit. »
La lettre continuait.
*J’ai conservé une copie des preuves. Philippe en a gardé une autre. Nous avons séparé les accès. Si quelqu’un retrouve cette clé, le reste se trouve là où tout a commencé.*
Puis une dernière phrase :
*Et surtout, protège les enfants Delcourt. Ils ne savent pas encore ce qu’ils portent.*
Lucas relut cette phrase.
Les enfants.
Sophie et Samuel.
Un bruit soudain éclata dans le couloir.
Valois se retourna.
Une silhouette traversa l’ouverture.
« Julien ! »
Lucas partit derrière elle.
Ils débouchèrent dans le parking souterrain juste à temps pour voir l’homme atteindre une voiture noire.
« Delcourt ! »
L’homme s'arrêta.
Très lentement, il se retourna.
Cette fois, aucun écran ne séparait Lucas de lui.
C’était bien Julien.
Plus maigre que sur les photographies. Une cicatrice longeait sa tempe. Mais vivant.
« Vous avez la clé », dit-il.
Lucas resta à plusieurs mètres.
« Et vous avez abandonné vos enfants pendant dix-huit mois. »
Quelque chose passa dans les yeux de Julien.
« Vous pensez que je les ai abandonnés ? »
« Anna vous croyait mort. »
Julien baissa la tête.
« C’était nécessaire. »
« Pour qui ? »
« Pour qu’ils restent en vie. »
Lucas s’approcha.
« Alors commencez à parler. »
Julien regarda les caméras au plafond.
« Pas ici. Ils voient tout. »
« Qui ? »
Julien eut un rire sans joie.
« Votre conseil d’administration. »
Lucas sentit le sol se dérober sous ses certitudes.
« Mon père a laissé une lettre. »
Pour la première fois, Julien sembla véritablement surpris.
« Henri vous a laissé quelque chose ? »
« Il dit de protéger vos enfants. »
Le visage de Julien se décomposa.
« Alors vous devez sortir Anna et les jumeaux de cet hôtel immédiatement. »
« Pourquoi ? »
Julien regarda sa montre.
« Parce que si vous avez ouvert le coffre 317, ils le savent déjà. »
Au même instant, le téléphone de Lucas vibra.
Un message de Valois apparut.
**ALERTE — ACCÈS SUITE SÉCURISÉE.**
Lucas releva brusquement la tête.
Julien comprit.
Tous deux se mirent à courir.
Lorsqu’ils atteignirent le poste de sécurité, la porte de la pièce où Anna et les enfants avaient été installés était ouverte.
Anna se tenait à l’intérieur, livide.
Sophie était blottie contre elle.
Mais la deuxième chaise était vide.
L’éléphant en peluche de Samuel gisait sur le sol.
« Samuel… » murmura Lucas.
Anna tourna vers lui un visage ravagé.
« Ils ont pris mon fils. »
Puis Julien entra derrière Lucas.
Anna le vit.
Toute douleur sembla disparaître de son visage, remplacée par une stupeur glaciale.
« Toi… »
Julien ne répondit pas.
Anna traversa la pièce et le gifla.
« Dix-huit mois ! » cria-t-elle. « Je t’ai enterré ! »
Julien encaissa le coup sans bouger.
Puis son regard tomba sur l’éléphant éventré.
« Où est la clé ? »
Lucas la sortit de sa poche.
Julien pâlit.
« Ce n’était pas la clé qu’ils cherchaient. »
Lucas sentit un frisson lui parcourir la nuque.
« Alors pourquoi prendre Samuel ? »
Julien regarda Anna, puis Sophie.
Lorsqu’il répondit, sa voix n’était presque plus qu’un murmure.
« Parce que Samuel est la deuxième clé. »







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