Lucas relut le dernier message plusieurs fois. N’emmène pas Antoine. Ces quatre mots avaient quelque chose de plus inquiétant que toutes les menaces précédentes. Quelqu’un connaissait suffisamment bien sa famille pour savoir exactement qui il devait éviter, et surtout quelqu’un savait qu’Antoine cachait encore une partie de la vérité. Lucas rangea son téléphone dans sa poche.
« Je pars pour Étretat », annonça-t-il.
Antoine se leva immédiatement.
« Non. »
Lucas le regarda.
« Le message disait précisément de ne pas t’emmener. »
« C’est justement pour cette raison que tu ne dois pas y aller seul. »
« Alors viens me dire que le message ment. »
Antoine resta silencieux.
Lucas comprit.
« Tu sais quelque chose sur cette adresse. »
« Je connais l’endroit. »
« Depuis quand ? »
« Depuis le 17 novembre 2007. »
Lucas sentit une nouvelle colère monter.
« Encore cette date. »
Antoine passa une main sur son visage.
« C’est là que notre mère a été emmenée après la mort de Philippe Delcourt. »
Anna, qui se tenait près de la porte avec Samuel et Sophie, intervint.
« Alors pourquoi personne ne l’a retrouvée ? »
Antoine la regarda.
« Parce que la maison n’existe sur aucun registre au nom de Claire Moreau. Elle appartient à une société écran. »
Julien prit soudain la parole.
« Pas une société écran. »
Tous se tournèrent vers lui.
« Elle appartenait à mon père. »
Lucas le fixa.
« Tu es certain ? »
« Oui. Et si le message vient réellement de là-bas, alors quelqu’un a conservé cette propriété pendant dix-neuf ans. »
Lucas regarda Anna.
« Vous restez ici avec Valois. »
Elle secoua la tête.
« Non. »
« Anna… »
« J’ai passé dix-huit mois à croire que le père de mes enfants était mort. Je viens de découvrir qu’une femme que je n’ai jamais rencontrée pourrait être vivante et qu’elle connaît peut-être la raison pour laquelle mes enfants sont poursuivis. Je viens. »
Lucas voulut protester, mais il comprit qu’elle ne reculerait pas.
Julien prit les clés d’une voiture.
« Je conduis. »
« Non », répondit Lucas. « Nous prenons mon véhicule. »
Ils quittèrent Paris peu avant quatre heures du matin.
Le ciel commençait à pâlir lorsqu’ils atteignirent les falaises d’Étretat. La mer était presque invisible derrière une brume épaisse. Le chemin menant au 17, chemin des Falaises était étroit, bordé de vieux arbres dont les branches frappaient parfois la carrosserie.
Puis la maison apparut.
Blanche.
Immense.
Silencieuse.
Lucas sentit immédiatement quelque chose d’étrange.
Toutes les fenêtres étaient éclairées.
« Quelqu’un est là », murmura Anna.
Ils avancèrent jusqu’à la porte.
Elle était déjà ouverte.
Lucas entra.
L’intérieur sentait le bois ancien, la cire et quelque chose de familier.
Il s’arrêta.
Sur le mur du salon était accroché un portrait.
Claire Moreau.
Mais pas Claire telle que Lucas se souvenait d’elle.
Elle était plus âgée.
Ses cheveux étaient blancs.
Son visage marqué par les années.
Et pourtant, elle souriait.
Anna porta une main à sa bouche.
« Mon Dieu… »
Lucas s’approcha du portrait.
Une petite plaque était fixée sous le cadre.
**Claire — 2019.**
Il recula.
« 2019… »
Antoine lui avait toujours dit ne jamais avoir vu le corps.
Mais si cette photographie avait été prise en 2019, alors Claire avait vécu au moins trois ans après sa prétendue mort.
Une porte s’ouvrit au fond du couloir.
Lucas se retourna.
Une vieille femme apparut.
Elle portait un long gilet gris et s’appuyait sur une canne.
Ses yeux se posèrent sur Lucas.
Elle se mit à pleurer.
« Tu as les yeux de ton père. »
Lucas ne bougea plus.
Anna murmura :
« Madame Moreau ? »
La femme hocha lentement la tête.
« Oui. »
Lucas sentit ses jambes trembler.
« Maman… »
Claire s’approcha.
Elle posa une main sur son visage.
« Je savais que tu finirais par venir. »
Lucas ferma les yeux.
Pendant quelques secondes, il ne fut plus le PDG du Groupe Moreau, ni l’homme que tout Paris connaissait. Il redevint simplement un fils qui venait de retrouver sa mère après neuf années de deuil.
Il la serra contre lui.
Claire pleura silencieusement.
Puis elle murmura :
« Je suis désolée. »
Lucas recula.
« Pourquoi ? »
Elle regarda Anna, puis les enfants derrière elle.
Son expression changea.
« Parce que vous n’auriez jamais dû venir ici avec eux. »
Julien entra dans la pièce.
Claire se figea.
« Julien… »
« Bonjour, Claire. »
Elle porta une main à son cœur.
« Tu es vivant. »
Julien acquiesça.
« Depuis dix-huit mois. »
Claire regarda Lucas.
« Alors tout a recommencé. »
« Quoi ? »
Elle se dirigea vers une table et ouvrit un tiroir verrouillé.
À l’intérieur se trouvait une pile de documents, plusieurs photographies et un dossier portant le nom de Gabriel Vasseur.
Lucas le prit.
« Pourquoi son nom est ici ? »
Claire ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda Sophie et Samuel.
« Parce que Gabriel n’a jamais travaillé pour votre père. »
Lucas fronça les sourcils.
« Que voulez-vous dire ? »
« Il travaillait pour quelqu’un d’autre. »
« Qui ? »
Claire baissa les yeux.
« Pour moi. »
Le silence fut total.
Anna regarda Lucas, incapable de comprendre.
Lucas ouvrit le dossier.
À l’intérieur, une photographie tomba sur le sol.
On y voyait Claire, beaucoup plus jeune, aux côtés de Gabriel Vasseur.
Au dos était inscrit :
**Projet Wellington — Phase 1.**
Lucas releva lentement la tête.
« Maman… qu’est-ce que tu as fait ? »
Claire prit une profonde inspiration.
« J’ai créé le réseau que ton père croyait avoir découvert. »
Julien se figea.
Anna recula d’un pas.
Mais Claire poursuivit avant que Lucas ne puisse parler.
« Et Philippe Delcourt n’était pas ma victime. »
Elle regarda son fils droit dans les yeux.
« C’était mon partenaire. »
Lucas sentit tout son monde s’effondrer une seconde fois.
Puis un bruit de moteur retentit à l’extérieur.
Claire tourna brusquement la tête vers la fenêtre.
Son visage devint livide.
« Ils nous ont retrouvés. »
Lucas se précipita vers la fenêtre.
Deux voitures noires venaient de s’arrêter devant la maison.
La première portait une plaque qu’il connaissait.
Celle du Groupe Moreau.
Et la porte arrière venait de s’ouvrir.
Antoine en sortit.







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