Lucas resta immobile devant Antoine. Pendant neuf ans, il avait essayé d’accepter la mort de sa mère comme un événement tragique mais définitif. Il avait assisté aux obsèques, signé les documents, conservé quelques photographies et appris à vivre avec cette absence. Il avait même fini par croire que la douleur diminuait avec le temps. Mais il comprenait maintenant qu’elle n’avait jamais diminué. Elle s’était simplement transformée en quelque chose qu’il n’avait plus les moyens de regarder en face.
« Tu veux dire quoi par là ? » demanda-t-il.
Antoine fixa la photographie sur l’écran du téléphone.
« Je n’ai jamais vu son corps. »
« Pourquoi ? »
« Parce que papa m’a interdit d’aller à la morgue. »
Lucas sentit sa colère revenir.
« Et tu as obéi ? »
« J’avais trente et un ans, Lucas. Je venais de perdre notre père quelques années auparavant, je croyais que maman était morte, et je savais que quelqu’un nous surveillait. J’ai eu peur. »
« Tu as eu peur pendant neuf ans et tu m’as laissé croire qu’elle était morte. »
Antoine baissa la tête.
« Oui. »
Cette honnêteté tardive fit plus mal qu’un mensonge.
Julien s’approcha de la table.
« Ce n’est pas seulement ta mère. D’autres personnes ont disparu de la même manière. »
Lucas se retourna.
« Tu savais qu’elle était vivante ? »
« Non. Je savais seulement qu’elle pouvait l’être. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« C’est la seule que j’ai. »
Lucas serra les poings.
Soudain, une sonnerie retentit.
Le téléphone d’Antoine.
Il regarda l’écran, puis pâlit.
« Quoi ? » demanda Lucas.
Antoine ne répondit pas.
Il venait de recevoir une photographie.
On y voyait Anna dans la pièce sécurisée.
Mais cette fois, elle n’était pas seule.
Un homme se tenait derrière elle.
Lucas reconnut immédiatement le manteau sombre.
« Il est dans l’hôtel. »
Julien saisit son téléphone.
« Où sont les enfants ? »
Antoine regarda l’heure.
« La photo date de moins de deux minutes. »
Lucas partit en courant.
Ils traversèrent le couloir du conseil, descendirent l’escalier et atteignirent le quatrième étage. Valois les attendait devant la suite.
La porte était ouverte.
Anna était au milieu de la pièce, Sophie contre elle.
Elle tremblait.
« Où est Samuel ? »
« Il est là-bas », répondit-elle.
Lucas se retourna.
Une petite porte intérieure donnait sur une chambre secondaire.
Samuel dormait sur le lit, profondément endormi.
Valois soupira de soulagement.
« Personne ne l’a emmené. »
Lucas entra et s’arrêta.
Samuel tenait quelque chose dans sa main.
Une petite médaille argentée.
Lucas la reconnut immédiatement.
C’était celle que sa mère portait toujours autour du cou.
« Où as-tu trouvé ça ? »
Anna secoua la tête.
« Je ne sais pas. Quand je suis entrée, il dormait déjà avec. »
Julien regarda la médaille.
Son visage se décomposa.
« Cette médaille appartenait à Claire. »
Lucas sentit son cœur accélérer.
Il la prit délicatement.
Au dos se trouvait une inscription presque effacée.
**C. M. — 17.11.07**
Antoine s’approcha.
« Ce n’est pas possible. »
Lucas leva les yeux.
« Pourquoi ? »
« Parce que maman portait cette médaille le soir où elle a disparu. »
« Elle n’a pas disparu », répondit Julien.
Tout le monde se tourna vers lui.
« Elle a été emmenée. »
Anna murmura :
« Par qui ? »
Julien regarda Antoine.
Antoine ferma les yeux.
« Gabriel Vasseur. »
Le nom tomba comme une condamnation.
Lucas recula.
« L’oncle Gabriel ? »
« Il travaillait déjà avec Philippe Delcourt à cette époque », expliqua Antoine. « Après la mort de Philippe, maman avait compris qu’il était au centre du réseau. Elle avait des preuves. »
« Alors pourquoi Gabriel est encore au conseil ? »
Antoine répondit d’une voix basse :
« Parce que notre père lui faisait confiance. Et parce que maman nous avait demandé de ne jamais l’accuser sans preuves. »
Lucas regarda la médaille.
« Comment est-elle arrivée jusqu’à Samuel ? »
Personne ne répondit.
Puis Sophie parla depuis les bras d’Anna.
« Le monsieur l’a donnée à Samuel. »
Lucas se tourna vers elle.
« Quel monsieur ? »
La petite fille fronça les sourcils.
« Celui qui est venu quand maman dormait. »
Anna devint livide.
« Quand est-ce que je dormais ? »
« Dans la chambre. Il a parlé doucement à Samuel. »
« Qu’est-ce qu’il lui a dit ? » demanda Lucas.
Sophie réfléchit.
« Il a dit que grand-mère voulait qu’on sache qu’elle nous aimait. »
Lucas sentit ses yeux se remplir de larmes.
Grand-mère.
Claire n’avait jamais rencontré Sophie et Samuel.
Du moins, officiellement.
Il s’agenouilla devant Sophie.
« Tu l’as déjà vue, grand-mère ? »
Sophie hocha la tête.
« Oui. »
Anna la regarda avec stupéfaction.
« Sophie, ma chérie… où ? »
La fillette répondit simplement :
« Dans la maison blanche. »
Lucas se redressa.
« Quelle maison blanche ? »
« Celle où elle habite avec le monsieur gentil. »
Antoine murmura :
« Il n’y avait jamais de maison blanche. »
Julien secoua lentement la tête.
« Si. »
Tous les regards se tournèrent vers lui.
« Philippe avait une maison en Normandie. Une vieille propriété près d’Étretat. Il l’avait abandonnée après l’enquête. »
Lucas fixa Julien.
« Comment Sophie aurait-elle pu y aller ? »
Julien ne répondit pas.
Puis il regarda Anna.
« Anna, est-ce que tu as déjà emmené les enfants en Normandie ? »
Elle secoua immédiatement la tête.
« Jamais. »
« Alors quelqu’un les y a conduits. »
Lucas sentit une nouvelle peur naître.
Il ouvrit son téléphone et consulta les archives de l’hôtel.
Une réservation apparut.
Deux nuits.
Six semaines auparavant.
Au nom de Claire Moreau.
Lucas fixa l’écran.
La réservation avait été effectuée avec une adresse électronique inconnue.
Mais le numéro de téléphone associé appartenait à quelqu’un qu’il connaissait.
Il leva lentement les yeux vers Antoine.
« Tu savais qu’elle avait réservé cette chambre ? »
Antoine regarda l’écran.
Puis son visage devint livide.
« Ce numéro… »
« Oui. »
« C’est celui de maman. »
Un silence absolu envahit la pièce.
Lucas sentit son téléphone vibrer.
Un nouveau message.
Cette fois, aucune photographie.
Seulement une adresse.
**17, chemin des Falaises, Étretat.**
Puis une phrase :
**VIENS AVANT L’AUBE, LUCAS. TA MÈRE T’ATTEND.**
Et sous le message, un dernier détail apparut.
**N’EMMÈNE PAS ANTOINE.**







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