Pendant quelques secondes, je n’ai plus entendu les murmures des cent vingt invités, ni le tintement d’une fourchette tombée quelque part derrière moi. Je regardais seulement cette photographie. La jeune femme avait mes cheveux bruns, la même forme de visage, presque le même sourire. Même la petite fossette près de la joue gauche semblait identique à la mienne. À côté d’elle, Julien paraissait plus jeune. Son bras entourait sa taille avec une familiarité qui me glaça davantage que n’importe quelle preuve d’adultère.
— Qui est-elle ?
Julien ne répondit pas. Sa main, qui tenait encore mon poignet quelques secondes auparavant, retomba lentement.
Véronique essuya le champagne sur son visage avec sa serviette.
— Cette femme n’a rien à faire ici. Faites-la sortir.
Élodie eut un rire bref, sans joie.
— Toujours la même méthode, Véronique. Quand quelque chose vous dérange, vous payez. Et quand l’argent ne suffit plus, vous faites disparaître le problème.
Cette phrase provoqua un nouveau mouvement dans la salle. Julien se leva brutalement.
— Ça suffit.
Je ne l’avais jamais entendu parler ainsi. Pas même pendant nos pires disputes. Sa colère n’était pourtant pas dirigée contre moi. Il fixait Élodie avec une peur presque animale.
Je repris la photographie.
— Comment s’appelait-elle ?
Élodie ouvrit la bouche, mais Véronique se leva.
— Camille, écoute-moi. Tu viens de te marier. Tu es bouleversée. Nous allons monter à l’étage et discuter calmement.
— Je ne bougerai pas tant que quelqu’un ne m’aura pas répondu.
Julien ferma les yeux.
— Anaïs.
Le prénom tomba entre nous.
Je retournai la photographie. Sous la date, presque effacées, se trouvaient deux initiales : A.M.
— Anaïs Mercier ? demandai-je.
Élodie acquiesça.
— Ma sœur.
Julien s’appuya contre la table. Son visage avait perdu toute couleur.
Je regardai Élodie.
— Et qu’est-ce que mon mari lui a fait ?
Cette fois, elle hésita.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Alors rendez-le simple.
Élodie regarda les invités autour de nous.
— Pas ici.
Je faillis rire.
— Vous êtes venue à mon mariage avec cette photographie dans votre sac. Vous vous êtes assise là pendant des heures. Vous saviez exactement ce que vous faisiez.
— Non. Je n’étais pas censée entrer dans la salle.
Son regard glissa vers Véronique.
— J’avais rendez-vous avec elle à dix-neuf heures, derrière les cuisines. Elle devait me remettre quelque chose avec le dernier paiement. Elle n’est jamais venue.
Je me tournai vers ma belle-mère.
— Quoi ?
Véronique resta silencieuse.
Élodie sortit alors son téléphone. Elle ouvrit une conversation et me montra un message reçu dans l’après-midi.
« 19 h. Entrée du personnel. Je te donnerai le dossier. Ensuite, tu quittes définitivement Julien et Camille. »
Le numéro appartenait à Véronique. Je le reconnus immédiatement.
Un dossier.
Pas seulement de l’argent.
Je sentis Julien se rapprocher.
— Camille, donne-moi ce téléphone.
Je reculai.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle te manipule.
— Alors explique-moi ce qu’il y a dans ce dossier.
Il ne répondit pas.
Quelque chose se brisa en moi à cet instant. Pas encore mon amour pour lui. C’était pire : ma certitude de le connaître.
Je retirai lentement mon alliance.
Julien regarda ma main.
— Ne fais pas ça.
— Six ans, Julien. Pendant six ans, tu ne m’as jamais parlé d’Anaïs.
— Parce qu’elle appartient au passé.
Élodie pâlit.
— Elle n’« appartient » pas au passé.
Véronique frappa la table de sa paume.
— Taisez-vous !
Tout le monde sursauta.
Je regardai cette femme qui, quelques heures auparavant, avait ajusté mon voile en me disant que j’étais magnifique. Pour la première fois, je compris que sa générosité pendant les préparatifs n’avait peut-être jamais été une tentative de rapprochement. Elle avait choisi le château. Les prestataires. Une partie des invités. Elle avait même insisté pour contrôler l’accès aux chambres privées.
Elle n’organisait peut-être pas mon mariage.
Elle contrôlait quelque chose.
— Où est le dossier ? demandai-je.
Personne ne répondit.
Je me tournai vers Élodie.
— Vous deviez recevoir quoi ?
— Je l’ignore exactement. Véronique m’a appelée il y a quatre jours. Elle m’a dit qu’elle avait retrouvé des documents appartenant à Anaïs et qu’elle me les rendrait à condition que je signe un engagement à ne plus jamais contacter Julien.
— Et les paiements mensuels ?
Élodie serra les mâchoires.
— Ils n’étaient pas pour acheter mon silence.
Véronique murmura :
— Élodie...
— Non. C’est terminé.
Elle me regarda.
— Cet argent servait à payer les soins d’Anaïs.
Le sol sembla se dérober sous mes pieds.
— Ses soins ?
Julien détourna la tête.
Je compris avant même qu’Élodie ne parle.
Anaïs était vivante.
— Où est-elle ?
Élodie baissa la voix.
— Dans un établissement spécialisé près de Lyon.
Je fixai Julien.
— Pourquoi ?
Ses lèvres tremblèrent légèrement.
— Il y a eu un accident.
— Quel accident ?
— Camille...
— QUEL ACCIDENT ?
Ma voix résonna sous les lustres.
Élodie répondit à sa place.
— Une nuit, il y a neuf ans, Anaïs est montée dans une voiture avec Julien. Quelques heures plus tard, elle a été retrouvée grièvement blessée. Julien, lui, n’était plus là.
Un silence terrible envahit la salle.
Julien secoua la tête.
— Tu ne sais pas ce qui s’est passé.
— Alors raconte-le ! lançai-je.
Il me regarda enfin.
Et ce que je vis dans ses yeux n’était pas la culpabilité que j’attendais.
C’était de la terreur.
— Je ne conduisais pas cette voiture.
Élodie se figea.
Même Véronique sembla surprise.
— Julien, murmura-t-elle.
Il se tourna vers sa mère.
— Tu voulais que ça reste enterré ? Très bien. Mais je ne vais pas laisser Camille croire que j’ai fait ça.
Véronique s’approcha de lui.
— Réfléchis avant de parler.
— J’ai réfléchi pendant neuf ans.
Puis Julien me regarda.
— Anaïs et moi n’étions pas seuls cette nuit-là.
Mon cœur battait si fort que j’en avais mal.
— Qui était avec vous ?
Avant qu’il puisse répondre, la demoiselle d’honneur qui m’avait donné l’enveloppe apparut au bout de la salle, essoufflée.
— Camille.
Elle tenait quelque chose contre sa poitrine.
Une chemise cartonnée noire.
— J’ai trouvé ça dans la chambre de Véronique. Caché sous la doublure de sa valise.
Véronique fit un pas vers elle.
— Donnez-moi ça immédiatement.
Je pris le dossier avant qu’elle puisse l’atteindre.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs documents médicaux, une déclaration de police et une enveloppe scellée portant mon prénom.
Pas celui d’Anaïs.
Le mien.
« Pour Camille, si Julien l’épouse malgré tout. »
Je reconnus immédiatement l’écriture.
C’était celle de Véronique.
Mais lorsque j’ouvris l’enveloppe, une petite clé métallique tomba sur la nappe.
Et Julien recula comme s’il venait de voir un fantôme.
— Où as-tu eu cette clé ?
— Elle était dans l’enveloppe.
Il fixa sa mère.
— Tu m’avais juré l’avoir détruite.
Véronique ne répondit pas.
Julien prit une longue inspiration.
— Camille, quoi qu’il arrive maintenant, ne va surtout pas ouvrir ce qu’elle déverrouille.
— Pourquoi ?
Il regarda la petite clé posée entre nous.
— Parce que ce qu’Anaïs a caché là-dedans ne concerne pas seulement l’accident.
Puis ses yeux se posèrent sur moi.
— Ça concerne la raison pour laquelle je t’ai rencontrée.







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