Je refermai mes doigts autour de la petite clé jusqu’à sentir ses bords s’enfoncer dans ma paume. Pendant des années, le nombre 317 n’avait été qu’un détail étrange associé aux silences de mon père. Je me souvenais de boîtes qu’il refermait lorsque j’entrais dans son bureau, de photographies retournées sur son bureau et de ce nombre inscrit au crayon au verso. À vingt ans, j’avais cru à une manie professionnelle. À présent, j’avais l’impression que mon enfance entière venait de changer de sens.
« Nous allons à cette adresse », dis-je.
Étienne secoua la tête.
« Pas seuls. Quelqu’un vient de compromettre notre système, Adrien sait que vous avez parlé à Claire et Antoine Valmont connaît votre véritable identité. Si ce coffre existe encore, nous devons supposer qu’ils savent peut-être où il se trouve. »
« J’ai passé neuf ans à croire que mon père était mort en emportant ses secrets. Je ne vais pas attendre demain. »
Il me regarda longuement. Puis il sortit son téléphone.
« D’accord. Mais à mes conditions. »
Vingt minutes plus tard, nous quittions le gala par l’accès souterrain. Officiellement, Étienne était parti répondre à une urgence concernant la fondation. Deux membres de son équipe de sécurité nous suivaient à distance. Dans la voiture, Paris défilait derrière les vitres tandis que je tentais de remettre mes souvenirs dans l’ordre.
« Qui est Antoine Valmont ? »
Étienne travaillait déjà sur sa tablette.
« Soixante-trois ans. Médecin de formation, mais il n’exerce plus depuis longtemps. Il dirige plusieurs sociétés d’investissement dans le secteur hospitalier. »
Il s’interrompit.
« Et c’est l’oncle d’Adrien. »
Je fermai les yeux.
Adrien parlait rarement de sa famille. Il disait avoir construit sa carrière seul.
« Pourquoi son oncle aurait-il accès aux dossiers internes de votre fondation ?
— C’est précisément ce qui m’inquiète. »
Nous arrivâmes devant un immeuble discret d’une rue proche de la place Vendôme. Aucune enseigne. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient condamnées.
Pourtant, une lumière brillait à l’intérieur.
Étienne la vit aussi.
Un agent de sécurité entra le premier. Quelques minutes plus tard, il revint.
« Le bâtiment est vide. Mais quelqu’un est passé récemment. »
À l’intérieur, une odeur de poussière et de métal flottait dans l’air. Au sous-sol, des centaines de petits coffres occupaient encore les murs.
Je trouvai le 317 presque immédiatement.
Mes mains tremblaient tellement qu’Étienne dut éclairer la serrure avec son téléphone.
« Vous voulez que je le fasse ? »
« Non. »
Je tournai la clé.
Le mécanisme céda.
À l’intérieur se trouvaient trois objets : une enveloppe portant mon ancien nom, Camille Delcourt, une clé USB et une photographie.
Je pris d’abord la photographie.
Mon père y apparaissait devant l’hôpital Saint-Augustin. À côté de lui se tenait Claire Delaunay.
Et un troisième homme.
Plus jeune, mais parfaitement reconnaissable.
Antoine Valmont.
Au dos, mon père avait écrit :
**317 — Si Antoine nie, chercher les enfants.**
« Les enfants ? » murmurai-je.
Étienne prit l’enveloppe.
« Camille, elle est ouverte. »
Quelqu’un nous avait précédés.
Je dépliai la lettre.
L’écriture de mon père me frappa avec une violence inattendue.
*Ma Camille, si tu lis ceci, c’est que je n’ai pas réussi à arrêter ce que nous avons découvert.*
Je dus m’interrompre.
Étienne resta silencieux.
Je continuai.
Mon père expliquait avoir découvert qu’un réseau de cliniques falsifiait certains dossiers médicaux afin de dissimuler des erreurs graves et de protéger des chirurgiens prometteurs. Mais l’argent n’était pas le cœur du système.
Il parlait d’enfants.
De patients mineurs dont certains dossiers avaient été modifiés après des interventions expérimentales non correctement déclarées.
Puis une phrase me glaça.
*Antoine ne dirige pas le système. Il protège quelqu’un placé beaucoup plus haut.*
La page suivante manquait.
Elle avait été arrachée.
« Quelqu’un a pris la suite », soufflai-je.
Étienne inspecta le coffre.
« Mais il a laissé la clé USB. Pourquoi ? »
Je la branchai sur sa tablette.
Un seul dossier apparut.
**SAINT-AUGUSTIN — 2009/2017.**
Il était protégé par un mot de passe.
Je réfléchis aux habitudes de mon père, puis saisis 317.
Refusé.
Mon anniversaire.
Refusé.
Le nom de ma mère.
Refusé.
Puis je me souvins des photographies.
« Les enfants. »
J’entrai le mot ENFANTS.
Le dossier s’ouvrit.
Des centaines de documents apparurent.
Étienne parcourut rapidement les fichiers.
« Ce sont des dossiers médicaux anonymisés. »
Puis il s’arrêta.
Un sous-dossier portait un nom.
**PROJET AUBE.**
À l’intérieur se trouvait une liste de vingt-trois patients mineurs.
Presque tous les noms avaient été masqués.
Sauf un.
**PATIENT 08 — CAMILLE DELCOURT.**
Je cessai de respirer.
« Ce n’est pas possible. Je n’ai jamais été hospitalisée à Saint-Augustin. »
Étienne ouvrit le fichier.
Date d’admission : octobre 2009.
J’avais quinze ans.
Motif : accident.
Médecin référent : Antoine Valmont.
Je secouai la tête.
« Je m’en souviendrais. »
Puis une image traversa ma mémoire : une chambre blanche, mon père assis près d’un lit, ma mère qui pleurait.
J’avais toujours cru qu’il s’agissait d’un rêve.
« Il y a une note », dit Étienne.
Je lus.
**PATIENTE INFORMÉE : NON. MÉMOIRE POST-TRAUMATIQUE PARTIELLE. DOSSIER RETIRÉ À LA DEMANDE DU RESPONSABLE LÉGAL.**
« Mon père m’a caché une hospitalisation ? »
Un bruit métallique retentit dans le couloir.
Étienne éteignit immédiatement l’écran.
Les agents de sécurité se déplacèrent.
Quelques secondes plus tard, l’un d’eux revint avec une petite caméra entre les doigts.
« Elle était installée face au coffre. Transmission à distance. »
Quelqu’un nous avait regardés l’ouvrir.
Le téléphone d’Étienne sonna presque aussitôt.
Numéro masqué.
Il décrocha.
« Caron. »
Une voix d’homme répondit.
« Vous auriez dû laisser le coffre fermé. »
Je vis Étienne activer le haut-parleur.
« Antoine Valmont ? »
Un rire bref.
« Vous êtes aussi rapide qu’on le dit. »
Je m’approchai.
« Pourquoi mon nom est-il dans ces dossiers ? »
Silence.
Puis Antoine répondit :
« Camille… votre père vous a vraiment protégée jusqu’au bout. »
« Protégée de quoi ? »
« Pas de quoi. De qui. »
La communication se coupa.
Au même instant, la tablette afficha une notification. Un fichier venait de se déverrouiller automatiquement.
Une vidéo.
Datée du 17 octobre 2009.
Je lançai l’enregistrement.
Mon père apparut dans une chambre d’hôpital. Il semblait épuisé. Derrière lui, une adolescente dormait dans un lit.
Moi.
Puis quelqu’un entra dans le champ.
Je reconnus Antoine.
Mais ce fut la voix d’un autre homme, hors caméra, qui me glaça.
« Laurent, votre fille n’aurait jamais dû survivre à cette nuit-là. »
Étienne devint livide.
Je tournai la tête vers lui.
« Vous connaissez cette voix. »
Il ne répondit pas.
« Étienne. Qui est-ce ? »
Ses yeux restèrent fixés sur l’écran.
Quand il parla enfin, sa voix n’était plus celle du milliardaire froid et méthodique que je connaissais.
« Mon père. »







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