Je n’ai pas répondu tout de suite à Claire.
Je suis restée assise à la table de Sophie, le téléphone dans une main, les faux documents dans l’autre.
Ne rentre surtout pas chez toi cette nuit.
J’ai quelque chose à te montrer sur Julien, mais je ne peux pas te l’envoyer ici.
Pendant quelques secondes, je me suis demandé si c’était encore un piège.
Après tout, Claire avait passé tout le dîner à éviter mon regard.
Elle était là quand sa mère avait posé cette enveloppe devant moi.
Elle avait entendu Julien expliquer que j’étais instable.
Et elle n’avait rien dit.
Sophie lut les messages au-dessus de mon épaule.
« Tu lui fais confiance ? »
« Non. »
« Alors ne la vois pas seule. »
J’acquiesçai.
J’écrivis simplement :
Où ?
La réponse arriva moins d’une minute plus tard.
Demain. 8 h 30. Café près du parc de la Tête d’Or. Viens sans Julien. Et ne lui dis surtout pas que je t’ai écrit.
Je montrai l’écran à Sophie.
« J’y vais avec toi », dit-elle.
« Si elle te voit, elle risque de repartir. »
« Alors je serai à proximité. »
Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi.
Chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais Julien verser quelque chose dans ma tasse.
Je ne possédais aucun souvenir précis de ce geste.
C’était pire.
Parce que désormais, tous mes souvenirs avaient l’air suspects.
Vers trois heures du matin, je me levai et ouvris mon historique médical sur mon téléphone.
Je relus les résultats de mon dernier rendez-vous.
Rien d’alarmant.
Aucune explication évidente à mes vertiges.
Je pensai soudain à une autre chose.
Le mois précédent, j’avais fait une prise de sang.
Julien avait insisté pour venir avec moi chercher les résultats.
Il avait même parlé au médecin avant que j’entre dans le cabinet, prétendant qu’il voulait lui expliquer « certains épisodes ».
À l’époque, j’avais trouvé cela humiliant.
Maintenant, cela me paraissait calculé.
À sept heures quarante, je réveillai Sophie.
« Avant le café, je veux passer dans un laboratoire. »
Elle comprit immédiatement.
Nous laissâmes Léa avec le compagnon de Sophie, que ma fille connaissait depuis des années.
Puis nous partîmes.
Au laboratoire, j’expliquai que je soupçonnais avoir ingéré à mon insu un produit pouvant provoquer somnolence, confusion ou perte de mémoire.
La biologiste resta très professionnelle.
Elle ne me promit rien.
Certains produits disparaissaient rapidement.
D’autres pouvaient être recherchés selon les délais.
Elle me conseilla également de consulter un médecin rapidement et, si mes soupçons persistaient, de les documenter précisément.
Je fis les prélèvements.
Pour la première fois depuis la veille, j’eus l’impression de faire quelque chose au lieu de simplement subir.
À huit heures vingt-six, j’entrai dans le café.
Claire était déjà là.
Elle avait choisi une table dans le fond, loin de la vitrine.
Quand elle me vit, son visage se crispa.
Elle semblait avoir passé une nuit aussi mauvaise que la mienne.
Je m’assis face à elle.
« Pourquoi tu n’as rien dit hier ? »
Aucun bonjour.
Aucune politesse.
Elle baissa les yeux.
« Parce que j’avais peur. »
« De ton frère ? »
Elle hocha la tête.
« De lui. De ma mère aussi. De ce qu’ils avaient déjà préparé. »
Je posai mon téléphone sur la table, écran vers le bas.
« Qu’est-ce que tu voulais me montrer ? »
Claire ouvrit son sac.
Elle en sortit une petite clé USB noire.
Puis elle la posa entre nous.
« J’ai copié ça il y a quatre jours. »
Je ne la touchai pas.
« Qu’est-ce qu’il y a dessus ? »
« Des fichiers de Julien. »
Je sentis mon ventre se contracter.
« Quels fichiers ? »
Claire prit une longue inspiration.
« Il y a environ deux mois, maman m’a demandé d’imprimer des documents pour elle. Son imprimante ne fonctionnait plus. Elle m’a envoyé un dossier partagé depuis l’ordinateur de Julien. »
Elle marqua une pause.
« Elle s’est trompée de dossier. »
Je ne dis rien.
« Il y avait des scans de tes papiers d’identité. Des relevés. Des captures de messages. Des notes avec des dates. »
« Quelles notes ? »
Claire me regarda enfin.
« Des choses comme : crise au dîner, oubli école, agressivité, confusion, témoin présent. »
J’eus l’impression que le café autour de moi s’éloignait.
« Il faisait un journal sur moi ? »
« Oui. »
« Depuis combien de temps ? »
« Au moins cinq mois. Peut-être plus. »
Je serrai les dents.
« Et tu n’as rien dit. »
« Au début, je pensais vraiment qu’il était inquiet pour toi. »
Sa voix se brisa légèrement.
« Puis j’ai vu d’autres choses. »
Je poussai la clé USB du bout du doigt.
« Quoi ? »
Claire hésita.
« Un brouillon de courrier destiné à un avocat. Julien y expliquait qu’il voulait demander que Léa vive principalement avec lui parce que ton état mental devenait dangereux. »
« Dangereux ? »
« Oui. Mais le fichier avait été créé avant plusieurs des incidents qu’il utilise aujourd’hui contre toi. »
Cette fois, je compris immédiatement.
« Avant ? »
« Oui. »
« Combien de temps avant ? »
« Le document sur l’école a été créé neuf jours avant le jour où il prétend que tu as oublié Léa. »
Je restai figée.
Ce n’était plus seulement une interprétation.
Ce n’était plus une famille persuadée que j’allais mal.
Quelqu’un avait préparé une version de ma vie avant même que les événements censés la prouver se produisent.
« Tu as tout copié ? »
« Tout ce que j’ai pu. »
« Pourquoi maintenant ? »
Claire regarda ses mains.
« Parce que hier soir, j’ai vu le document avec ta signature. »
Elle avala difficilement.
« Et je sais que ce n’est pas toi qui l’as signé. »
« Comment tu peux le savoir ? »
Elle pâlit.
« Parce que j’étais là quand ils l’ont préparé. »
Je me redressai.
« Quoi ? »
« Pas quand ils ont signé. Je veux dire… quand maman a imprimé les feuilles. »
« Quand ? »
« Il y a trois semaines. Chez elle. »
La date.
Exactement celle inscrite sur le document.
« Julien était là ? »
« Oui. »
« Et qu’est-ce qu’ils ont dit ? »
Claire ferma les yeux une seconde.
« Maman a demandé : “Et si Camille refuse ?” »
Mon cœur cognait si fort que je l’entendais presque.
« Et Julien ? »
Claire me regarda.
« Il a répondu : “Elle n’a pas besoin d’accepter si on peut prouver qu’elle n’est plus capable de décider correctement.” »
Je ne bougeai plus.
Une serveuse passa près de nous.
Des tasses s’entrechoquèrent au comptoir.
La vie continuait normalement autour de moi pendant que mon mariage changeait de nature à chaque phrase.
« Il y a autre chose », murmura Claire.
« Dis-moi tout. »
« Je ne sais pas ce que ça signifie exactement. »
Elle sortit son téléphone.
« J’ai pris une photo de son écran quand il était dans la cuisine. »
Elle fit défiler quelques images, puis posa le téléphone devant moi.
C’était un tableau.
Des dates.
Des heures.
Des phrases courtes.
Certaines lignes portaient mon prénom.
D’autres celui de Léa.
Et dans une colonne, trois mots revenaient plusieurs fois.
Dose faible.
Dose normale.
Pas ce soir.
Je cessai de respirer.
« Claire… c’est quoi ? »
« Je n’en sais rien. »
« Tu sais très bien ce que ça ressemble à être. »
« Je sais. »
Je regardai la photo.
Une date attira immédiatement mon attention.
Le 12 juin.
Dose normale.
Je me souvenais du 13 juin.
J’étais arrivée avec vingt minutes de retard au travail après m’être réveillée avec un mal de tête terrible.
Julien avait raconté à sa mère que je m’étais trompée d’horaire.
Une autre date.
Le 27 juin.
Dose faible.
Le lendemain, j’avais oublié où j’avais posé mon portefeuille et j’avais pleuré devant Léa parce que je me sentais épuisée.
Julien avait noté cet épisode.
Je levai les yeux.
« Est-ce qu’il y avait un nom de médicament ? »
Claire secoua la tête.
Puis elle ajouta :
« Pas dans ce tableau. Mais il y avait une photo d’une boîte dans un autre dossier. »
« Tu l’as copiée ? »
« Oui. »
Ma main se referma sur la clé USB.
« Il faut que j’aille à la police. »
Claire pâlit.
« Attends. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il y a quelque chose que tu dois savoir avant. »
« Encore ? »
Elle se pencha vers moi.
« Julien sait probablement déjà que tu ne rentreras pas facilement. »
Je sentis une nouvelle vague de froid me traverser.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Hier après votre départ, il a appelé quelqu’un. Je n’ai entendu qu’une partie de la conversation. »
« Qui ? »
« Je ne sais pas. »
« Qu’est-ce qu’il a dit ? »
Claire baissa la voix.
« Il a dit : “Elle est partie avec Léa. On passe au plan B demain matin.” »
Je serrai la clé USB dans ma paume.
« Qu’est-ce que le plan B ? »
Claire secoua lentement la tête.
« Je l’ignore. »
À cet instant, mon téléphone vibra.
Un appel.
Sophie.
Je décrochai immédiatement.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Sa voix était tendue.
« Camille, ne panique pas. »
Je me levai.
« Quoi ? »
« Julien est devant l’immeuble. »
Mon sang se glaça.
« Il est seul ? »
« Non. »
Je regardai Claire.
« Avec qui ? »
Sophie hésita une seconde.
« Avec deux policiers. »
Je ne répondis pas.
Puis elle ajouta la phrase qui me fit comprendre que le fameux plan B venait de commencer.
« Il leur montre des documents et il dit que tu as enlevé Léa pendant une crise. »
À suivre — cliquez sur la Partie 3 pour continuer.







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