Le policier tendit la main.
« Monsieur Moreau, votre téléphone. »
Julien le serra contre lui.
« Vous n’avez pas le droit de fouiller dans mon téléphone sans raison. »
« Je ne vous ai pas demandé de me le donner déverrouillé. Je vous demande de ne pas effacer ce message. »
« Je n’efface rien. »
Sa voix avait changé.
Plus sèche.
Plus rapide.
L’homme calme du dîner disparaissait enfin.
Le second policier photographia l’écran verrouillé où la notification apparaissait encore partiellement.
Tout a été récupéré. Ne dis rien à Camille.
Je regardai Julien.
« Qui t’a envoyé ça ? »
« Je ne sais pas. »
« Tu mens. »
Il tourna vers moi un regard que je ne lui connaissais pas.
Pas de compassion feinte.
Pas d’inquiétude fabriquée.
De la haine.
Pure.
Fugace.
Mais réelle.
Puis il reprit immédiatement le contrôle.
« Quelqu’un essaie peut-être de nous manipuler tous les deux. »
J’eus presque envie de rire.
« Depuis quand tu dis “nous” ? Hier, tu essayais de me faire passer pour folle. »
Le policier s’interposa.
« Madame Moreau, laissez-nous gérer ça. »
Il inspecta l’armoire forcée.
« Monsieur, qu’est-ce qui se trouvait ici ? »
Julien resta silencieux.
« Monsieur Moreau ? »
« Des documents professionnels. »
« Quels documents ? »
« Des dossiers de clients. »
Je fronçai les sourcils.
Julien travaillait comme directeur administratif dans une entreprise de conseil immobilier.
Il ne ramenait presque jamais de dossiers confidentiels à la maison.
Je connaissais ses habitudes depuis neuf ans.
« Tu n’as jamais gardé de dossiers clients dans cette armoire. »
Il me fusilla du regard.
« Tu ne sais pas tout de mon travail. »
Le policier nota encore quelque chose.
Je regardai la boîte vide.
Petite.
Métallique.
Assez grande pour contenir des flacons, des dossiers ou un disque dur.
Puis un détail me revint.
Deux mois plus tôt, j’étais entrée dans le bureau pendant que Julien ouvrait cette même armoire.
Il l’avait refermée si vite que j’avais plaisanté :
« Tu caches des lingots d’or ? »
Il avait répondu :
« Des papiers ennuyeux. Rien qui t’intéresse. »
À l’époque, je n’avais pas insisté.
Maintenant, chaque souvenir semblait contenir une porte que j’avais refusé d’ouvrir.
L’un des policiers appela un collègue.
L’autre me demanda :
« Madame, avez-vous un endroit où rester ce soir ? »
« Chez ma sœur. »
« N’y retournez pas seule ici pour le moment. »
Julien intervint.
« C’est mon domicile aussi. »
Le policier le regarda.
« Personne ne vous a dit le contraire. »
La tension devint presque physique.
Puis mon téléphone vibra.
Claire.
Je m’éloignai de quelques pas.
Tu es avec la police ?
Je répondis simplement :
Oui.
Trois points apparurent.
Puis disparurent.
Revinrent.
Enfin :
Ne leur dis pas encore que ça vient de moi. Maman vient de m’appeler. Elle sait que l’appartement a été fouillé.
Je relus le message deux fois.
Comment pouvait-elle déjà le savoir ?
Nous étions ici depuis moins de vingt minutes.
Je tapai :
Comment elle sait ?
La réponse arriva immédiatement.
Je ne sais pas. Mais elle m’a demandé si j’avais « parlé à Camille ».
Je sentis mon estomac se contracter.
Je levai les yeux vers Julien.
Il me regardait.
Pas directement.
Du coin de l’œil.
Comme s’il essayait de deviner avec qui j’échangeais.
Je verrouillai mon téléphone.
Le policier principal s’approcha.
« Madame Moreau, nous allons devoir poursuivre certains éléments dans un cadre plus formel. Pour le moment, gardez tous les documents, messages et résultats médicaux. Ne supprimez rien. »
« Et ma fille ? »
« À ce stade, personne ne vous demande de la remettre à son père. »
Julien se raidit.
« Vous plaisantez ? »
Le policier se tourna vers lui.
« Non. »
« Elle a emmené Léa sans mon accord. »
« Et vous avez présenté un document comportant une signature que votre épouse conteste, dans un contexte où plusieurs éléments doivent être vérifiés. »
Julien ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Je ressentis quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis des mois.
Pas du soulagement.
Pas encore.
Mais une parcelle de stabilité.
Quelqu’un, enfin, ne prenait pas automatiquement sa version pour la vérité.
Nous quittâmes l’appartement séparément.
Je retournai chez Sophie.
Léa dessinait à la table de la cuisine.
Quand elle me vit, elle courut vers moi.
Je la serrai longtemps.
« Est-ce qu’on rentre à la maison ? »
« Pas ce soir. »
« Papa vient ? »
Je sentis son corps se tendre avant même que je réponde.
« Non. »
Elle hocha simplement la tête.
Cette réaction me brisa presque davantage que ses larmes.
Sophie attendit que Léa soit retournée dessiner.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Je lui racontai l’appartement fouillé.
L’ordinateur disparu.
Le message.
L’armoire.
Elle resta silencieuse.
Puis elle demanda :
« Tu crois que quelqu’un aide Julien ? »
« Oui. »
« Sa mère ? »
Je pensai à Françoise.
À sa façon de poser l’enveloppe devant moi.
À sa certitude.
À sa phrase : depuis qu’on essaie de la protéger.
« Peut-être. »
Mon téléphone sonna.
Numéro inconnu.
Je faillis ne pas répondre.
Puis quelque chose me poussa à décrocher.
« Allô ? »
Une voix masculine.
« Madame Moreau ? »
« Oui. »
« Docteur Éric Lemaire. Vous êtes venue ce matin au laboratoire rattaché à notre centre médical. »
Je me redressai.
« Vous avez les résultats ? »
« Une partie seulement. Je préférerais que vous veniez. »
Mon cœur se mit à battre plus vite.
« Est-ce que quelque chose ne va pas ? »
Silence.
Très court.
Mais assez long.
« Nous avons identifié une substance qui nécessite une discussion immédiate. »
Je regardai Sophie.
« Quelle substance ? »
« Je préfère vous l’expliquer en personne, avec le contexte. »
« Docteur, mon mari est soupçonné de m’avoir donné quelque chose à mon insu. J’ai besoin de savoir si c’est compatible avec ce que vous avez trouvé. »
Nouveau silence.
Puis sa voix devint plus basse.
« Oui. »
J’eus du mal à parler.
« Est-ce que ça peut provoquer des pertes de mémoire ? »
« Oui. »
Je fermai les yeux.
Tout mon corps sembla devenir lourd.
« De la confusion ? »
« Oui. »
« De la somnolence ? »
« Également. »
Je posai ma main sur le bord de la table.
« Depuis combien de temps ce produit peut-il rester détectable ? »
« Cela dépend de la substance, de la dose et de la fréquence d’exposition. »
La fréquence.
Le tableau me revint immédiatement.
Dose faible.
Dose normale.
Pas ce soir.
« Docteur… est-ce qu’on peut savoir si cela s’est produit plusieurs fois ? »
« Pas avec certitude à partir d’un seul prélèvement. Mais vos résultats montrent quelque chose qui mérite d’être documenté médicalement. »
Je raccrochai quelques minutes plus tard avec un rendez-vous prévu dans l’après-midi.
Sophie me regardait.
« Ils ont trouvé quelque chose ? »
Je hochai la tête.
Elle porta une main à sa bouche.
Pour la première fois depuis le dîner, j’eus envie de pleurer.
Pas parce que j’étais effrayée.
Parce que pendant des mois, Julien avait réussi à me faire douter de ma propre mémoire.
Et maintenant, un résultat médical venait de me rendre une partie de ma réalité.
À quinze heures dix, je quittai le centre médical avec une enveloppe scellée.
Le médecin avait noté les résultats.
Il m’avait conseillé de transmettre immédiatement le dossier aux autorités.
Il avait aussi insisté sur une chose :
Je ne devais plus consommer aucune boisson ou nourriture préparée par Julien.
La phrase me paraissait absurde.
C’était mon mari.
Et pourtant, elle était devenue nécessaire.
Je pris mon téléphone pour appeler Sophie.
Avant même que je compose son numéro, un message arriva.
Cette fois, de Françoise.
Camille, il faut qu’on se voie seules. Tu ne comprends pas ce que Julien a fait, ni pourquoi il l’a fait.
Je fixai l’écran.
Puis un second message apparut.
Si tu vas trop loin avec la police, tu risques de découvrir quelque chose sur Léa que tu préférerais ne jamais savoir.
Je sentis mon sang se glacer.
Je relus cette phrase encore une fois.
Quelque chose sur Léa.
Pas sur Julien.
Pas sur moi.
Sur ma fille.
Et soudain, toute cette histoire sembla devenir beaucoup plus grande que la fausse signature posée sur cette table.
À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.







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