Le magnétophone continuait de tourner.
Personne n’osait l’arrêter.
La voix de Delcourt grésilla de nouveau.
« Le dossier original existe encore ? »
Un silence.
Puis Antoine répondit :
« Tu aurais dû le détruire quand tu en avais l’occasion. »
« Ce n’est pas ce que je t’ai demandé. »
« Alors pose-toi une meilleure question. »
Un bruit sourd retentit sur l’enregistrement, comme si quelqu’un avait frappé une table.
Delcourt reprit d’une voix plus basse.
« Si Emma comprend ce que tu as fait, elle remontera jusqu’à Black Ridge. »
« C’était le but. »
La bande s’interrompit brutalement.
Je fixai le magnétophone.
« Remettez-la. »
Robert secoua la tête.
« C’est tout ce qu’il y a sur cette cassette. »
« Alors explique-moi. »
Je regardai ma mère.
« Qu’y avait-il dans mon dossier de naissance ? »
Claire avait les deux mains serrées contre sa poitrine.
« Rien qui change qui tu es. »
« Je déciderai moi-même de ce que ça change. »
Elle ferma les yeux.
« Antoine savait déjà qu’il était surveillé quand tu es née. Pas par Delcourt directement. À l’époque, il ne savait même pas jusqu’où remontait le réseau. Mais il avait compris que certaines informations disparaissaient des dossiers militaires. »
Renaud se rapprocha.
« Avant Black Ridge ? »
« Plusieurs mois avant. »
Robert acquiesça.
« C’est pour ça qu’Antoine avait commencé à sortir certaines données du circuit militaire. »
Je regardai ma mère.
« Quel rapport avec ma naissance ? »
Elle inspira difficilement.
« Ton dossier d’état civil contient une annexe qui n’aurait jamais dû s’y trouver. »
« Quelle annexe ? »
Robert répondit à sa place.
« Une déclaration manuscrite d’Antoine. »
« Disant quoi ? »
« À première vue, presque rien. Une reconnaissance de paternité, quelques chiffres, une date, le nom d’un médecin. »
Je sentis ma patience céder.
« À première vue ? »
Renaud comprit avant moi.
« Un code. »
Robert hocha la tête.
« Oui. »
Il prit la cassette BLACK RIDGE — 23 h 41 mais ne la plaça pas dans le magnétophone.
« Antoine travaillait avec des systèmes de chiffrement opérationnel. Il ne confiait jamais une clé complète à un seul support. Il séparait toujours la donnée de la méthode permettant de la lire. »
Je regardai la mallette.
« Les preuves de Black Ridge étaient chiffrées. »
« Une partie. »
« Et la clé était dans mon dossier de naissance. »
« Pas exactement. »
Robert sortit de sa poche un papier froissé.
Dessus figuraient quatre groupes de nombres.
**07 – 14 – 23 – 41**
« Voilà ce qu’Antoine avait gravé à l’intérieur de la mallette. Pendant des années, je n’ai pas compris. »
Je pensai immédiatement à la cassette.
« 23 h 41. »
« Oui. Mais ce n’était qu’un élément. »
Maman murmura :
« Sept juillet. Quatorze heures vingt-trois. »
Je me tournai vers elle.
« Ma naissance. »
Elle hocha la tête.
Robert poursuivit :
« Antoine avait transformé les données de ta naissance en clé de lecture. La date, l’heure, le numéro de l’acte et le nom du médecin permettaient de reconstruire la séquence complète. Sans le dossier original, les fichiers récupérés à Black Ridge ressemblaient à des données corrompues. »
Je restai immobile.
Toute ma vie, Delcourt n’avait donc pas surveillé une enfant parce qu’elle possédait un secret sur elle-même.
Il surveillait une clé.
« Voilà pourquoi Antoine disait que j’étais la clé. »
« Oui », répondit Robert.
Quelque chose en moi se brisa.
« Et personne n’a jugé utile de me le dire ? »
Maman s’approcha.
« Tu étais un bébé. Puis une petite fille. Ensuite, chaque année qui passait rendait la vérité plus difficile à raconter. »
« Ce n’est pas une excuse. »
« Je sais. »
« Vous m’avez laissée croire que mon père biologique m’avait simplement abandonnée. »
Les larmes coulèrent sur son visage.
« Antoine nous avait demandé de le faire. »
Cette phrase me coupa net.
« Quoi ? »
Robert s’appuya contre la table.
« Après Black Ridge, Antoine était blessé mais vivant. Il a réussi à contacter Claire une seule fois. »
« Tu m’as dit que tu ne savais pas s’il était vivant. »
Maman secoua la tête.
« Je ne savais pas s’il l’était encore aujourd’hui. Mais pendant quelques semaines après Black Ridge… oui. Je savais. »
Je reculai.
« Vous m’avez menti tous les deux. »
« Pour te garder en vie », dit Robert.
« Ne dis pas ça comme si ça effaçait tout. »
Il encaissa sans répondre.
Lucas était adossé au mur du garage. Pour la première fois depuis le début de cette nuit, il ne cherchait ni à se défendre ni à prendre parti.
« Pourquoi Antoine n’est jamais revenu ? » demanda-t-il.
Robert regarda Renaud.
« Parce qu’après l’embuscade, il ne savait plus à qui faire confiance. »
Renaud baissa les yeux.
Je pensai à sa décision de transmettre les coordonnées à Delcourt.
Une erreur.
Terrible.
Mais peut-être pas une trahison volontaire.
« Et toi ? » demandai-je à Robert. « Comment as-tu récupéré la mallette ? »
Son visage se ferma.
« J’étais chargé de l’équipe de récupération envoyée après l’attaque. »
Renaud leva brusquement la tête.
« Tu n’étais pas censé être sur cette mission. »
« Exact. Delcourt m’y a placé au dernier moment. »
« Pourquoi ? »
« Pour récupérer les preuves avant vous. »
Un silence.
« Sauf que j’ai trouvé Antoine avant lui. »
Ma respiration s’arrêta.
« Tu l’as vu vivant ? »
« Oui. »
Robert regarda Claire avant de revenir vers moi.
« Il était blessé. Il m’a donné la mallette. Il m’a demandé de dire à tout le monde qu’il avait disparu. Même à Renaud. »
Renaud fit un pas vers lui.
« Dix-huit ans. »
« Je n’avais aucune raison de te faire confiance. »
« Tu aurais pu me donner un signe. »
« Tu venais de transmettre notre position à Delcourt. »
Renaud ne trouva rien à répondre.
Je regardai Robert.
L’homme qui, quelques heures auparavant, avait choisi le match de Lucas plutôt que ma remise de diplôme.
L’homme qui m’avait dit que mon avenir ne mènerait nulle part.
Et pourtant, ce même homme avait porté pendant dix-huit ans un secret confié par mon père biologique.
Cette contradiction me donna presque la nausée.
« Si tu as passé dix-huit ans à me protéger, pourquoi as-tu toujours méprisé tout ce que je faisais ? »
Robert détourna les yeux.
La réponse tarda.
« Parce que plus tu réussissais, plus tu t’approchais d’eux. »
Je ne compris pas immédiatement.
Puis je regardai mon dossier de nomination.
« Tu voulais que j’abandonne l’armée. »
« Oui. »
« Alors tu as préféré me faire croire que je n’avais aucune valeur. »
Il ferma les yeux.
« Je pensais qu’une fille qui détestait son père finirait par partir loin de tout ce qu’il représentait. »
Ma colère devint glaciale.
« Tu n’as pas essayé de me protéger. Tu as essayé de me briser assez pour que je choisisse la vie que tu voulais. »
Robert ne protesta pas.
Et ce silence fut son aveu.
Lucas détourna les yeux.
Maman sanglotait doucement.
Je repris le dossier de nomination posé sur un établi.
Pour la première fois, je remarquai une série de chiffres au bas de la dernière page.
Une référence administrative.
Elle ressemblait étrangement aux groupes de nombres que Robert venait de me montrer.
« Pourquoi Delcourt a-t-il signé personnellement mon affectation ? »
Robert s’approcha.
Je lui montrai la référence.
Son visage changea.
« Ce n’est pas un numéro d’affectation. »
Renaud prit le document.
« Alors quoi ? »
Robert retourna la feuille.
Sous la lumière, un filigrane invisible à première vue apparut.
Un symbole circulaire traversé par une ligne noire.
Renaud jura.
« Section Atlas. »
« Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je.
« Une cellule d’archives classifiées à Balard », répondit-il. « Accès extrêmement restreint. »
Je compris.
« Delcourt m’affecte là-bas. »
« Pas officiellement », dit Laurent.
Il avait passé les dernières minutes à examiner mon téléphone et les appareils trouvés dans la pièce secrète.
« Mais votre dossier contient manifestement un second routage administratif. Quelqu’un voulait qu’une fois votre nomination validée, vous soyez transférée vers cette section. »
Je regardai le billet de train.
Paris.
Balard.
Demain matin.
Tout convergeait vers le même endroit.
Laurent posa soudain mon téléphone sur la table.
« Nous avons un autre problème. »
« Lequel ? »
« J’ai trouvé comment ils vous suivent. »
Il montra l’arrière du dossier de nomination.
Dissimulée dans la reliure se trouvait une balise plate, à peine plus grande qu’une pièce de monnaie.
Je sentis mon sang se glacer.
« Depuis quand ? »
« Probablement depuis que ce dossier vous a été remis. »
Je regardai Renaud.
« C’est vous qui me l’avez donné. »
Son visage se durcit.
« Après la cérémonie. Il venait directement du bureau des nominations. »
« Donc Delcourt savait que je rentrerais ici. »
« Oui. »
Robert se dirigea vers la porte.
« Alors il faut partir immédiatement. »
Laurent l’arrêta.
« Non. Si nous supprimons la balise, ils sauront que nous l’avons découverte. »
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis un léger sourire sans joie apparut sur son visage.
« En revanche, nous pouvons décider où ils pensent qu’Emma se trouve. »
Je compris son idée.
« Un leurre. »
« Exactement. »
Renaud prit la cassette BLACK RIDGE — 23 h 41.
« Et pendant qu’ils suivent le leurre ? »
Je regardai l’adresse du box de stockage.
Puis le billet pour Balard.
« Nous allons chercher les preuves. »
Robert secoua immédiatement la tête.
« Non. »
Je le regardai.
« Cette décision ne t’appartient plus. »
« Emma, Delcourt a passé dix-huit ans à empêcher cette information de ressortir. »
« Et vous avez passé dix-huit ans à décider à ma place. Ça s’arrête maintenant. »
Personne ne protesta.
Même Robert.
À cet instant, un petit bip retentit dans le magnétophone.
Laurent se pencha dessus.
« Ce n’est pas la cassette. »
Le son venait du compartiment sous l’appareil.
Robert l’ouvrit.
À l’intérieur était dissimulée une minuscule carte mémoire.
Renaud la fixa.
« Je ne savais pas qu’elle était là. »
Nous l’insérâmes dans l’ordinateur portable de la pièce secrète.
Un seul fichier apparut.
**EMMA_23**
Je cliquai.
Une vidéo se lança.
Antoine Valette apparut à l’écran.
Plus âgé.
Les cheveux presque gris.
La cicatrice sur sa main gauche parfaitement visible.
Derrière lui, je reconnus immédiatement les bâtiments de Balard.
Il regarda directement la caméra.
« Emma, si tu regardes ceci, c’est que Delcourt t’a finalement fait entrer dans son système. »
Mon cœur battait si fort que j’entendais à peine la suite.
« Ne cherche pas le dossier de naissance. Il n’est qu’une clé. Cherche ce qu’elle ouvre. »
Antoine leva alors devant la caméra un dossier portant le symbole de la Section Atlas.
« À Black Ridge, nous pensions avoir découvert un réseau de contrebande. Nous avions tort. Le trafic n’était que la façade. »
Il s’interrompit.
Puis prononça lentement :
« Le véritable secret concerne les noms des officiers que Delcourt a fabriqués, protégés et placés dans toute la chaîne de commandement depuis vingt ans. »
Renaud devint livide.
Antoine poursuivit :
« Et l’un de ces noms vient d’être placé juste à côté du tien. »
L’écran devint noir.
Une dernière ligne apparut.
**Ne fais confiance à personne dont la nomination porte le symbole Atlas.**
Je baissai lentement les yeux vers le dossier du capitaine Laurent posé sur la console.
Sur sa couverture, presque invisible sous la lumière rouge, se trouvait exactement le même symbole.
**À suivre — cliquez sur la Partie 7 pour lire la suite.**







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