Je regardai le dossier du capitaine Laurent.
Puis Laurent.
Il comprit immédiatement.
« Emma, ne touchez pas à ça. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je ne sais pas encore ce que ce symbole signifie dans mon cas. »
Robert eut un rire sans joie.
« C’est exactement ce que dirait quelqu’un qui le sait parfaitement. »
Laurent se tourna vers lui.
« Vous voulez vraiment parler de mensonges après ce que vous venez d’avouer ? »
« Ça suffit », dis-je.
Ma voix coupa court à leur affrontement.
Je pris le dossier.
Laurent fit un mouvement vers moi, puis s’arrêta.
« Ouvrez-le », dit-il finalement.
Je le fis.
Ordres de mission.
Évaluations.
Affectations.
Rien d’anormal.
Jusqu’à la dernière page.
Le même filigrane Atlas apparaissait sous une annotation administrative datée de neuf ans plus tôt.
**Transfert prioritaire — autorisation A. Delcourt.**
Je levai les yeux.
« Delcourt a fait avancer votre carrière. »
Laurent resta silencieux.
« Répondez-moi. »
« Oui. »
Renaud se raidit.
« Tu ne me l’as jamais dit. »
« Parce que je ne le savais pas. »
Robert secoua la tête.
« Une promotion signée Delcourt et tu ne t’en souviens pas ? »
« Je me souviens de la promotion. Pas de ce document. »
Laurent prit une longue inspiration.
« Il y a neuf ans, j’étais lieutenant. Mon unité venait de perdre deux hommes pendant une opération. Trois semaines plus tard, j’ai reçu une affectation à l’état-major. On m’a dit que mon dossier avait été recommandé après évaluation. »
« Par qui ? » demandai-je.
« Je n’ai jamais demandé. »
La réponse me frappa presque autant que si elle avait été un aveu.
Renaud fixa son ancien subordonné.
« Antoine vient de dire que Delcourt a fabriqué et placé des officiers. »
« Je sais ce qu’il a dit. »
« Et tu fais partie de ceux qu’il a placés. »
Laurent serra la mâchoire.
« Peut-être. Mais être placé par quelqu’un ne signifie pas travailler pour lui. »
Je pensai à Antoine.
**Ne fais confiance à personne dont la nomination porte le symbole Atlas.**
Pas : ils sont tous coupables.
Seulement : ne fais confiance à personne.
La nuance était importante.
« Donnez-moi votre arme », dis-je.
Laurent me regarda.
« Emma… »
« Votre arme. »
Il hésita une seconde.
Puis il retira son chargeur, vida la chambre et posa le pistolet sur la table.
« Voilà. »
Robert sembla surpris.
Moi aussi.
« Votre téléphone également. »
Laurent le posa à côté.
« Vous avez autre chose à me demander ? »
« Oui. Restez avec nous. »
Renaud fronça les sourcils.
« Emma. »
« Si Laurent travaille pour Delcourt, je préfère l’avoir sous les yeux plutôt que le laisser disparaître. S’il est innocent, j’aurai besoin de lui. »
Laurent me lança un regard presque fier.
« L’Académie vous a bien formée. »
« Non. Certaines personnes m’ont appris à ne plus confondre confiance et obéissance. »
Robert détourna le regard.
Il savait très bien que cette phrase lui était aussi destinée.
Nous préparâmes le leurre.
La balise cachée dans mon dossier de nomination fut placée dans la voiture de Nina. Elle accepta de conduire vers le sud avec Lucas, ma mère et deux militaires que Renaud contacta sur une ligne indépendante.
Robert protesta immédiatement.
« Claire reste avec moi. »
Maman le regarda.
« Tu as décidé pour Emma pendant dix-huit ans. Tu ne décideras pas pour moi ce soir. »
Pour la première fois, Robert ne trouva rien à répondre.
Avant de monter dans la voiture, maman me prit les mains.
« Reviens. »
Je ne lui promis rien.
Je l’embrassai simplement.
Quelques minutes plus tard, la voiture emportant la balise quitta la maison.
Sur un écran, nous regardâmes le signal se déplacer.
Puis, presque immédiatement, deux véhicules inconnus quittèrent une rue parallèle pour suivre exactement le même trajet.
Laurent murmura :
« Delcourt a mordu. »
« Ou quelqu’un d’autre », corrigea Renaud.
Je regardai Robert.
« Le box. »
Il secoua la tête.
« Trop dangereux. »
« Antoine m’y a envoyé. »
« Antoine t’a aussi dit de ne faire confiance à personne. »
« Justement. Je vais voir par moi-même. »
Nous partîmes à trois véhicules différents.
Renaud devant.
Robert derrière.
Laurent et moi au milieu.
Il n’avait toujours ni arme ni téléphone.
Pendant les premières minutes, aucun de nous ne parla.
Puis il dit :
« Vous avez raison de vous méfier de moi. »
« Ça ne vous dérange pas ? »
« Si. Mais ce n’est pas la question. »
Il regardait la route.
« J’ai passé ma carrière à croire que certaines portes s’ouvraient parce que j’avais travaillé assez dur. Si Delcourt les a ouvertes pour une autre raison… alors j’ai besoin de savoir pourquoi. »
Je tournai la tête vers lui.
« Et si Antoine disait vrai ? Si vous avez été placé près de moi exprès ? »
Laurent répondit sans hésiter.
« Alors nous découvrirons depuis combien de temps. »
Le box de stockage se trouvait dans un bâtiment industriel presque désert.
Aucune enseigne lumineuse.
Aucune caméra visible.
Robert inspecta l’entrée.
« Trop propre. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? » demandai-je.
« Pas de surveillance extérieure. Pas de gardien. Pour un endroit qui conserve des biens privés à Paris, c’est inhabituel. »
Renaud regarda les fenêtres.
« C’est une installation contrôlée. »
« Par Antoine ? »
« Ou par Delcourt. »
J’utilisai la petite clé trouvée dans l’enveloppe.
Elle ouvrit le box 214.
À l’intérieur, il n’y avait presque rien.
Une table.
Une chaise.
Un coffre métallique.
Et un écran noir fixé au mur.
Sur la table reposait mon dossier de naissance.
Je le reconnus immédiatement au nom inscrit sur la couverture.
**Emma Valette.**
Pas Moreau.
Je m’approchai.
Robert resta derrière moi.
« Ne l’ouvrez pas encore. »
Je me retournai.
« Pourquoi ? »
« Parce que si Antoine a placé ce dossier ici, il savait que tu viendrais. Il n’aurait pas laissé uniquement du papier. »
Laurent examina les murs.
« Il a raison. »
Renaud souleva la chaise.
Sous l’assise était fixé un petit lecteur électronique.
« Carte ou puce. »
Je pris le dossier.
À l’intérieur se trouvait la déclaration de paternité dont Robert avait parlé.
Date.
Heure.
Numéro d’acte.
Nom du médecin.
Et, dans la marge, une série de lettres minuscules.
Je les lus.
**BR-23-41-AV-04.**
Robert murmura :
« Voilà la séquence. »
Le coffre métallique possédait un clavier.
J’entrai les chiffres liés à ma naissance, puis le code de la marge.
Un voyant passa au vert.
Le coffre s’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient quatre disques durs et une enveloppe portant le sceau de l’état-major.
Renaud approcha une lampe.
« Si ce sont les archives originales de Black Ridge… »
Une voix retentit derrière nous.
« Elles le sont. »
Nous nous retournâmes.
Un homme se tenait à l’entrée du box.
Cheveux gris.
Visage marqué.
Main gauche parcourue par une longue cicatrice.
Je ne connaissais ce visage que par des photographies.
Mais je le reconnus immédiatement.
Antoine Valette.
Mon père biologique.
Personne ne bougea.
Antoine me regarda comme s’il avait attendu cet instant pendant dix-huit ans et qu’il n’avait malgré tout aucune idée de ce qu’il devait dire.
« Emma. »
Je voulus parler.
Aucun son ne sortit.
Puis Robert s’avança.
« Tu aurais pu nous prévenir. »
Antoine ne le regarda même pas.
« Si je l’avais fait, Delcourt l’aurait su. »
Renaud avait le visage fermé.
« Et moi ? »
Cette fois, Antoine tourna les yeux vers lui.
« Toi, je ne savais toujours pas si je pouvais te faire confiance. »
Renaud encaissa.
Laurent resta légèrement en retrait.
Antoine le remarqua immédiatement.
« Capitaine Laurent. »
Laurent se raidit.
« Vous me connaissez ? »
« Depuis longtemps. »
Je regardai Antoine.
« Pourquoi son dossier porte Atlas ? »
Antoine entra et referma la porte.
« Parce que Laurent est l’un des officiers que Delcourt a fait avancer. »
Laurent pâlit.
« Dans quel but ? »
Antoine posa une clé USB sur la table.
« Atlas n’est pas une unité. C’est un système de dépendance. Delcourt repérait de jeunes officiers prometteurs, intervenait discrètement dans leur carrière, puis attendait. »
« Attendait quoi ? » demandai-je.
« Le jour où ils lui devraient quelque chose. »
Laurent secoua la tête.
« Il ne m’a jamais rien demandé. »
« Pas encore. »
Antoine me regarda.
« Ton affectation devait être son prochain mouvement. »
« Pourquoi ? »
Il désigna les disques durs.
« Parce que la Section Atlas conserve les duplicatas de tout ce que Delcourt a passé vingt ans à enterrer. Il avait besoin de quelqu’un ayant légalement accès aux archives et suffisamment proche de moi pour me faire sortir de l’ombre. »
Je compris.
« Moi. »
« Oui. »
« Alors ma réussite à Fontainebleau… ma nomination… »
« Ta réussite est la tienne. »
Sa voix se durcit.
« Ne laisse jamais Delcourt te voler ça. Il n’a pas créé ton talent. Il a seulement essayé de l’utiliser. »
Ces mots me touchèrent plus profondément que je ne voulais l’admettre.
Je pensai aux trois sièges vides.
À Robert me répétant que je n’irais nulle part.
À ma famille regardant ailleurs pendant que je travaillais pour devenir la meilleure.
Antoine continua :
« Delcourt ne s’attendait pas à ce que ton discours devienne viral. Il ne voulait surtout pas que mon nom réapparaisse publiquement autour de toi. »
Renaud fronça les sourcils.
« Pourquoi la vidéo a-t-elle changé quelque chose ? »
« Parce que lorsque Philippe t’a saluée devant les caméras, deux survivants de Black Ridge ont été reliés au même endroit, au même moment. »
Il me regarda.
« Toi et lui. »
Je compris enfin pourquoi le visage de Robert était devenu blanc devant la télévision.
Ce n’était pas seulement la présence de Renaud.
C’était ce que cette image risquait de réveiller.
« Alors qui nous a envoyé les messages ? »
« Moi. »
« Le couteau ? »
« Pas moi. »
Le silence retomba.
Antoine se tourna vers Robert.
« Celui qui a coupé l’électricité savait que j’étais en contact avec Emma. »
Robert serra la mâchoire.
« Delcourt. »
« Non. »
Antoine sortit un petit appareil de sa poche et le plaça sur la table.
Un enregistrement audio démarra.
La voix de Delcourt apparut.
Mais il ne parlait pas à Antoine.
Il parlait à quelqu’un d’autre.
« Renaud est devenu incontrôlable. Robert aussi. Laissez Emma accéder au coffre. Dès qu’elle aura ouvert les fichiers, récupérez-les. »
Une seconde voix répondit :
« Et elle ? »
Delcourt hésita.
« Elle reste en vie. Pour l’instant. »
Je me tournai vers Antoine.
« Qui est l’autre personne ? »
« C’est ce que je cherchais à confirmer. »
Il regarda Laurent.
Puis Renaud.
Puis Robert.
« Delcourt ne travaille pas seul. Il a encore quelqu’un parmi nous. »
Laurent secoua la tête.
« Vous venez encore de nous remettre au même point. »
« Non. »
Antoine sortit une photographie récente.
On y voyait Delcourt entrant dans un restaurant parisien.
À ses côtés se trouvait un homme dont le visage était parfaitement visible.
Mon cœur s’arrêta.
Ce n’était ni Renaud.
Ni Robert.
Ni Laurent.
C’était le commandant de l’Académie militaire de Fontainebleau.
L’homme qui, quelques heures auparavant, avait annoncé mon nom devant toute la place d’armes.
Antoine posa une deuxième photo.
Le même homme remettait un dossier à Delcourt.
Mon dossier.
« Il a modifié ton affectation après ta cérémonie », dit Antoine.
« Pourquoi ? »
« Parce que ton discours lui a fait comprendre que tu n’étais plus isolée. »
Je regardai les disques durs.
« Alors qu’est-ce qu’ils vont faire maintenant ? »
Antoine me fixa.
« Ils vont provoquer une crise assez grave pour justifier ton arrestation avant que tu puisses parler. »
Au même instant, le téléphone de Renaud vibra.
Une alerte officielle venait de tomber.
Il lut l’écran.
Son visage blanchit.
« Quoi ? » demandai-je.
Il me tendit le téléphone.
Un message urgent circulait déjà dans toute la chaîne de commandement.
**ALERTE DE SÉCURITÉ — DOCUMENTS CLASSIFIÉS VOLÉS À FONTAINEBLEAU.**
Puis une photographie apparut.
Moi.
Captée par une caméra de l’académie.
Sous l’image, mon nom.
**Sous-lieutenant Emma Moreau recherchée pour compromission de documents classifiés et suspicion de collaboration avec un réseau extérieur.**
Je relevai les yeux.
Antoine murmura :
« Ça commence. »
Puis une deuxième alerte apparut.
Cette fois, elle concernait Philippe Renaud.
Et une troisième, Robert Moreau.
Laurent regarda son propre nom apparaître quelques secondes plus tard.
Nous étions désormais tous recherchés.
Sauf une personne.
Antoine.
Il regarda l’écran.
Et son expression changea.
« Non… »
« Quoi ? »
Il me montra la dernière ligne de l’alerte.
**Autorisation opérationnelle : Général Armand Delcourt.**
En dessous figurait l’ordre qui transforma immédiatement notre fuite en piège.
**Toute personne aidant Emma Moreau doit être considérée comme membre du réseau Black Ridge.**
Puis, au loin, plusieurs sirènes commencèrent à se rapprocher.
Antoine referma brutalement le coffre.
« Delcourt ne vient pas récupérer les preuves. »
Je regardai la porte.
« Alors pourquoi envoie-t-il tout le monde ici ? »
Antoine prit l’un des disques durs.
« Pour que l’armée entière nous voie comme les coupables avant que nous puissions révéler qui il est vraiment. »
**À suivre — cliquez sur la Partie 8 pour lire la suite.**







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