Je n’ai pas appelé la police.
Pas parce que Julien avait réussi à me faire peur.
Parce qu’en quelques secondes, quelque chose avait changé.
J’étais arrivée devant cette grille en pensant que mon mari voulait me mettre dehors.
Je comprenais maintenant qu’il voulait surtout m’empêcher d’entrer assez longtemps pour gagner du temps.
Et quelqu’un avait jugé nécessaire de prévenir un notaire le jour même.
Je suis remontée dans la voiture sans ramasser mes valises.
Julien a ouvert le portail de quelques centimètres.
— Camille, attends.
J’ai fermé ma portière.
— Rentre prendre tes affaires, a-t-il insisté. On peut parler calmement.
J’ai presque souri.
Cinq minutes plus tôt, je ne pouvais plus entrer.
Maintenant, soudainement, il voulait discuter.
— Demain, ai-je répondu.
— Demain quoi ?
— Demain, tu pourras expliquer tout ça à quelqu’un qui connaît mieux les documents que moi.
Son visage s’est figé.
Je n’ai rien ajouté.
Sur la banquette arrière, Léa dormait toujours.
Ses joues étaient pâles et son bracelet d’hôpital entourait encore son poignet.
Je devais penser à elle avant tout.
J’ai démarré.
Dans le rétroviseur, j’ai vu Hélène sortir de la maison.
Elle parlait rapidement à Julien.
Il avait toujours son téléphone à la main.
Ils avaient cessé de me traiter comme une épouse furieuse.
Ils me regardaient désormais comme une menace.
J’ai conduit jusqu’à l’appartement de ma sœur Émilie, à Boulogne-Billancourt.
Elle n’a posé aucune question lorsqu’elle m’a vue.
Elle a simplement pris Léa dans ses bras pendant que je récupérais son sac.
Ce n’est qu’une fois ma fille installée dans la chambre d’amis qu’Émilie a regardé mes vêtements trempés.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Je lui ai tendu mon téléphone.
Elle a lu le message du notaire deux fois.
— Papa avait quelque chose à voir avec votre maison ?
— Je n’en sais rien.
— Tu ne savais vraiment rien ?
J’ai secoué la tête.
Mon père n’avait jamais été riche.
André Morel avait passé presque toute sa vie comme architecte indépendant.
Il travaillait trop.
Parlait peu d’argent.
Et lorsqu’il était mort d’une crise cardiaque six ans plus tôt, sa succession m’avait semblé simple.
Quelques économies.
Sa voiture.
Des livres.
Des plans.
Et une petite maison en Normandie que ma mère avait vendue après son décès.
Rien qui puisse expliquer Versailles.
Émilie s’est assise en face de moi.
— Et les trente mille euros ?
— Transférés à Hélène ce matin.
— Tu peux les bloquer ?
— J’ai déjà envoyé un message à la banque.
Elle m’a regardée longuement.
— Camille, qu’est-ce que Julien essaie de faire ?
Cette question est restée suspendue entre nous.
Je n’avais pas de réponse.
Mais j’en avais une autre.
Pourquoi aujourd’hui ?
Pourquoi pendant que Léa était hospitalisée ?
Pourquoi vider le compte, changer les serrures et engager des démarches juridiques le même jour ?
Mon téléphone a sonné à 22 h 17.
Numéro inconnu.
J’ai décroché.
— Madame Delcourt ?
— Oui.
— Alexandre Renaud.
La voix de l’homme était posée, presque trop calme.
— Vous avez reçu mon message ?
— Oui.
— Avez-vous signé quoi que ce soit aujourd’hui ?
— Non.
Silence.
Un vrai soupir de soulagement.
— Parfait.
Je me suis redressée.
— Maître Renaud, j’aimerais surtout savoir pourquoi vous me parlez de ma maison et de mon père.
— Je préférerais vous l’expliquer en personne.
— Mon mari vient de me mettre dehors avec notre fille après avoir vidé notre compte. Je pense avoir dépassé le stade où les précautions me rassurent.
Nouveau silence.
Puis il a dit :
— Votre père n’a pas seulement connu cette maison.
Mon cœur s’est serré.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Cela signifie qu’il a participé à son acquisition.
Je n’ai plus parlé.
Émilie me regardait.
— À quel titre ?
— C’est précisément ce que je dois vérifier avec vous. J’ai retrouvé une convention ancienne, accompagnée de plusieurs preuves de financement. Certaines signatures apparaissent également sur un document plus récent déposé par votre époux.
— Quel document ?
Sa voix est devenue plus grave.
— Une demande liée à une modification de propriété.
Je me suis levée.
— Il essaie de vendre la maison ?
— Pas exactement.
— Alors quoi ?
— Madame Delcourt, votre mari semble essayer d’établir juridiquement que vous n’avez jamais eu de droit réel sur ce bien.
Je me suis appuyée contre la table.
Hélène me l’avait dit mot pour mot.
Cette maison n’a jamais vraiment été à toi.
Ce n’était donc pas une provocation.
C’était une phrase préparée.
— Sur quoi se base-t-il ?
— Sur un acte qu’il affirme avoir été signé il y a onze ans.
Onze ans.
L’année de notre mariage.
— Par qui ?
Le notaire n’a pas répondu immédiatement.
— Par vous.
J’ai senti mon sang se glacer.
— C’est impossible.
— C’est ce que je souhaite déterminer.
— Je n’ai jamais signé un document renonçant à cette maison.
— Pourtant, un document portant votre signature existe.
Émilie s’est levée à son tour.
Je lui ai fait signe de ne rien dire.
— Envoyez-le-moi.
— Je ne peux pas transmettre le dossier complet sans vérifier votre identité, mais je peux vous recevoir demain matin à neuf heures.
— Je serai là.
Avant que je raccroche, il a ajouté :
— Une dernière chose.
— Oui ?
— Ne prévenez pas votre mari de notre rendez-vous.
Je suis restée silencieuse.
— Pourquoi ?
— Parce que moins de deux heures après que j’ai demandé l’accès aux archives de votre père cet après-midi, quelqu’un a tenté de faire retirer ce dossier.
Mon souffle s’est arrêté.
— Qui ?
— Je n’ai pas encore la confirmation.
Il a marqué une pause.
— Mais la demande provenait d’un cabinet qui représente la famille Delcourt.
L’appel s’est terminé.
Émilie m’a regardée.
— Tu crois que Julien savait pour ton père ?
Je me suis rassise lentement.
Onze années de mariage défilaient dans ma tête.
Notre mariage civil.
Les papiers déposés devant moi.
Julien qui disait toujours :
« Signe ici, c’est juste administratif. »
Les premiers travaux de la maison.
Mon père qui venait parfois les observer en silence.
Une fois, quelques mois avant sa mort, il m’avait demandé :
« Tu gardes bien tous tes documents, Camille ? »
J’avais ri.
Je lui avais répondu que Julien s’occupait de tout.
Je n’avais jamais compris pourquoi son visage s’était fermé.
Jusqu’à maintenant.
À 23 h 04, un message de Julien est apparu.
« Demain matin, je veux qu’on règle ça entre nous. Maman regrette la façon dont les choses se sont passées. Reviens seule. »
Seule.
Pas avec Léa.
Pas avec un avocat.
Seule.
Je n’ai pas répondu.
Une seconde notification est apparue.
Cette fois, c’était ma banque.
« Votre demande de contestation du virement de 29 800 € a été enregistrée. »
Puis, moins d’une minute plus tard, Julien m’a appelée.
Je l’ai laissé sonner.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
À la quatrième, il a laissé un message vocal.
Je l’ai écouté.
Sa voix ne ressemblait plus à celle d’un homme qui contrôlait la situation.
— Camille… ne va voir personne demain. S’il te plaît. Il y a des choses que ton père ne t’a jamais dites. Si tu ouvres ce dossier, tu risques de détruire beaucoup plus que notre mariage.
Le message s’est arrêté.
Émilie m’a regardée.
— Tu vas quand même au rendez-vous ?
J’ai posé le téléphone sur la table.
— Maintenant, j’irai même s’il faut qu’on m’y emmène sous escorte.
À neuf heures le lendemain, Maître Renaud m’attendait déjà dans son étude.
Il n’a pas commencé par parler.
Il a posé une chemise cartonnée devant moi.
Puis il a sorti une photocopie jaunie.
En haut de la page figurait l’adresse de notre maison.
En bas, trois signatures.
Celle de mon père.
Celle d’un homme nommé Philippe Delcourt, le père décédé de Julien.
Et la mienne.
J’ai regardé ma signature pendant plusieurs secondes.
Elle était presque parfaite.
Presque.
Puis j’ai vu le détail.
À vingt-six ans, je signais toujours « Camille Morel ».
Ce document datait d’avant notre mariage civil.
Pourtant, la signature disait :
« Camille Delcourt ».
J’ai levé les yeux vers le notaire.
— Ce n’est pas ma signature.
Maître Renaud a refermé doucement la porte de son bureau.
— C’est exactement ce que votre père avait commencé à soupçonner avant sa mort.
À suivre — cliquez sur la Partie 3 pour continuer.
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