— Qu’est-ce que ça veut dire, « pas seulement la maison » ?
Maître Renaud n’a pas répondu tout de suite.
J’entendais des papiers bouger de l’autre côté de la ligne.
— L’annexe mentionne une structure patrimoniale liée à l’achat initial.
— Une structure de quoi ?
— À l’époque, votre père et Philippe Delcourt avaient prévu d’isoler certains actifs.
— Quels actifs ?
— Je dois vérifier les montants exacts.
— Maître, j’en ai assez qu’on me dise qu’il faut vérifier. Julien menace de demander la garde exclusive de ma fille, ma belle-mère connaissait l’existence du dossier, quelqu’un a falsifié ma signature et maintenant vous me dites qu’il y a autre chose derrière cette maison.
Silence.
Puis il a dit :
— Revenez à l’étude.
J’y suis retournée immédiatement.
Une heure plus tard, j’étais de nouveau assise face à lui.
Cette fois, il avait trois dossiers ouverts devant lui.
— Votre père et Philippe Delcourt avaient monté une société civile immobilière avant votre mariage.
— Une SCI ?
— Oui.
Je connaissais à peine le terme.
Julien avait toujours géré tout ce qui concernait les montages juridiques et les biens de sa famille.
— Quel rapport avec moi ?
— La maison de Versailles devait être le premier actif intégré à cette structure.
— Devait ?
— Le projet initial n’a jamais été finalisé comme prévu.
Il m’a montré une copie d’un document.
Deux noms figuraient en haut.
André Morel.
Philippe Delcourt.
Plus bas, une clause désignait un bénéficiaire futur.
Camille Morel.
J’ai senti mon ventre se nouer.
— Moi.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Votre père voulait que sa contribution ne puisse jamais être absorbée par les dettes de la famille Delcourt.
J’ai pensé à Hélène.
Philippe avait des dettes.
Soudain, tout devenait plus cohérent.
— Donc mon père savait que Philippe avait des problèmes financiers.
— Il semble les avoir découverts après les premiers versements.
— Et ensuite ?
— Il a voulu sécuriser ce qu’il avait investi.
— Mais quelqu’un a changé les documents.
— C’est ce que nous devons démontrer.
Je me suis penchée vers lui.
— Et la clause dont vous m’avez parlé au téléphone ?
Il a tourné plusieurs pages.
— La voici.
Le texte était dense.
Je ne comprenais pas la moitié du vocabulaire.
Maître Renaud a résumé :
— Si l’un des signataires ou de leurs ayants droit tentait de détourner la structure, de falsifier une cession ou d’exclure frauduleusement le bénéficiaire désigné, les droits protégés devaient lui être transférés directement.
— Donc à moi.
— Oui.
— Sur la maison.
— Et sur tout actif encore rattaché juridiquement à cette convention.
Je l’ai regardé.
— Il y en a d’autres ?
— C’est ce que je cherche à déterminer.
Mon téléphone a vibré.
Julien.
Encore.
Je n’ai pas décroché.
Puis un message.
« Léa doit rester avec moi ce soir. Nous devons commencer à nous organiser. »
J’ai senti la colère monter.
— Il utilise ma fille pour me faire céder.
Maître Renaud a lu le message.
— Ne répondez pas sous le coup de l’émotion.
— Il veut la prendre juste après son hospitalisation.
— Avez-vous les documents médicaux ?
— Oui.
— Gardez tout.
— Il peut vraiment demander la garde exclusive ?
— Demander, oui. L’obtenir est autre chose.
J’ai respiré un peu mieux.
Il a ajouté :
— Surtout avec les messages qu’il vous envoie.
J’ai posé le téléphone.
— Je veux savoir ce que mon père avait découvert.
Le notaire a hoché la tête.
— Alors regardons les archives financières.
Nous avons passé presque deux heures à reconstruire les mouvements d’argent.
Le premier financement de mon père.
Puis les apports de Philippe.
Ensuite, plusieurs opérations étranges.
Des sommes sorties de comptes liés au projet.
Des remboursements jamais expliqués.
Et surtout, deux acquisitions réalisées dans les années suivantes.
Un petit immeuble à Saint-Germain-en-Laye.
Puis un local commercial à Boulogne.
— Attendez.
J’ai rapproché le relevé.
— Julien possède un local à Boulogne.
— À son nom ?
— Je ne sais pas. Il m’a toujours dit que c’était un ancien investissement de son père.
Maître Renaud a tapé quelques lignes sur son ordinateur.
Son expression a changé.
— Le local a été acheté huit mois après la maison.
— Avec quel argent ?
Il a vérifié encore.
— Une partie semble provenir de la même structure.
Je me suis reculée dans mon fauteuil.
— Donc ils ont utilisé l’argent de mon père pour autre chose.
— Je ne peux pas encore l’affirmer.
— Mais c’est possible.
— Oui.
Il a continué.
Puis il s’est arrêté une nouvelle fois.
— Il y a un troisième bien.
— Où ?
— Paris.
— Quel genre de bien ?
— Un appartement.
Mon cœur s’est serré.
— Quel arrondissement ?
— Le seizième.
Julien m’avait toujours dit que l’appartement du seizième appartenait à Hélène.
Elle y recevait parfois ses amies.
Elle parlait de cet endroit comme d’un héritage Delcourt.
— Donnez-moi l’adresse.
Quand il l’a prononcée, j’ai immédiatement reconnu l’immeuble.
J’y étais allée des dizaines de fois.
— C’est chez Hélène.
— Officiellement, pas exactement.
— Comment ça ?
Il a tourné l’écran vers moi.
Le propriétaire déclaré n’était pas Hélène.
Ni Julien.
C’était une société au nom presque identique à celle créée autrefois par nos pères.
Une variation de deux lettres.
Je me suis penchée.
— Ils ont créé une autre structure.
— Probablement pour séparer les traces.
— Et ils ont transféré les biens dedans ?
— Peut-être.
— Avec de faux documents ?
— C’est ce qu’il faudra prouver.
Mon téléphone a sonné.
Cette fois, c’était Émilie.
J’ai décroché immédiatement.
— Léa va bien ?
Sa voix était tendue.
— Oui. Mais Julien est ici.
Je me suis levée.
— Quoi ?
— Il vient d’arriver en bas.
— Ne lui ouvre pas.
— Je ne comptais pas le faire.
J’entendais Léa parler doucement derrière elle.
Puis quelqu’un a sonné.
Encore.
Encore.
— Émilie, appelle-moi si—
Un bruit plus fort a coupé ma phrase.
Julien frappait à la porte.
— Camille ! criait-il de l’autre côté.
Ma sœur s’est éloignée du téléphone.
— Julien, pars.
— Je viens chercher ma fille.
Mon sang s’est glacé.
Je me suis tournée vers Maître Renaud.
Il avait compris.
— Dites à votre sœur de ne pas ouvrir.
Je l’ai fait.
Puis j’ai entendu la voix de Léa.
— Papa ?
Tout s’est arrêté en moi.
Julien aussi avait dû l’entendre.
Sa voix a changé.
— Léa, ma chérie, ouvre à papa.
J’ai serré le téléphone si fort que mes doigts me faisaient mal.
— Émilie, éloigne-la de la porte.
Ma sœur a répondu immédiatement.
— Viens, ma puce.
Julien a repris :
— Camille t’empêche de me voir !
Je n’ai pas réfléchi.
J’ai appelé Julien sur une deuxième ligne.
Il a répondu presque aussitôt.
— Où es-tu ?
— Tu quittes l’immeuble maintenant.
— Je prends ma fille.
— Elle vient de sortir de l’hôpital.
— Je suis son père.
— Alors comporte-toi comme tel.
Silence.
Puis il a dit :
— Tu crois que Renaud va te sauver ?
Je me suis figée.
Il savait.
— Comment tu sais où je suis ?
Il n’a pas répondu.
Derrière sa voix, j’entendais encore le couloir de l’immeuble.
— Julien.
— Rentre à la maison. Seule. On arrête tout ça.
— Non.
Sa voix est devenue froide.
— Alors tu vas découvrir pourquoi ton père a fini par regretter d’avoir touché aux affaires des Delcourt.
Mon cœur a raté un battement.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il a raccroché.
Maître Renaud me regardait.
— Vous avez enregistré ?
J’ai hoché la tête.
Oui.
Chaque mot.
Une demi-heure plus tard, Julien avait quitté l’immeuble d’Émilie.
Mais quelque chose avait changé.
Il ne faisait plus seulement pression.
Il parlait de mon père comme si sa mort appartenait à cette histoire.
J’ai demandé :
— Vous saviez que mon père avait regretté quelque chose ?
Maître Renaud a pâli.
— Il ne m’a jamais dit ça.
— Julien vient de le faire.
Le notaire a ouvert un autre dossier.
Puis un second.
Il cherchait rapidement.
— Quoi ?
— Attendez.
— Quoi ?
Il a sorti une lettre plus courte que la première.
Elle portait la date de trois semaines avant la mort de mon père.
Et cette fois, le texte ne m’était pas adressé.
Il était destiné à un avocat.
Maître Renaud l’a lue en silence.
Puis il m’a regardée.
— Camille…
— Lisez.
Il a hésité.
— Lisez.
Sa voix était basse.
— « Si quelque chose devait m’arriver avant que nous ayons terminé les vérifications, je souhaite que ma fille soit informée que les irrégularités ne concernent pas seulement les biens immobiliers. Elles pourraient également impliquer des retraits effectués au nom de Philippe Delcourt après son décès. »
Je l’ai fixé.
— Philippe était déjà mort ?
— Oui.
— Donc quelqu’un utilisait encore son nom.
— C’est ce que votre père semblait avoir découvert.
J’ai senti un froid glisser le long de mon dos.
— Qui pouvait faire ça ?
Maître Renaud n’a pas répondu.
Mais je connaissais déjà les deux personnes qui avaient le plus à perdre.
Julien.
Et Hélène.
Puis le notaire a retourné la lettre.
Au dos, mon père avait ajouté cinq mots à la main :
« Camille ne doit rien signer. »
Exactement la phrase que Maître Renaud m’avait répétée.
Je me suis rassise.
Pendant six ans, j’avais cru que mon père était mort en emportant avec lui une inquiétude vague qu’il n’avait jamais su m’expliquer.
Maintenant, je comprenais qu’il avait laissé une piste.
Et Julien venait peut-être de commettre sa première véritable erreur.
Il avait essayé de me faire peur avec mon père.
À la place, il venait de me montrer où regarder.
À suivre — cliquez sur la Partie 6 pour continuer.







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